4 - Chapitre 1 — La Vieille France, Pays de la BIBLE
4.1 - Du troisième au dixième siècle
Le plus ancien monument de la langue française est un dictionnaire, et ce dictionnaire est un dictionnaire biblique. Il date de 768. On l'appelle le
Glossaire de Reichenau, parce qu'il a été découvert à la bibliothèque de Reichenau (en 1863). Ce glossaire se compose de deux colonnes parallèles, dont l'une donne les mots de la Bible latine et l'autre les mots correspondants du français d'alors :
| Minas |
Manatces |
menaces. |
| Galea |
Helmo |
heaume. |
| Tugurium |
Cabanna |
cabane. |
| Singulariter |
Solamente |
seulement. |
| Coementarii |
Macioni |
maçons. |
| Sindon |
Linciols |
linceul. |
| Sagma |
Soma |
somme. |
Ainsi, le premier écrit connu de notre langue est un ouvrage destiné à faire comprendre la Bible. Une des premières fois, sinon la première fois, que le français a servi à faire un livre, ce fut pour rendre hommage à la Parole de Dieu. Ce trait, à lui seul, suffirait à montrer que la place de la Bible dans l'ancienne France fut une place d'honneur.
La Bible a pénétré chez les Gaulois, comme partout, avec la mission. C'est au troisième siècle que commence en Gaule l'époque féconde de la mission. C'est aussi à ce moment que la Bible commence à s'y répandre, d'abord dans les traductions gauloises, puis dans les traductions latines. Ces traductions de la Bible exercèrent une influence considérable sur la piété et sur les moeurs, à en juger par leur influence sur la langue. M. J. Trénel, professeur au lycée Carnot, à Paris, a écrit dans un savant ouvrage sur
l'Ancien Testament et la langue française (2) , que «l'Église, par la propagation de l'Écriture sainte qu'elle traduit, a contribué plus puissamment que trois cents ans de domination romaine au progrès de la langue latine et à la disparition définitive des dialectes celtiques». Ainsi, c'est à la Bible que nous devons en grande partie notre langue française, fille du latin
(3) . Un livre ne transforme une langue que parce qu'il est largement répandu au milieu de ceux qui la parlent et exerce sur eux une influence profonde. La transformation de la langue donne l'étiage de l'action exercée sur l'âme du peuple.
Les premières traductions furent donc, comme c'était naturel, en langage populaire, et elles naquirent surtout du besoin des fidèles de propager leur foi. «Si le clergé, dit M. Trénel, a encore recours au gaulois pour se faire entendre et gagner des prosélytes, de leur côté, les nouveaux chrétiens mettent leur point d'honneur à comprendre la langue de l'Église, et les plus éclairés d'entre eux à lire dans l'original les Saintes Écritures. Alors naissent au quatrième siècle et se multiplient, avec une étonnante rapidité, les versions «gauloises» de la Bible, versions dues à des traducteurs peu lettrés, s'adressant à des lecteurs plus illettrés encore, dans une langue riche en incorrections et en barbarismes, mais aussi en nouvelles acceptions de mots». Prosper d'Aquitaine, né en 403, prêtre à Marseille, citait la Bible d'après une version gauloise. Il y avait déjà plusieurs versions, les unes venues d'Afrique (comme le
Codex Bobiensis), d'autres du nord de l'Italie.
Ces traductions frayent la voie aux traductions latines, à
l'Itala d'abord, puis à celle qui devait être partout, pendant mille ans, la version ecclésiastique, la Vulgate. «Contemporaine par sa naissance de ce grand mouvement d'expansion du christianisme, la Vulgate va peu à peu pénétrer à la fois par le nord et le midi dans le chaos d'un idiome en formation». D'abord, elle «se fond avec les versions plus anciennes dont les évêques du sixième siècle ne la distinguent pas toujours». Saint Eucher, archevêque de Lyon, mort en 450, cite surtout la Vulgate, mais aussi les versions gauloises. Saint Avit, archevêque de Vienne, mort en 517, cite la Vulgate pour l'Ancien Testament, les versions gauloises pour le Nouveau. Nous ne savons pas de quelle version se servait saint Césaire d'Arles (470-542), mais nous savons que lui aussi aimait la Bible et la citait
(4) . Ainsi, dans ces temps reculés comme aujourd'hui, les témoins de l'Évangile s'appuyaient sur l'Écriture, et alors comme aujourd'hui, l'empire de l'Écriture sur les âmes était tel que les nouvelles versions avaient de la peine à se substituer aux anciennes. Pendant six siècles, il ne sera plus question de traduction en langue vulgaire. La Vulgate suffit. Cela s'explique en partie par le fait qu'alors tous ceux qui savaient lire, les clercs, savaient en général le latin. Le glossaire de Reichenau montre toutefois qu'on se préoccupait de faciliter à tous l'accès de la Vulgate.
Charlemagne fit de la Vulgate latine, au huitième siècle, la version officielle de l'Église
(5) . Mais, tout d'abord, il en fit rétablir le texte dans son intégrité. Ce texte, après quatre siècles d'usage, était, on le comprend, effroyablement corrompu.
Voici un capitulaire promulgué par Charlemagne en 789 :
Qu'il y ait des écoles où l'on fasse lire les enfants. Qu'on leur fasse apprendre les psaumes, le solfège, les cantiques, l'arithmétique, la grammaire et les livres catholiques, dans un texte bien corrigé, car souvent, tout en désirant demander quelque chose à Dieu comme il convient, ils le demandent mal, s'ils se servent de livres fautifs. Et ne laissez pas vos enfants altérer le texte, ni quand ils lisent, ni quand ils écrivent. Et si vous avez besoin de faire copier les Évangiles, le psautier, ou le missel, faites-les copier par des hommes d'âge mûr, qui s'acquittent de cette tâche avec un soin parfait (6) .
On ne sait si le travail de correction commença aussitôt. En tout cas, il commence, au plus tard, ou il recommence, en 796.
En 781, Charlemagne avait rencontré à Parme le savant Alcuin, chef de l'école de la cathédrale d'York, et l'avait invité à s'établir auprès de lui, à Aix-la-Chapelle, pour l'aider à relever le clergé et la nation de leur ignorance. «Ministre intellectuel de Charlemagne», comme a dit Guizot, jamais il ne mérita mieux ce titre que par ses travaux bibliques. En 796, l'année où il quitta Aix-la-Chapelle pour Saint-Martin-de-Tours, il demanda au roi l'autorisation et les moyens de faire venir d'York ses manuscrits des livres saints.
Voici les dernières lignes de sa requête, tout empreintes d'enthousiasme et de poésie :
Et qu'on rapporte ainsi en France ces fleurs de la Grande-Bretagne pour que ce jardin ne soit pas enfermé dans la seule ville d'York, mais que nous puissions avoir aussi à Tours ces jets du paradis et les fruits de ses arbres (7) .
«Les jets du paradis», belle désignation des Écritures !
Un des disciples d'Alcuin se rendit à York et rapporta les «fleurs», c'est-à-dire les précieux manuscrits. Alcuin se mit au travail de révision, l'acheva en 801, et envoya son disciple Frédegise à Aix-la-Chapelle pour présenter au roi, le jour de Noël, le texte corrigé de la Vulgate
(8) .
L'impulsion que Charlemagne donna aux études bibliques fut telle que la Bible passa des mains des clercs dans celles des laïques, surtout ceux de la cour. Alcuin était sans cesse consulté sur des difficultés d'interprétation. On a une lettre de lui à Charlemagne dans laquelle il dit que de puissants seigneurs, de nobles dames, des guerriers même, lui écrivent pour lui demander l'explication de tel ou tel passage
(9) .
Un trait qui montre combien la Bible faisait partie de la trame de la vie, même chez les grands (peut-être surtout chez les grands), c'est de voir les rois et les savants prendre des noms bibliques. Charlemagne prend le nom de David, Louis le Débonnaire celui de Josué, Alcuin celui de Moïse, Frédegise celui de Nathanaël, et plus tard Charles le Chauve prend, comme son père, celui de David
(10) .
Mais Charlemagne songeait aussi au peuple. Sous son influence, le concile de Tours (813) décida que les homélies au peuple (donc aussi le texte) seraient traduites oralement en langue vulgaire. «Cette époque, dit M. Trénel, marque l'apogée de la Vulgate en France. On ne lit pas d'autre livre. Tous les monastères, en particulier celui de Saint-Martin-de-Tours, avec ses deux cents moines, ou ceux du nord avec Corbie pour centre, se transforment en ateliers où se publient sans cesse de nouvelles éditions de l'Écriture».
Parmi ces «ateliers» il faut aussi mentionner ceux que dirigeait un autre restaurateur des lettres, Théodulfe
(11) , originaire d'Espagne, évêque d'Orléans sous Charlemagne et sous Louis le Débonnaire. Deux des plus belles Bibles latines du temps de Charlemagne furent exécutées par ses soins et sont parvenues jusqu'à nous. Elles sont admirablement enluminées. Elles se trouvent, l'une dans le trésor de la cathédrale du Puy, l'autre à la Bibliothèque nationale
(12) .
Louis le Débonnaire, mort en 840, hérita du goût de son père pour les choses bibliques. Il était si versé dans la science des Écritures, qu'il en savait le sens littéral, le sens moral et le sens analogique.
L'amour de la Bible se retrouvera chez d'autres rois, comme nous le verrons. Nommons ici Robert le Pieux, le second Capétien, qui répétait volontiers : «J'aimerais mieux être privé de la couronne que de la lecture des livres sacrés».
4.2 - Onzième et douzième siècles
Rien ne montre la place prise en France par la Bible, que Charlemagne et Alcuin lui avaient rendue dans la pureté de sa traduction latine, comme l'influence qu'elle exerça, dès le dixième siècle, sur la littérature du temps, toute d'inspiration religieuse. Les citations bibliques abondent. La
Chanson de Roland (fin du onzième siècle), malgré son caractère tout profane, contient mainte allusion à l'Ancien Testament
(13) . Quand Roland meurt, il s'écrie :
Ô notre vrai Père, qui jamais ne mentis,
Qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts,
Et défendis Daniel contre les lions,
Sauve, sauve mon âme...
À cause des péchés que j'ai faits dans ma vie.
L'empereur
Se prosterne et supplie le Seigneur Dieu
De vouloir bien, pour lui, arrêter le soleil...
Pour Charlemagne, Dieu fit un grand miracle,
Car le soleil s'est arrêté immobile dans le ciel.
L'empereur prie encore
Ô vrai Père, sois aujourd'hui ma défense.
C'est toi qui as sauvé Jonas
De la baleine qui l'avait englouti,
C'est toi qui as épargné le roi de Ninive,
C'est toi qui as délivré Daniel d'un horrible supplice
Quand on l'eut jeté dans la fosse aux lions,
C'est toi qui as préservé les trois enfants dans le feu ardent.
Eh bien, que ton amour sur moi veille aujourd'hui...
Après le douzième siècle, l'influence littéraire de la Bible s'accentue encore. Les ménestrels récitaient la Bible rimée comme ils récitaient les chansons de geste. Le théâtre est tout religieux ; il représente les scènes bibliques. Enfin, la Bible exerçait une influence immense sur la prédication.
«S'il ne nous est rien parvenu, dit M. Trénel, des improvisations ardentes d'un saint Bernard prêchant la croisade, cependant, par le peu qu'il nous reste de lui, nous pouvons juger de la place que les Écritures tenaient dans ses discours. Plus d'une expression biblique, prise dans la trame de son style, n'est jamais, depuis, sortie de l'usage».
Au commencement du douzième siècle nous voyons renaître la préoccupation de traduire la Bible en langue vulgaire. Précédemment, il y avait déjà eu quelques tentatives de traduction. En 820, un moine de Wissembourg, Otfride, avait fait, à la requête de plusieurs frères et d'une noble dame, Judith, une harmonie des Évangiles en vers théotisques
(14) , afin de remplacer les chansons profanes qui corrompaient les esprits. En 1070 et 1080, un chanoine de Rouen fut employé à deux traductions des psaumes en normand, mais ces tentatives restèrent isolées et sans lendemain.
La première traduction qui compte, qui fasse souche, pour ainsi dire, paraît au début du douzième siècle. Chose remarquable, c'est une traduction des psaumes, le grand livre de la plainte humaine et de la consolation divine
(15) . Cette première traduction vient du pays d'où étaient venus les manuscrits sur lesquels Alcuin avait fait sa révision de la Vulgate, et où plus tard l'oeuvre biblique devait recevoir sa plus puissante impulsion. Vers 1100, des moines de Lanfranc, à Cantorbéry, traduisirent en français normand le psautier gallican de Jérôme. Vers 1120, un sacristain de Cantorbéry, copiste célèbre, Eadwin, copia dans un même livre, aujourd'hui à la bibliothèque de Cambridge, les trois psautiers latins de Jérôme
(16) , avec la traduction française interlignée. L'un de ces psautiers devint le psautier dit gallican, qui fut le psautier de la France pendant le moyen âge.
L'exemple des moines de Cantorbéry fut suivi, notamment par les moines de Montebourg
(17) , localité de la Manche actuelle, et ailleurs.
De tous côtés, sur le territoire de la France, surgissent des traductions de livres isolés de l'Écriture. En 1125, c'est une imitation en vers du Cantique des Cantiques ; de 1130 à 1135, une Bible en vers, paraphrasée, d'une véritable valeur littéraire, de Hermann de Valenciennes
(18) ; vers 1150, l'Apocalypse ; en 1165, un psautier en vers
(19) ; vers 1170, les quatre livres des Rois (I et II Samuel, I et II Rois), les Juges, les Macchabées ; vers 1192, une Genèse, rimée, par un Champenois, Everat. Cette dernière traduction fut faite à l'instigation de Marie de Champagne, soeur de Philippe-Auguste.
Vers la fin du douzième siècle, Pierre Valdo, le célèbre fondateur des
Pauvres de Lyon, qui, pour obéir à Jésus-Christ, avait vendu tout ce qu'il avait, se donna pour tâche de faire traduire en langue populaire, en provençal, quelques livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il ne reste de cette traduction que les Évangiles de la quinzaine de Pâques. Cette littérature biblique se répandit dans un champ immense, avec une rapidité inconcevable. On la retrouve à cette même époque dans les environs de Metz, transcrite en dialecte messin. On possède, à la bibliothèque de l'Arsenal (no 2083), un fragment de cette traduction. C'est un volume écrit sans luxe, de petite dimension, facile à cacher, «tels que devaient être, dit M. S. Berger, les livres des bourgeois de Metz et des pauvres de Lyon». Quelles préoccupations religieuses, quelle piété chez le peuple, atteste cette propagation en quelque sorte spontanée de la Bible ! «Il est certain, écrit M. S. Berger, que les environs de l'an 1170 ont été marqués dans toute la contrée qui s'étendait de Lyon aux pays wallons, par un mouvement biblique des plus remarquables»
(20) . Et M. Reuss s'exprime ainsi : «L'un des traits caractéristiques du mouvement religieux commencé à Lyon vers la fin du douzième siècle, c'était la base biblique que ses auteurs et promoteurs s'attachaient à lui donner, et l'un de ses effets les plus remarquables était la propagation des Saintes Écritures en langue vulgaire».
Continuons à citer M. Reuss. «Ces mêmes faits se produisent d'une manière plus évidente encore, et peut-être antérieurement déjà, en tous cas indépendamment de ce qui se passait sur les bords du Rhône, dans le beau pays qui s'étend des Cévennes aux Pyrénées et au delà de ces dernières dans tout le nord-est de l'Espagne. Le mouvement, de ce côté-là, paraît avoir été plus général, plus énergique, plus agressif. Il s'empara des classes supérieures de la société. Il devint une puissance, il fonda ou accepta une théologie à lui propre, assez riche d'idées pour amener des dissidences intérieures... Il est de fait que la théologie dogmatique des savants parmi les Cathares
(21) comme la piété et l'ascétisme de tous les fidèles s'édifiait également sur la lecture et l'étude des Écritures. Cela est attesté par des témoignages nombreux et divers. Dans les assemblées religieuses, des prédications exégétiques étaient faites par des croyants qui n'avaient point reçu les ordres dans l'Église constituée... Les
bons hommes chargés de la conduite d'un troupeau qui se trouvait de plus en plus affamé de la Parole de Dieu, portaient sous le manteau une bourse de cuir avec un exemplaire du Nouveau Testament qui ne les quittait jamais. Le volume sacré jouait un grand rôle dans les rites liturgiques des sectaires...»
(22) .
Après le douzième siècle, cette dissémination des Écritures parmi le peuple semble avoir continué de plus belle. En effet, on trouve à la Bibliothèque nationale de Paris, pour le treizième et le quatorzième siècle seulement, soixante traductions totales ou partielles de la Bible. Un savant qui les a comptées, M. Le Roux de Lincy, s'exprime ainsi : «Toutes proportions gardées, les traductions de la Bible sont aussi nombreuses dans les autres bibliothèques tant de Paris que des départements. Il n'y a pas une seule bibliothèque de province possédant des manuscrits français du moyen âge, qui n'ait une ou plusieurs traductions de la Bible, soit en prose, soit en vers»
(23) .
M. Reuss, de son côté, s'exprime ainsi : «Parmi les peuples modernes, aucun, si l'on excepte les Allemands proprement dits, ne peut se comparer aux Français pour la richesse et l'antiquité de la littérature biblique. Les bibliothèques de la seule ville de Paris contiennent plus de manuscrits bibliques français que toutes les bibliothèques d'outre-Rhin ne paraissent en contenir d'allemands. Mais aucun peuple, en revanche, sans en excepter les Slaves, n'a montré dans les derniers siècles autant de froideur pour cette littérature, en dépit des renseignements inépuisables et inappréciables qu'elle pouvait fournir sur l'histoire de la langue, du savoir et de la religion»
(24) .
Parmi ces traductions, les unes sont en prose, les autres en vers. Celles du douzième siècle sont pour la plupart en vers. Dans ces âges naïfs, croyants, la prose était l'exception. Et puis, comme les Bibles étaient rares, on apprenait beaucoup par coeur le texte sacré, et les vers aidaient la mémoire. Les unes sont littérales, les autres commentées. Les unes sont complètes, les autres fragmentaires. Généralement faites d'après la Vulgate, elles sont en dialectes nombreux, en langue d'oc, en langue d'oïl, en normand, en picard, en roman, en wallon, en lorrain, en bourguignon, en limousin, en poitevin, en provençal, sans parler des traductions en français. On voit que la France a un beau passé biblique. «Dans le douzième siècle
(25) , dit M. S. Berger, tous les pays de langue française, toutes les classes de la société, apportent leur contribution tout individuelle à l'oeuvre de la traduction de la Bible». Ainsi les réformateurs, en donnant, trois siècles après, la Bible à la France, n'ont pas innové, ils ont repris et la vraie tradition de l'Église et la vraie tradition française.
Quand la locomotive nous emporte à travers les campagnes de France, nous pouvons nous dire qu'il n'y a peut-être pas, dans l'étendue qui est sous nos yeux, une parcelle de terrain qui, une fois ou l'autre, n'ait été en quelque sorte sanctifiée par le contact avec la Bible. Où que nous arrêtions nos regards, il y a eu là quelqu'un qui a traduit la Bible, ou l'a copiée, ou l'a lue, ou a travaillé à la répandre
(26) .
5 - Chapitre 2 — L'attaque
Nous sommes arrivés au treizième siècle et nous voyons de tous côtés surgir des traductions de la Bible en langue vulgaire, et même dans les différents patois. Que faisait donc Rome, dont on connaît l'opposition séculaire et irréductible à la diffusion de la Bible en langue vulgaire ? Chose étrange, non seulement, jusqu'alors, Rome ne s'était pas opposée à la diffusion de la Bible, mais parfois elle l'avait encouragée. La traduction des livres des Rois parue en 1170 avait été faite pour être lue au service divin. En effet, dans les commentaires qui l'accompagnent on trouve des apostrophes aux auditeurs, notamment celles-ci :
Le temple devisad, si comme vous veez que ces mustiers en la nef et al presbiterie sont partiz (c'est-à-dire : [Salomon] divisa le temple, comme vous voyez que ces églises sont divisées en nef et en choeur). — Fedeil Deu, entends l'estorie (Fidèles de Dieu, entendez l'histoire) (27) .
Vers 1230, un synode, à Reims, interdit de «traduire en Français,
comme on l'avait fait jusqu'alors, les livres de la Sainte Écriture»
(28) .
La vérité est que Rome n'intervint que fort tard pour proscrire la diffusion de la Bible. C'est quand la lecture de la Bible par le peuple lui apparut comme un danger pour son autorité qu'elle opposa son veto.
À la fin du douzième siècle, nous l'avons dit, on lisait beaucoup la Bible dans les environs de Metz. Ces lecteurs de la Bible étaient des Vaudois, très nombreux alors dans cette région
(29) , et les Écritures qu'ils lisaient étaient celles-là mêmes qui avaient été transcrites du provençal en messin. L'évêque de Metz, Bertram, s'émut. Il fit faire par son clergé des représentations à ces lecteurs de la Bible, mais sans succès. Un jour, du haut de la chaire, il reconnaît deux Vaudois qu'il a vu condamner à Montpellier. Il ne put jamais mettre la main sur eux, car ils étaient protégés par des personnages influents de la cité.
Impuissant à enrayer le désordre, il mit le pape au courant de ce qui se passait. Le pape — c'était Innocent III — s'émut à son tour, et répondit, en 1199, par la lettre pastorale suivante :
Notre vénérable frère nous a fait savoir que dans le diocèse de Metz une multitude de laïques et de femmes, entraînés par un désir immodéré de connaître les Écritures, ont fait traduire en français les Évangiles, les épîtres de saint Paul, les Psaumes, les moralités sur Job, et plusieurs autres livres, dans le but coupable et insensé de se réunir, hommes et femmes, en secrets conciliabules, dans lesquels ils ne craignent pas de se prêcher les uns aux autres. Ils vont même jusqu'à mépriser ceux qui refusent de se joindre à eux et les regardent comme des étrangers. Réprimandés à ce sujet par les prêtres de la paroisse, ils leur ont résisté en face (ipsi eis in faciem restiterunt), cherchant à prouver par des raisons tirées de l'Écriture qu'on ne devait pas défendre cet exercice. Il a été sagement décrété dans la loi divine que toute bête qui toucherait à la montagne sainte devait être lapidée. Ceux qui ne voudront pas obéir spontanément apprendront à se soumettre malgré eux (30)
Le pape ne se contenta pas d'écrire. Il prit des mesures pour empêcher les «bêtes» d'approcher de la montagne sainte. En 1211, par son ordre, Bertram prêche la croisade contre les amis de la Bible. «Des abbés missionnaires envoyés par le pape, dit un chroniqueur
(31) , prêchèrent, brûlèrent les Bibles françaises, et extirpèrent la secte». Comme nous le verrons, ils ne l'extirpèrent pas du tout.
Quelques années plus tard, l'Église romaine intervient de nouveau, cette fois contre les Albigeois. «Des défenses semblables à celles formulées à l'occasion du mouvement vaudois, et en bien plus grand nombre, s'adressèrent aux Albigeois. Les synodes provinciaux, préoccupés des progrès de la dissidence hérétique, crurent n'avoir rien de mieux à faire, pour les arrêter, que de confisquer les livres saints, même ceux en langue latine, comme l'arme la plus dangereuse de leurs adversaires. On ne se fait pas d'idée de l'acharnement avec lequel l'inquisition cléricale recherchait les exemplaires de la version populaire de la Bible, en accusant cette dernière de toutes les erreurs que le dogmatisme officiel ou la hiérarchie compromise signalaient à tort ou à raison chez le parti proscrit. Il ne faut donc pas s'étonner que cette version ait disparu avec tout le reste de la littérature albigeoise et qu'aujourd'hui seulement nous soyons en mesure d'affirmer avec une parfaite assurance qu'un premier exemplaire du Nouveau Testament cathare est heureusement retrouvé»
(32) .
En 1229, le concile de Toulouse promulgua le canon suivant (canon 14) :
Nous prohibons qu'on permette aux laïques d'avoir les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, à moins que quelqu'un ne désire, par dévotion, posséder un psautier ou un bréviaire pour le service divin, ou les heures de la bienheureuse Vierge. Mais nous leur défendons très rigoureusement (arctissime) d'avoir en langue vulgaire même les livres ci-dessus.
Le même concile établissait le tribunal de l'Inquisition et lui traçait par les lignes suivantes un programme d'action :
On détruira entièrement jusqu'aux maisons, aux plus humbles abris et même aux retraites souterraines des hommes convaincus de posséder les Écritures. On les poursuivra jusque dans les forêts et les antres de la terre. On punira sévèrement même quiconque leur donnera asile.
Voici deux autres décrets de conciles :
Nous avons arrêté que personne ne doit posséder les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament en langue romane, et si quelqu'un les possède, qu'il les livre, dans les huit jours après la promulgation de ce décret, à l'évêque du lieu, pour qu'ils soient brûlés, faute de quoi, qu'il soit clerc ou laïque, il sera tenu pour suspect d'hérésie jusqu'à ce qu'il se soit lavé de tout soupçon (Concile de Tarracon, canon 2. Année 1234).
Vous veillerez entièrement, selon tout ce que vous saurez être juste et légal, à ce que les livres théologiques ne soient pas possédés, même en latin, par des laïques, ni en langue vulgaire par les clercs ; vous veillerez à l'application des peines contre les susnommés (praedictos) et à tout ce qui concerne l'extirpation de l'hérésie et l'implantation de la foi (Concile de Béziers, canon 36. Année 1246) (33) .
À la même époque, probablement peu après le concile de Toulouse, un synode, à Reims, auquel nous avons déjà fait allusion, condamne au feu un nommé Echard, coupable d'hérésies qu'accompagnait assurément la lecture de la Bible en langue vulgaire
(34) .
En 1235, on brûlait des hérétiques à Châlons-sur-Marne. Robert le Bougre, grand inquisiteur de France, et Philippe de Grève, chancelier de l'Église, assistaient à leur supplice.
On voit que l'hérésie avait eu la vie dure en Lorraine, et que, si elle était contrainte de s'affirmer «en secret», la croisade papale de 1211 n'avait pourtant pas réussi à l'annihiler.
La Bible avait pris position, en Lorraine et ailleurs, et on ne devait pas la déloger. Rome n'avait pas su prévoir. Elle arrivait trop tard. On peut lui rendre le témoignage qu'elle essaya de se rattraper dans la suite.
Mais que ce livre lui paraissait donc redoutable ! Quelle déclaration de guerre ! Vous cherchez des preuves du caractère divin de la Bible ? Ne cherchez plus, en voici une, décisive. Contre un assaut pareil, soutenu avec tant de persévérance, de puissance et de cruauté, un livre humain eût-il tenu bon ? Cette enclume qui résiste à tant de marteaux formidables, qui les brise les uns après les autres, ce ne peut être que le Verbe divin.
6 - Chapitre 3 — La Défense
6.1 - Comment la Bible se défendit
Dans les régions où la Bible était répandue, elle se maintint. Elle continua à se rendre indispensable, à nourrir la piété et l'esprit d'indépendance.
Chose remarquable, ce Metz, où la Bible était tellement lue à la fin du douzième siècle, nous a légué deux des plus beaux textes bibliques que l'on possède, l'Évangile et le psautier lorrains, dont les manuscrits ont conservé les noms de trois familles nobles, les
d'Esch, les
de Barisey, les
de Gournay. La famille d'Esch, en particulier, s'est occupée de la Bible française pendant plusieurs générations. Un manuscrit de la Bible, retrouvé à Épinal
(35) , contient des notes de toute sorte, écrites de 1395 à 1462 au moins, que ces nobles Messins y jetaient pêle-mêle au hasard de la lecture. Ce manuscrit constitue, pour ainsi dire, le livre de famille des d'Esch.
Philippe d'Esch, maitre échevin de Metz en 1461, copia dans cette Bible les psaumes de pénitence en patois lorrain. Un Évangéliaire de 1200
(36) porte les armes et la devise du fils de Philippe, Jacques
d'Esch, échevin de Metz en 1485
(37) . Ces détails montrent que les traditions bibliques se continuèrent à Metz, malgré l'opposition de Bertram, et malgré la croisade d'Innocent III en 1211.
Un autre trait, qui suffirait à montrer que la Bible ne cessa pas d'être lue à Metz et d'y faire son oeuvre, c'est que cette ville fut un des premiers berceaux de la Réforme.
Vers 1500, une vingtaine d'années avant qu'on parlât de Luther, une dame de Metz causait un jour avec quelques amies réunies chez elle, tandis que son jeune garçon chevauchait sur un bâton à travers la chambre. Tout à coup, les oreilles de l'enfant furent frappées par la voix de sa mère, qui se faisait plus sérieuse, et par les choses extraordinaires qu'elle disait : «L'Antechrist viendra bientôt avec une grande puissance, et il détruira ceux qui se seront convertis à la prédication d'Élie». Ces paroles furent plusieurs fois répétées. Elles témoignaient d'une connaissance remarquable des Écritures. Cet enfant n'était autre que
Pierre Toussain, le futur réformateur du pays de Montbéliard, qui devait prêcher l'Évangile à Metz même, et condamner le bûcher de Servet
(38) .
Ainsi, ni les manuscrits bibliques en langue vulgaire, ni la connaissance et l'amour de la Bible n'avaient disparu au sein de la population de Metz. La Bible s'était maintenue.
À l'autre extrémité de la France il en fut de même.
Voici quelques détails sur l'interrogatoire que fit subir l'inquisiteur Geoffroy d'Albis au clerc Pierre de Luzenac, à Carcassonne, le 19 janvier 1308. L'accusé raconte comme quoi deux ministres albigeois, Pierre Autier d'Ax (le chef de la secte) et son fils Jacques, lui ont montré, au bourg de Larnat, chez Arnaud Issaure, un très beau livre, très bien écrit de lettres bolonaises et parfaitement enluminé d'azur et de vermillon, où se trouvaient, à ce qu'ils lui dirent, les Évangiles en roman et les épîtres de saint Paul. «Je leur dis, ajoute Pierre de Luzenac, que la chose ne me plaisait pas, parce que cette Bible était en roman et que j'aurais mieux aimé qu'on fit la lecture en latin». Jacques Autier, alors, le pria de lui acheter, lorsqu'il irait à Toulouse, une Bible complète pour le prix courant de vingt livres ou environ. Pierre Autier lui fit la même demande. «Je leur répondis que je ne comptais pas aller à Toulouse, parce que j'y avais été mis en prison, mais que je pensais aller à Montpellier ou à Lérida (en Catalogne) pour y étudier, et qu'ils m'envoyassent l'argent en lieu sûr, que je leur enverrais cette Bible de Montpellier, où on en trouve facilement»
(39) .
Ce morceau nous parait être du plus haut intérêt ; il montre qu'au quatorzième siècle, malgré l'intervention de Rome, la Bible était un peu partout dans le midi de la France, et qu'on pouvait se la procurer facilement soit à Toulouse, soit à Montpellier, pour un prix relativement modique. Dans le midi comme dans le nord, la Bible, une fois connue, se rendit indispensable. On ne put pas la déloger.
Bien plus, ces traductions françaises ou provençales des Écritures, non seulement ne purent être extirpées du sol qui les avait vues naître, mais encore elles rayonnèrent bien au delà des limites et de la Provence et de la France.
L'étude des vieux manuscrits de la Bible italienne primitive montre d'une manière évidente qu'à la base de la Bible italienne il y a non seulement la Vulgate, mais aussi des traductions françaises et provençales. Une traduction vénitienne trahit comme source, sans que le doute soit possible, une version française. De plus, le texte latin lui-même, qui a servi pour la version italienne, contient plusieurs locutions très rares dans les manuscrits bibliques, mais particulières aux leçons reçues dans le midi de la France. La conclusion s'impose : les premiers qui travaillèrent à la traduction de la Bible en italien sont des missionnaires vaudois venus de France.
Et il en a été de même dans l'Espagne occidentale. Une grande partie de la traduction en catalan et de l'Ancien et du Nouveau Testament procède soit de la Vulgate, soit de la traduction française du treizième siècle. Le plus ancien manuscrit catalan des Évangiles dérive d'une traduction provençale.
Et M. Reuss, auquel nous empruntons ces détails, ajoute : «Qui l'aurait cru, que déjà au moyen âge, la Bible française aurait exercé une influence aussi étendue dans quelques-uns des pays environnants ?»
Jamais, en vérité, ne s'est mieux justifiée cette parole : La vérité est incompressible.
6.2 - Comment la Bible fut défendue
6.2.1 - Par les colporteurs bibliques et les libraires
«Le peuple des Albigeois et des Vaudois qui brava le martyre pour l'amour de la Bible, dit M. Petavel dans
La Bible en France, ne devait pas périr entièrement. Le sang qu'ils répandent appelle et prépare la réaction victorieuse du seizième siècle, et ceux d'entre eux qui survivent se réfugient dans les hautes Alpes de la France et du Piémont, qui deviennent le boulevard de la liberté religieuse. Descendaient-ils de leurs vallées dans la plaine, ils distribuaient la Bible sous le manteau ; les poursuivait-on à main armée dans leurs retraites, ils emportaient leurs précieux manuscrits dans des cavernes connues d'eux seuls
(40) . La mission de ces peuples fut de donner asile à la Bible jusqu'au jour où elle descendrait de ces remparts neigeux pour conquérir le monde».
«Dès le 5 février 1526, écrit M. Matthieu Lelièvre
(41) , un arrêté du Parlement de Paris, publié à son de trompe par les carrefours, interdisait la possession ou la vente du Nouveau Testament traduit en français. Dès lors la Bible ne put s'imprimer qu'à l'étranger et ne pénétra en France que comme un article de contrebande. Ceux qui l'y introduisaient risquaient leur tête, mais cette considération ne les arrêta jamais. «Par leur entremise, dit un historien catholique, Florimond de Roemond, en peu de temps la France fut peuplée de Nouveaux Testaments à la française». Ces colporteurs, ou
porte-balles, furent la vaillante avant-garde de l'armée évangélique, exposée aux premiers coups et décimée par le feu».
«À côté des prédicateurs, écrit M. Lenient, s'organisa l'invincible armée du colportage. Missionnaire d'un nouveau genre, le colporteur descend le cours du Rhin, en traversant Bâle, Strasbourg. Mayence... Du côté de la France, il s'arrête d'abord à Lyon, première étape de la Réforme ; de là il rayonne sur le Charolais, la Bourgogne, la Champagne, et jusqu'aux portes de Paris. Par la longue vallée où fument encore les cendres de Cabrières et de Mérindol, il s'enfonce au coeur du midi, dans les gorges des Cévennes, dans les murs de Nimes et de Montpellier. Infatigable à la marche, cheminant la balle au dos ou trottant sur les pas de son mulet, il s'introduit dans les châteaux, les hôtelleries et les chaumières, apôtre et marchand tout à la fois, vendant et expliquant la Parole de Dieu, séduisant les ignorants comme les habiles par l'appât des gravures et des livres défendus. Cette propagande clandestine eut un effet immense. Ce fut par elle surtout que la satire protestante s'insinua dans les masses et ruina l'antique respect que l'on portait à l'Église romaine»
(42) .
À peine le Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples, le premier Nouveau Testament traduit en français, est-il imprimé (1523), que les porte-balles font leur apparition. Parmi eux, les Vaudois furent au premier rang, mais ils eurent beaucoup d'imitateurs parmi les réfugiés de Genève, de Lausanne et de Neuchâtel.
Même des grands seigneurs et des hommes de culture se firent colporteurs pour répandre la Bible. «Ils ne pensaient pas déroger, dit M. Matthieu Lelièvre, en chargeant la balle sur leurs épaules. S'il y avait des cordonniers parmi eux, il y avait aussi des gentilshommes. La foi et le zèle égalisaient les conditions sociales». «Étudiants et gentilshommes, dit Calvin, se travestissent en colporteurs, et, sous l'ombre de vendre leurs marchandises, ils vont offrir à tous fidèles les armes pour le saint combat de la foi. Ils parcourent le royaume, vendant et expliquant les Évangiles».
Les colporteurs formaient des associations nommées «les amateurs de la très sainte Évangile». On les trouve en France et hors de France. En 1526, l'évêque de Lausanne faisait rapport au duc de Savoie que «dans le pays de Vaud, bourgeois et manants déclarent tenir pour la Bible de Luther, malgré les menaces de brûler comme faux frères et traîtres hérétiques les Évangélistes prétendus»
(43) .
En 1528, l'évêque de Chambéry écrivait au pape : «Votre Sainteté saura que cette détestable hérésie nous arrive de tous côtés par le moyen des porte-livres. Notre diocèse en aurait été, entièrement perverti si le duc n'eût pas fait décapiter douze seigneurs qui semaient ces Évangiles. Malgré cela, il ne manque pas de babillards qui lisent ces livres et ne veulent les céder à aucun prix d'argent»
(44) .
S'il y eut des seigneurs pour faire du colportage biblique, il y eut une princesse pour employer des colporteurs : nous avons nommé Marguerite de Navarre. «Ayant fui, dit Merle d'Aubigné, loin des palais et des cités où soufflait l'esprit persécuteur de Rome et du Parlement, elle s'appliquait surtout à donner un élan nouveau au mouvement évangélique dans ces contrées du Midi. Son activité était inépuisable. Elle envoyait des colporteurs qui s'insinuaient dans les maisons, et, sous prétexte de vendre des bijoux aux damoiselles, leur présentaient des Nouveaux Testaments imprimés en beaux caractères, réglés en rouge, reliés en vélin et dorés sur tranches. «La seule vue de ces livres, dit un historien, inspirait le désir de les lire»
(45) .
Laissons Crespin, résumé par M. Matthieu Lelièvre, nous parler
(46) . de ces pionniers de l'oeuvre biblique : «Leurs livres ne formaient souvent qu'une partie de leur pacotille, et, comme le pasteur vaudois dont Guillaume de Félice a mis en vers la touchante histoire, ils commençaient à offrir à leurs clients de belles étoffes et des bijoux d'or, avant de leur présenter la «perle de grand prix». Il faut se souvenir qu'au seizième siècle, comme au moyen âge, le commerce de détail, en dehors des villes, se faisait à peu près exclusivement par le moyen de colporteurs ambulants, qui débitaient toutes sortes de marchandises, y compris les livres. Les autorités ne songeaient donc pas à gêner ces modestes commerçants et durent être assez lentes à découvrir que l'hérésie se dissimulait parfois entre les pièces d'étoffe.
«Le colportage des Livres saints ne se faisait pas seulement sous forme indirecte. Il y eut des colporteurs bibliques, analogues aux nôtres, pour qui la grande affaire c'était l'évangélisation. Réfugiés à Genève, à Lausanne et à Neuchâtel, pour fuir la persécution qui faisait rage en France, ils étaient troublés en pensant que, de l'autre côté du Jura, les moissons blanchissantes réclamaient des ouvriers. Alors ils partaient, emportant avec eux un ballot de livres, qu'ils dissimulaient de leur mieux, souvent dans une barrique, que les passants supposaient contenir du vin ou du cidre. Ce fut de cette manière que
Denis Le Vair, qui avait évangélisé les îles de la Manche, essaya de faire pénétrer en Normandie une charge de livres de l'Écriture. Comme il faisait marché avec un charretier pour le transport de son tonneau, deux officiers de police, flairant une marchandise suspecte, lui demandèrent si ce n'étaient point par hasard des «livres d'hérésie» qu'il transportait ainsi. — Non, répondit Le Vair, ce sont des livres de la Sainte Écriture, contenant toute «vérité». Il ne cacha pas qu'ils lui appartenaient et l'usage qu'il voulait en faire. Traîné de prison en prison, il fut finalement condamné, par le parlement de Rouen, à être brûlé vif, et il souffrit le martyre avec une admirable constance.
«Comme beaucoup des premiers missionnaires de la Réforme française,
Philibert Hamelin avait été prêtre. Converti à l'Évangile à Saintes, il fut jeté en prison en 1546, mais il réussit à s'enfuir à Genève. Il y établit une imprimerie, d'où sortirent plusieurs ouvrages religieux. Mais cet imprimeur avait une âme d'apôtre. Il se reprochait d'avoir déserté son devoir en quittant son pays, et, non content d'y envoyer des colporteurs chargés de répandre la Bible et des livres de controverse, il prit lui-même la balle sur son dos et s'en alla de lieu en lieu répandre la bonne semence. Pourchassé par les autorités qui confisquaient ses livres, il rentrait à Genève pour s'y approvisionner et repartait pour la France. Bernard Palissy, qui fut son ami, nous le montre «s'en allant, un simple bâton à la main, tout seul, sans aucune crainte, et s'efforçant, partout où il passait, d'inciter les hommes à avoir des ministres...».
Allant par le pays, dit Crespin, il épiait souvent l'heure où les gens des champs prenaient leur réfection au pied d'un arbre ou à l'ombre d'une haie. Et là, feignant de se reposer auprès d'eux, il prenait occasion, par petits moyens et faciles, de les instruire à craindre Dieu, à le prier avant et après leur réfection, d'autant que c'était lui qui leur donnait toutes choses pour l'amour de son Fils Jésus-Christ. Et sur cela, il demandait aux pauvres paysans s'ils ne voulaient pas bien qu'il priât Dieu pour eux. Les uns y prenaient grand plaisir et en étaient édifiés ; les autres étonnés, oyant choses non accoutumées ; quelques-uns lui couraient sus, parce qu'il leur montrait qu'ils étaient en voie de damnation, s'ils ne croyaient à l'Évangile. En recevant leurs malédictions et outrages, il avait souvent cette remontrance en la bouche : «Mes amis, vous ne savez maintenant ce que vous faites, mais un jour vous le saurez, et je prie Dieu de vous en faire la grâce».
«Le colporteur devint le pasteur des petites communautés évangéliques fondées à Saintes et dans la presqu'île d'Arvert, et dont faisait partie Palissy, le potier de génie. Il y déploya un zèle admirable et fut, selon l'expression de celui-ci, «un prophète, un ange de Dieu, envoyé pour annoncer sa parole et le jugement de condamnation, et dont la vie était si sainte que les autres hommes étaient diables au regard de lui».
«En rentrant en France, Philibert Hamelin avait fait le sacrifice de sa vie. Arrêté au milieu de ses travaux apostoliques, il fut conduit à Bordeaux, où, après avoir souffert toutes sortes de mauvais traitements, il fut condamné à mort
(47) . Avant d'aller au supplice, il mangea avec les autres prisonniers, qu'il édifia par sa joie et par ses paroles pleines de foi et d'espérance. En sa qualité d'ancien prêtre, il fut conduit à l'église de Saint-André, où on le dégrada. On le ramena ensuite devant le palais, où devait avoir lieu son supplice. Afin d'empêcher qu'il ne fût entendu de la foule, les trompettes sonnèrent sans cesser ; toutefois, on put voir, à sa contenance, qu'il priait. Après l'avoir étranglé, le bourreau jeta son corps sur un bûcher où il fut réduit en cendres.
«Au mois de juillet 1551, deux jeunes gens quittaient Genève pour se rendre dans l'Albigeois, d'où ils étaient originaires. L'un, âgé de vingt-deux ans, se nommait
Jean Joëry et l'autre était un tout jeune garçon qui lui servait de domestique. Ils portaient un ballot de livres protestants. Arrêtés à Mende, en Languedoc, ils furent traduits devant la justice du lieu et condamnés à être brûlés. Ils en appelèrent au parlement de Toulouse, devant lequel Joëry confessa sa foi avec courage, «rendant bonne raison de tout par l'autorité de l'Écriture». Son jeune compagnon, encore peu instruit, était parfois embarrassé par les arguties des docteurs ; mais il les renvoyait alors à son maître, et il répondit à ceux qui voulaient ébranler sa confiance en lui : «Je l'ai toujours connu de si bonne et sainte vie que je me tiens pour assuré qu'il m'a enseigné la vérité contenue en la Parole de Dieu».
«On les conduisit à la place Saint-Georges, où devait périr sur la roue Jean Calas, deux cent onze ans plus tard. Le serviteur fut attaché le premier sur le bûcher, où des moines cherchèrent encore à obtenir de lui une abjuration. Joëry s'empressa de le rejoindre sur les fagots, et, le voyant en larmes, lui dit : «Hé quoi ! mon frère, tu pleures ! Ne sais-tu pas que nous allons voir notre bon Maître et que nous serons bientôt hors des misères de ce monde ?» Le serviteur lui répondit : «Je pleurais parce que vous n'étiez pas avec moi. — Il n'est pas temps de pleurer, reprit Joëry, mais de chanter au Seigneur !» Et pendant que la flamme commençait à lécher leurs membres, ils entonnèrent un psaume. Joëry, «comme s'il se fût oublié soi-même», se levait contre le poteau tant qu'il pouvait, et se retournait pour lui donner courage. Et ayant aperçu qu'il était passé, il ouvrit la bouche comme pour humer la flamme et la fumée, et baissant le cou, rendit l'esprit»
(48) .
«
Étienne de La Forge, riche marchand en la rue Saint-Martin, l'ami de Farel et de Calvin, «avait, dit Crespin, en singulière recommandation l'avancement de l'Évangile, jusques à faire imprimer à ses dépens livres de la Sainte Écriture, lesquels il avançait et mêlait parmi les grandes aumônes qu'il faisait, pour instruire les pauvres ignorants». Il fut pendu, puis brûlé, au cimetière Saint-Jean, à Paris, le 13 novembre 1534.
«
Macé Moreau, arrêté à Troyes et trouvé porteur d'un ballot d'exemplaires de livres saints, fut, lui aussi, soumis à la question. Pendant les tortures qu'on lui infligeait, il dit au juge qui essayait de lui arracher la dénonciation de ses frères : «Juge, tu me tourmentes bien, mais tu n'y gagneras guère». Au milieu des souffrances, on l'entendit dire : «Ah ! méchante chair, que tu es rebelle ! tu seras toutefois à la fin mâtée !» Il alla au bûcher en chantant des psaumes, et ses chants ne cessèrent que quand l'ardeur des flammes le suffoqua.
«La question fut également impuissante à vaincre la constance d'un autre colporteur biblique, Nicolas Nail, bien qu'au sortir du banc de torture il eût les membres broyés
(49) . Amené au parvis Notre-Dame, on voulut le contraindre à s'incliner devant la statue de la Vierge. Ne pouvant exprimer autrement son sentiment, à cause du bâillon qu'il avait dans la bouche, il tourna le dos à l'idole. La populace, émue de rage, voulait le mettre en pièces. Pour la satisfaire, le bourreau aggrava le supplice du bûcher en saupoudrant de soufre le corps du martyr préalablement enduit de graisse, tellement, dit Crespin, que le feu à grand'peine avait pris au bois, que la paille flamboyante saisit la peau du pauvre corps, et ardait au-dessus, sans que la flamme encore pénétrât en dedans». Le feu ayant brûlé les cordes qui retenaient le bâillon, on entendit s'élever du milieu des flammes la voix du martyr invoquant le nom de Dieu. L'exécution eut lieu sur la place Maubert, en 1553.
«L'un des plus vaillants parmi ces colporteurs fut certainement
Nicolas Ballon, qui, quoique âgé, fit plusieurs voyages de Genève en France pour y introduire des livres saints. Arrêté à Poitiers, en 1556, il fut condamné à mort. Ayant interjeté appel, il fut conduit à Paris où il fut oublié assez longtemps en prison. Il y passa son temps à instruire les prisonniers et leur apprenait à prier Dieu. Sur l'ordre du roi, la sentence des juges de Poitiers fut confirmée, et Ballon dut être ramené dans cette ville pour y subir son supplice. En route, il réussit à fuir et à atteindre Genève. Mais son zèle était si grand qu'il en repartit peu après avec une charge de livres. À ceux qui essayaient de le détourner de cette résolution, qu'ils taxaient de témérité, il répondait simplement que «Dieu l'avait appelé à cette vocation». Il ajoutait qu'il n'ignorait pas les périls au-devant desquels il allait, mais que Dieu lui aiderait à en venir à bout, et «qu'intérieurement il se sentait appelé à confesser Jésus-Christ devant les iniques». Son pressentiment ne le trompait pas ; il fut arrêté à Châlons, ramené à Paris, et brûlé aux Halles. Son jeune serviteur, qui l'aidait dans son oeuvre, fut aussi envoyé au bûcher quelques jours après.
«Souvent on brûlait les Bibles en même temps que ceux qui les avaient distribuées.
Étienne Pouillot fut brûlé, en place Maubert, avec une charge de livres sur les épaules. Quelques années plus tard, en 1559, deux bûchers furent allumés en face l'un de l'autre sur cette même place. Sur l'un fut brûlé vif
Marin Marie, coupable d'avoir apporté en France une charge de Nouveaux Testaments et de Bibles, et sur l'autre bûcher furent consumés ces livres eux-mêmes. Le même fait se passait fréquemment en Flandre. La sentence de
Jacques de Loo portait qu'il sera «brûlé tout vif et consumé en cendres, et par avant seront tous ses livres brûlés en sa présence».
«À Avignon, qui appartenait au pape, on ne traitait pas mieux la Bible qu'à Lille, soumise au roi d'Espagne. Des prélats s'y promenant un jour après dîner, en compagnie de femmes de moeurs peu sévères, après leur avoir acheté, dans une boutique de la rue au Change, des images et portraits que Crespin dit «déshonnêtes», eurent leur attention attirée par l'étalage d'un petit marchand depuis peu établi à Avignon, qui exposait en vente des Bibles en latin et en français. Il fallait une rare hardiesse pour mettre en vente des Bibles dans la ville des papes. Les prélats lui exprimèrent leur étonnement : «Qui t'a fait si hardi, lui dirent-ils, de déployer une telle marchandise en cette ville ? Ne sais-tu pas que de tels livres sont défendus ?» Le libraire, sans perdre contenance, leur répondit : «La sainte Bible n'est-elle pas aussi bonne pour le moins que ces belles images et peintures que vous avez achetées à ces demoiselles ?» Il n'eut pas sitôt dit cette parole que l'évêque d'Aix, qui était l'un des prélats ainsi pris à partie, s'écria : «Je renonce à ma part de paradis s'il n'est luthérien». Il ne se trompait pas en estimant que là où se trouvaient réunies la Bible et la sévérité des moeurs, il y avait preuve évidente de protestantisme : «Sur-le-champ, dit Crespin, le pauvre libraire fut empoigné et bien rudement mené en prison. Car, pour faire plaisir aux prélats, une bande de ruffiens et de brigandeaux, qui les accompagnaient, commencèrent à crier : «Au luthérien ! au luthérien ! au feu ! au feu !» L'un lui baillait un coup de poing, l'autre lui arrachait la barbe, tellement que le pauvre homme était tout plein de sang devant que d'arriver dans la prison».
«Le lendemain, il fut amené devant les juges, en la présence des évêques, et fut interrogé. Il dit, entre autres choses, à ses juges :
«Vous qui habitez en Avignon, êtes-vous tous seuls de la chrétienté qui ayez en horreur le Testament du Père céleste ? Et pourquoi ne voulez-vous pas permettre que l'instrument et les lettres authentiques de l'alliance de Dieu soient partout publiés et entendus ? Voulez-vous défendre et cacher ce que Jésus-Christ a baillé puissance à ses saints apôtres de publier en toutes langues, afin qu'en tout langage le saint Évangile fût enseigné à toute créature ? Que ne défendez-vous plutôt les livres et les peintures qui sont pleines de paroles déshonnêtes, et même de blasphèmes, pour inciter les hommes aux mauvaises moeurs et à mépriser Dieu ?»
«L'indomptable fidélité du libraire, qui se refusa à faire amende honorable devant les prélats, et leur déclara en face qu'ils étaient plutôt sacrificateurs de Bacchus et de Vénus que vrais pasteurs de l'Église de Jésus-Christ», acheva de le perdre, et il fut envoyé ce jour même au bûcher. Et, pour bien marquer la cause de sa condamnation, on lui attacha deux Bibles au cou, l'une par-devant et l'autre par-derrière. «Ce n'étaient pas là, dit Crespin, de fausses enseignes ; car vraiment le pauvre libraire avait la Parole de Dieu au coeur et en la bouche, et ne cessa, par le chemin et au lieu du supplice, d'exhorter et d'admonester le peuple de lire la sainte Écriture, tellement que plusieurs furent émus à s'enquérir de la vérité».
«C'est ainsi que les colporteurs bibliques du seizième siècle accomplissaient leur grande mission, et savaient parler, agir, souffrir et mourir au service du Livre où ils avaient trouvé pour eux-mêmes le salut et la paix de l'âme»
(50) .
Voilà comment la Bible était défendue, ou plutôt voilà comment elle se défendait. Le livre qui inspire à ceux qui le lisent l'invincible passion de le répandre n'est-il pas d'avance «plus que vainqueur ?»
Si l'on demandait : «Ces travaux des colporteurs bibliques ont-ils porté des fruits ?» nous pourrions répondre par une page de Michelet :
«Le premier martyr parisien, dit-il
(51) , fut un jeune ouvrier d'une vie toute édifiante. Il était paralytique, et on le prit dans son lit.
«Il avait été d'abord un garçon leste et ingambe, vif, farceur, véritable enfant de Paris. Frappé par un accident, il n'en était pas moins resté un grand rieur. Assis devant la porte de son père, qui était un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont il riait approche, et dit avec douceur : «Mon ami, si Dieu a courbé ton corps, c'est pour redresser ton âme». Il lui donna un Évangile. Étonné, il prend, lit, relit, devient un autre homme. Son infirmité augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie à enseigner l'écriture ou à graver sur des armes de prix, ce qui le mettait à même de donner aux pauvres et de les gagner à l'Évangile».
Michelet continue en citant, non de Bèze, ni Crespin, mais le récit d'un fort zélé catholique :
Le Bourgeois de Paris (publié en 1854). L'auteur trouve ces «horreurs admirables».
«Audict an 1534, 10 novembre, furent condamnées sept personnes à faire amende honorable en un tombereau, tenant une torche ardente, et à être brûlées vives. Le premier desquels fut Barthélemy Milon, fils d'un cordonnier, impotent, qui avoit lesdits placards. Et pour ce, fut brûlé tout vif au cimetière Saint-Jean»
(52) .
6.2.2 - Par les imprimeurs
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Robert Estienne
Portrait gravé
peu avant sa mort.
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Parmi les champions de la Bible il faut mentionner ceux qui l'imprimèrent, entre autres
Barthélemy Buyer, de Lyon, le premier qui imprima le Nouveau Testament en français, vers 1474 ;
Simon de Colines, qui imprima le Nouveau Testament de Lefèvre ;
Pierre Wingle, qui imprima la Bible d'Olivétan ;
Étienne Dolet, brûlé vif en 1546, dont la devise :
Préservez-moi, ô Seigneur, des calomnies des hommes, raconte toute la vie ;
Philibert Hamelin dont il a déjà été question plus haut, et surtout
Robert Estienne, ce géant, dont l'historien de Thou a dit : «Robert Estienne laisse loin derrière lui les Alde, Manuce et Froben... Non seulement la France, mais tout le monde chrétien doit plus à Robert qu'au plus courageux des capitaines qui ont reculé ses frontières. Sa seule industrie a fait pour l'honneur et la gloire impérissable de la France plus que tant de hauts faits pendant la guerre ou la paix»
(53) .
Robert Estienne (1503-1559) était un imprimeur doublé d'un savant de premier ordre. Il possédait le latin, le grec et l'hébreu. Le latin, il le parlait couramment, et comme il recevait souvent des étrangers auxquels le latin était plus familier que le français, cette langue avait fini par être parlée couramment chez lui, par ses enfants, par sa femme, et même par ses domestiques. On répétait volontiers que dans cette maison, de la cave au grenier chacun parlait latin. On a dit de lui que tous les instants de sa vie furent marqués par quelque service rendu aux lettres. Pas une année ne s'écoulait sans qu'il mit au jour quelque bonne édition des meilleurs ouvrages en littérature ancienne. Et son humilité devait être aussi grande que sa science, à en juger par sa devise, imprimée sur tous ses livres :
Noli altum sapere (ne cherche pas ce qui est élevé), citation de Romains 11, 20, d'après la Vulgate.
Ce lettré, dont le savoir était immense et la réputation européenne, mettait les saintes lettres au-dessus de toutes les autres.
Voici comment il s'exprime au sujet de la Bible :
Où est-ce qu'il y a plus grande lumière qu'en l'Église de Christ, en laquelle s'administre tous les jours non pas ce que les hommes ont songé et controuvé, mais la pure parole de Dieu, laquelle découvre les impiétés des hommes et leurs péchés, réduit en la voie ceux qui sont errants et vagabonds, propose le salut qui est ordonné de Dieu avant tout temps en un seul Christ rédempteur, et nous amène et confirme en une certaine espérance de la vie éternelle ? (54) .
Cette Parole de Dieu, il semble que sa passion dominante ait été de la donner dans sa pureté, soit d'abord en latin, soit ensuite en français, et cela pour aider à la piété.
Voici comment il s'exprime dans la préface de sa Bible latine de 1540, un magnifique grand in-folio :
Ce fut toujours notre dessein d'aider, dans la mesure de nos forces, aux études des hommes pieux, et nous ne cesserons pas d'y aider jusqu'à ce que notre Maître nous redemande, selon son droit, l'âme que nous avons reçue de Lui pour peu de temps.
Il n'avait que dix-neuf ans quand il prépara l'édition du Nouveau Testament latin que fit paraître son beau-père Simon de Colines, imprimeur du roi, en 1522, et qui est la première édition critique des Écritures en France. Il voulait ainsi «aider les hommes pieux» à lire la Parole de Dieu dégagée de ses surcharges humaines.
C'était alors une chose bien nouvelle, dit-il, vu la malignité de ce temps, que de trouver des livres de la Sainte Écriture corrects (55) .
Toujours désireux d' «aider», il voulut rendre aussi facile que possible le maniement de la Bible. Nous sommes tous les obligés de Robert Estienne, car c'est à lui que nous devons la division en versets de la Bible. Cette division apparaît pour la première fois dans son Nouveau Testament grec de 1551. Il l'avait faite, raconte son fils Henri, pendant un voyage à cheval de Paris à Lyon
(56) . En 1552 paraissait le premier Nouveau Testament français (avec le latin en regard) divisé en versets, et en 1553 la première Bible française divisée en versets. Ne retrouve-t-on pas là l'homme qui voulait «aider aux études» des hommes pieux ? Et s'il voulait y aider dans «la mesure de ses forces», il faisait bonne mesure, puisqu'il y travaillait même à cheval.
En outre, il imprima au commencement de la Bible un index des citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau (il en compte 375, citations ou allusions), et, à la fin, une concordance qui, dans la Bible grand in-folio de 1540, ne compte pas moins de 342 colonnes. Toujours pour «aider», il ajoute en marge du texte des notes explicatives pour lesquelles il obtenait la collaboration d'hommes compétents.
En l'an 1541, dit-il, j'imprimai le Nouveau Testament avec brèves annotations en marge, lesquelles j'avais eues de gens bien savants.
En 1532, il publia en latin, pour faciliter à tous l'accès des Écritures, toujours pour «aider», un résumé
(57) . de l'enseignement biblique, et, en 1540, le publia en français, pour «être attaché aux parois», et en particulier pour être affiché dans les écoles. C'est un bel exemple de propagande biblique. Cette somme est rédigée dans les termes mêmes de la Bible, sans formules théologiques, ni aucune polémique. «C'est l'oeuvre, a dit M. N. Weiss, non d'un théologien, mais d'un laïque resté tel malgré une culture que bien peu de savants de son temps ont égalée».
Pour faciliter le maniement de la Bible, il publia aussi une concordance latine et trois harmonies des Évangiles.
Y compris le Nouveau Testament, de 1522, il ne publia pas moins, en trente-sept ans, de 41 éditions des Écritures, dont 11 Bibles (8 latines, 2 hébraïques, 1 française) et 8 Nouveaux Testaments (4 grecs, 2 latins, 1 français-latin, 1 grec-français). Les autres publications étaient des fragments scripturaires (Pentateuque, psautier, Évangiles, harmonies évangéliques, livres de Salomon, etc.), dont sept accompagnant des commentaires de Calvin. Toutes ces éditions sont de purs chefs-d'oeuvre de typographie. Jamais on ne s'est servi de plus beaux caractères, ni d'un plus beau papier. «Ces volumes, grands et petits, d'un si séduisant usage, dit le bibliographe des Estienne, M. Renouard, avaient en quelque sorte ouvert à tous le livre entier des textes sacrés»
(58) .
Malheureusement, à partir de la publication du Nouveau Testament de 1522 jusqu'en 1552, l'année où il alla s'établir à Genève, il n'est pas un de ces volumes qui ne lui ait valu des persécutions plus ou moins ouvertes.
Il faut lire dans la préface d'un livre que Robert Estienne publia aussitôt réfugié à Genève :
Les Censures des théologiens par lesquelles ils avaient faussement condamné les Bibles imprimées par Robert Estienne, imprimeur du Roi, avec la réponse d'icelui Robert Estienne (59) ., il faut lire dans cette préface le récit des luttes qu'il eut à soutenir pour la Parole de Dieu. Nous voudrions, par quelques citations de ce pamphlet remarquable, donner une idée des péripéties de cette lutte où la comédie côtoie le drame.
Dès la première page, c'est un cri à la fois de délivrance et d'indignation.
Premièrement, qu'avais-je fait, quelle était mon iniquité, quelle offense avais-je faite, pour me persécuter jusques au feu, quand les grandes flammes furent par eux allumées, tellement que tout était embrasé en notre ville l'an MDXXXII, sinon pour ce que j'avais osé imprimer la Bible en grand volume, en laquelle toutes gens de bien et de lettres connaissent ma fidélité et diligence ? Et ce avais-je fait par la permission et conseil des plus anciens de leur collège, dont le privilège du Roy rendait bon témoignage ; lequel je n'eusse jamais impétré, si je n'eusse fait apparoir qu'il plaisait ainsi à messieurs nos maistres. Eux toutefois ayant l'occasion, me demandaient pour me faire exécuter à mort, criant sans fin et sans mesure, à leur façon accoutumée, que j'avais corrompu la Bible. C'était fait de moi si le Seigneur ne m'eût aidé pour montrer de bonne heure que j'avais ce fait par leur autorité...
... Ils criaient qu'il me fallait envoyer au feu pour ce que j'imprimais des livres si corrompus, car ils appelaient corruption tout ce qui était purifié de cette bourbe commune, à laquelle ils étaient accoutumés.
L'an MDXL, j'imprimai derechef la Bible, en laquelle je restituai beaucoup de passages sur l'original d'une copie ancienne, notant en la marge la vraie lecture convenant avec les livres des Hébreux, ajoutant aussi le nom du livre écrit à la main. Et lors derechef furent allumées nouvelles flammes ; car ces prudhommes de censeurs se dégorgèrent à outrance contre tout le livre, auquel ils ne trouvaient la moindre chose qui fût à reprendre, ni qu'ils pussent eux-mêmes redarguer, sinon aux Sommaires, qu'ils appellent, disans en leurs censures qu'ils sentaient leur hérésie. Je poursuis néanmoins, et mets en avant autant qu'il m'était permis par eux, ce que le Seigneur avait mis en mon coeur, étant toutefois intimidé, je le confesse, par leurs outrageuses menaces. J'imprimai donc pour la seconde fois les commandements et la Somme de l'Écriture, chacun en une feuille, de belle et grosse lettre, pour les attacher contre les parois. Qui est-ce qui ne connait les fascheries qu'ils m'ont faites pour cela ? Combien de temps m'a il fallu absenter de ma maison ? Combien de temps ai-je suivi la cour du Roy ? Duquel à la fin j'obtins lettres pour réprimer leur forcenerie, par lesquelles il m'était enjoint d'imprimer lesdits commandements et sommaires tant en Latin comme en Français. Combien de fois m'ont-ils appelé en leur synagogue pour iceux, crians contre moy qu'ils contenaient une doctrine pire que celle de Luther ?
On voit combien les placards destinés à populariser l'enseignement de la Bible avaient soulevé la Sorbonne contre leur auteur. Ils étaient pourtant bien iréniques. La Sorbonne cherche de nouveau noise à Robert Estienne, à cause de la publication, en 1545, d'une Bible pourvue de notes. Il en appelle à du Chastel, évêque de Mâcon (qu'il appelle Castellan), un personnage important, puisqu'il fit l'oraison funèbre de François 1er.
Quand je vis le personnage par trop timide en une si bonne cause, je lui dis que j'imprimerais volontiers à la fin des Bibles toutes les fautes que les théologiens auraient trouvées, avec leur censure, que je n'en aurais point de honte, ni ne me grèverait point, afin que par ce moyen les lecteurs fussent avertis de ne tomber par mégarde en quelque annotation qui ne sentît Jésus-Christ.
Qui ne sentît Jésus-Christ ! Sous quel beau jour nous apparaît l'âme de celui qui écrivait ainsi !
François 1er se mêle de l'affaire. Il invite les théologiens de la Sorbonne, par l'entremise de du Chastel, à envoyer leurs censures. Ils promettent, mais ne s'exécutent pas : ils voudraient d'abord, les rusés, faire condamner les Bibles d'Estienne par la Faculté de Louvain, pour n'avoir pas à donner leur opinion ! Le roi intervient en personne. «Nous vous défendons très expressément, écrit-il, que vous ayez à faire imprimer ledit catalogue (de Louvain) mais procédiez à la correction des fautes de ladite Bible». Nouveaux délais. François 1er, voyant «que c'étaient des gens de si dur col qu'on ne les pouvait faire fléchir», intervient encore par lettres scellées de son sceau. Mais il meurt sur ces entrefaites. Henri II réitère par huissier les ordres de son père. Les Sorbonnistes essaient de rompre les chiens, ils vont à la cour accuser Estienne. Celui-ci, prévenu, y va de son côté, ne les y trouve plus, les rejoint, se défend, retourne à la cour, et demande à être confronté avec eux devant le conseil secret du roi. La confrontation a lieu. Robert est là comme un nouveau Daniel dans la fosse aux lions.
Étant contraints, ils viennent dix... Ces dix, au nom de tous, me donnent le combat à moi seul. Après que commandement leur est fait, ils produisent leurs articles... Ayant débattu de beaucoup de choses, avec grande risée de toute l'assistance, à cause de leurs noises tumultueuses, pour ce qu'ils discordaient ensemble et étaient jà enflambés l'un contre l'autre, il me fut commandé de répondre sur-le-champ. Je crois qu'en ma défense l'objurgation dont usai sembla bien dure à ces dix ambassadeurs : toutefois, la vérité de la chose contraignit aucuns d'entre eux de témoigner que nos annotations étaient fort utiles. Après que nous eûmes été ouïs de part et d'autre, on nous fait retirer en une garde-robe qui était prochaine. Là vous eussiez vu une pauvre brebis abandonnée au milieu de dix loups, lesquels toutefois étant enclos en ce lieu ne lui eussent osé donner un coup de dent, encore qu'ils en eussent grand appétit. Nous sommes rappelés pour ouïr la sentence des juges. Il leur est prohibé et défendu expressément de n'usurper plus en la matière de la foi, le droit de censurer appartenant aux évêques... Les articles sont baillés aux évêques et cardinaux, commandement leur est fait de les examiner diligemment. Quand les orateurs ouïrent ces choses, ils murmuraient et frémissaient entre eux, que toute l'autorité qu'ils avaient leur est ôtée. Toutefois, en murmurant ils avalent tout bellement leurs complaintes. Tous ceux qui étaient là présents testifiaient qu'étant sortis ils pleuraient... Leur patron les tira à part et leur dit : «Poursuivez comme vous avez fait jusqu'à présent ; votre autorité ne vous est point du tout ôtée, parachevez le reste des articles, mettez-y votre censure, et l'apportez..». Étant de retour à Paris, ils firent faire prières solennelles à tout ce saint ordre, comme si leur affaire se fût bien portée. Ils s'en vont à Notre-Dame, ils heullent, ils prêchent. J'étais derrière le prêcheur, sans qu'ils en sussent rien, et espéraient bien qu'on ne dirait plus mot du reste des articles. Cependant ils firent tant que pour un temps la vendition des Bibles cessa...
Les évêques et cardinaux examinent les quarante-six premiers articles envoyés par la Sorbonne, et les approuvent à cinq ou six près. Robert demande communication des autres censures. Le roi les exige, «réitérant commandement et les menaçant sous peines». Les Sorbonnistes «essayent tous moyens à eux possibles, ils supplient, ils pleurent», demandent que le reste des articles soit envoyé à la chambre ardente, qui s'occupe des hérétiques : c'était la mort, c'était le bûcher.
Quand quelqu'un (du nom duquel je me tais et pour cause) leur eut accordé ce qu'ils demandaient, je suis destiné au sacrifice, sans que le roi en sût rien.. Je demeurai à la cour huit mois entiers à cette poursuite (faire retenir la cause au conseil étroit). À la fin, le Seigneur eut pitié de moi et fléchit le coeur du roi envers moi.
Le roi dessaisit la chambre ardente et exige à nouveau des théologiens leurs censures, en leur enjoignant de laisser la décision «audit Doyen et Docteur».
Mais la Faculté ne se tient pas pour battue. Elle change ses batteries. Elle s'abouche avec Guiancourt, le confesseur du roi, pour obtenir que Robert soit condamné comme hérétique. «Comment qu'il serait dit qu'un homme mécanique (un artisan) ait vaincu le collège des théologiens !» Guiancourt fait intervenir des influences, et voilà le roi retourné. Défense de vendre les Bibles, à condition que les articles soient livrés. Robert va rencontrer le roi à Lyon (C'est sans doute dans ce voyage qu'il divise, à cheval, le Nouveau Testament grec en versets). «Quand je lui demandai s'il n'y avait nul remède, il me répondit : «Nul». Je fus bien triste et lui dis adieu et au pays». Toutefois, Robert fait encore intervenir du Chastel, qui représente au roi.
... que la nature des théologiens était telle, de poursuivre jusques à la mort ceux auxquels ils se sont attachés et contre lesquels ils ont attiré la faveur du roi et des juges par leurs blandissements et mensonges.
Le roi répondit «qu'il ne fallait point laisser le pays... que j'eusse bon courage et que je poursuivisse comme de coutume à faire mon devoir, à orner et embellir son imprimerie...». Mais pour avoir mes lettres par lesquelles je pusse testifier aux adversaires le bon vouloir du roi envers moi, il me fallut endurer peines et fascheries incroyables par l'espace de trois mois, tant avait puissance l'autorité ou l'importunité de la Sorbonne... Toutefois,le Seigneur vainquit, car après que les lettres eurent été par cinq fois corrigées, à la fin elles furent scellées par le commandement du roi. Je garde les lettres et ne les divulgue point. Incontinent j'entends que dedans trois jours je dois être mis en prison... Alors je produis les lettres du roi.
«Par ces présentes disons et déclarons que notre vouloir et intention est que ledit Robert Estienne notre imprimeur, pour raison de ladite impression par lui faite des annotations de la Bible, Indices, Psautier, et Nouveaux Testaments, et autres livres par lui imprimés, ne soit ou puisse être à présent ni pour l'avenir travaillé, vexé ni molesté en quelque manière, ni convenu par quelques juges que ce soit... Avons réservé et retenu la connaissance d'icelui à nous et à notre personne.».
Ces choses ouïes, ils devinrent plus muets que poissons...
Aussitôt Robert s'emploie à imprimer un Nouveau Testament grec, d'où nouvelles luttes avec la Sorbonne. Du Chastel, maintenant, se prononce contre lui. «C'était en espérance de gagner un chapeau de cardinal». Robert doit comparaître devant la Sorbonne.
C'était certes chose bien nouvelle de voir encore entre tels maîtres Robert Estienne, de la vie duquel on désespérait, vu qu'il avait été absent par si longtemps. On disait qu'il fallait que je fusse retourné en leur grâce, comme les brebis rentrent en grâce avec les loups.
Le Nouveau Testament est interdit.
Le lendemain, je m'en vais à la cour. Je présente au roi, suivant la coutume le Nouveau Testament en la présence des cardinaux et des princes. Castellan apaise la chaleur de son ire et raconte au roi ce que la Faculté avait ordonné... On se mit à rire d'une façon étrange et tous d'une voix de dire : «Quelle impudence, quelle bêtise, quelle témérité ! ... ». Quand ils virent qu'étant retourné de la cour je mis ce Nouveau Testament en vente, sans nulle crainte, ils s'émerveillèrent de l'audace d'un homme privé et imprimeur contre le décret des théologiens. Et, me voyant que j'étais retiré de leurs mains, afin de les enaigrir par mépris, je m'accordai de leur communiquer tout ce que j'imprimerais ci-après. Dont me tenant enfilé par cette paction ou plutôt nécessité, ils commencèrent à n'avoir plus nulle crainte de moi. Et de moi je n'étais en rien plus assuré d'eux, car je savais bien qu'ils étaient enflambés contre moi d'une haine irréconciliable, et qu'ils bayaient de grand appétit après mon sang. Pourquoi j'ai été contraint de me retirer en lieu plus sûr, d'où je pusse accomplir la promesse que j'avais faite... Car ils pouvaient se jouer du roi à leur appétit... Je ne pouvais fuir que tout ce qu'imprimerais ne fût sujet à leur censure. ... Par ce moyen il m'eût fallu perdre toute la peine que jusqu'à présent je me suis efforcé d'employer en la Sainte Écriture et bonnes lettres, et qu'ai de ferme propos délibéré y dédier jusqu'à la fin de ma vie.
Enfin en sûreté, à Genève
(60) , Robert Estienne s'exprime ainsi :
Toutes et quantes fois que je réduis en mémoire la guerre que j'ai eue en Sorbonne par l'espace de vingt ans ou environ, je ne puis assez émerveiller comment une si petite et caduque personne comme je suis a eu force pour la soutenir, et toutes les fois qu'il me souvient de ma délivrance, cette voix par laquelle la rédemption de l'Église est célébrée au psaume 126, résonne en mon coeur : «Quand le Seigneur a fait retourner les captifs de Sion, nous avons été comme ceux qui songent». Semblablement ce que saint Luc a écrit de la délivrance de saint Pierre qui était entre les mains d'Hérode, que sortant de la prison, il suivait son ange, et ne savait point que ce qui se faisait par l'ange fût vrai, mais croyait voir une vision. Mais finalement, étant revenu à moi-même, je dis avec Pierre : je sais maintenant pour vrai que le Seigneur a envoyé son ange et m'a délivré de la main de cette synagogue pharisaïque et de toute l'attente du peuple enseigné par la Sorbonne. Car quand on me voyait agité de toutes parts, combien de fois a-t-on fait le bruit de moi par les places et par les banquets, avec applaudissement. «C'est fait de lui, il est pris, il est enfilé par les théologiens, il ne peut échapper. Quand bien même le roi le voudrait, il ne pourrait». Je puis bien véritablement affirmer avec David : Si le Seigneur n'eût été pour nous, quand les hommes se soulevaient contre nous, ils nous eussent jadis engloutis tout vifs... Le Seigneur donc soit béni, lequel ne nous a point abandonnés en proie à leurs dents. Notre âme est échappée comme l'oiseau du lac des pipeurs, le lac est rompu et nous sommes échappés. Notre aide est au nom de Dieu, lequel a fait les cieux et la terre.
À Genève, Robert «apporta à la Réforme le concours tout-puissant de ses presses, de sa vaste intelligence et de ses relations dans le monde entier... Par ses presses, Genève devint le grand arsenal de la librairie protestante»
(61) . Il y imprima, outre les Écritures, les
Commentaires de Calvin et son
Institution chrétienne. Genève voulut l'honorer en lui accordant le droit de bourgeoisie. Il embrassa la religion réformée en 1556. Il mourut, en 1559, à l'âge de cinquante-six ans.
Voici le commencement de son testament, fait en septembre 1559 :
... a dit et déclaré qu'il rend grâces à Dieu de tant de biens et bénéfices qu'il lui a fait et singulièrement de ce qu'il l'a appelé à la connaissance de son Saint Évangile et par icelui donné à connaître le vrai moyen de son salut, qui est par Jésus-Christ, son seul fils. Lequel il a envoyé et a souffert mort et vaincu la mort en mourant pour nous acquérir la vie. Et lequel il supplie augmenter ses grâces en lui jusques à ce qu'il lui plaise prendre son âme pour la mettre en son repos éternel en attendant le jour de la résurrection générale».
Les lignes suivantes, empruntées au début de sa réponse aux
Censures, montrent combien son coeur était rempli de ces «grâces de Jésus-Christ» qu'il désirait voir augmenter en lui. Elles révèlent une noble et belle âme.
On a semé divers propos de moi : à grand'peine s'en trouvait-il de dix l'un qui ne fît un jugement de moi bien odieux. Cependant, toutefois, je n'ai donné mot : pour ce que j'aimais mieux être chargé de fausse infamie pour un temps que d'émouvoir troubles en défendant par trop soigneuse affection mon innocence.
On nous saura gré d'avoir raconté avec quelque détail cette lutte épique, ou plutôt d'avoir laissé Robert Estienne nous la raconter dans son admirable style. Quels coups de pinceau ! C'est une vraie tranche du seizième siècle.
Quel «signe de contradiction» que la Bible ! Comme elle s'impose ! D'elle aussi on pourrait dire :
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.
6.2.3 - Dans une page de Rabelais
Comme la Bible fait invasion dans le palais des rois, elle fait invasion dans une littérature où, peut-être moins encore qu'au Louvre, on s'attendrait à la trouver.
Rabelais, qui, d'après Calvin, avait à un moment de sa vie «goûté l'Évangile», a sur la Bible, dans
Gargantua, un passage remarquable. Son héros désire récompenser un moine qui l'a aidé à gagner une bataille. Celui-ci demande à Gargantua de fonder une «abbaye à son devis». L'abbaye de Thélème est créée. Rabelais la décrit minutieusement et donne au chapitre LIV l'inscription mise sur la porte d'entrée. Cette inscription énumère ceux qui sont admis dans l'abbaye et ceux qui ne le sont pas. Sont exclus les hypocrites, bigots, mangeurs de populaire, usuriers. Sont admis les nobles chevaliers, dames de haut parage, et... les amis de la Bible.
Voici la strophe qui concerne ces derniers :
Cy entrez, vous qui le sainct Évangile
En sens agile annoncez, quoi qu'on gronde.
Céans aurez un refuge et bastille
Contre l'hostile erreur, qui tant postille
Par son faux style empoisonner le monde :
Entrez : qu'on fonde ici la foy profonde,
Puis qu'on confonde et par voix et par rolle (62) .
Les ennemis de la saincte parolle.
La parole saincte
Ja ne soit extaincte.
En ce lieu très saint
Chacun en soit ceint ;
Chascune ait enceincte
La parole saincte.
Même la plus haute marée ne couvre pas tous les rochers, mais elle les enveloppe, leur jette ses embruns, et remplit plus d'une anfractuosité sur leurs flancs ou à leur sommet. La Bible ne conquit pas, au siècle de la Réforme, tous ceux qu'elle atteignit. Mais même les rocs imprenables, elle les battit de son flot puissant, et ils en gardèrent quelque chose.
6.3 - La Bible armant ses défenseurs, ou le Livre des martyrs
Nous citons encore M. Matthieu Lelièvre :
(63)
«La Bible fut la grande, je devrais dire l'unique éducatrice de tous nos martyrs du seizième siècle. Ils furent les hommes du Livre. «À quelque rang de la société qu'ils appartinssent, nobles, magistrats ou artisans, ils furent les hommes de la Bible. Le lettré Louis de Berquin et les humbles cardeurs de Meaux trouvèrent également la vérité et la vie dans la lecture du Nouveau Testament. De ces derniers, Crespin nous dit que «les artisans, comme cardeurs, peigneurs et foulons, n'avaient autre exercice en travaillant de leurs mains, que conférer de la Parole de Dieu et se consoler en icelle. Spécialement les jours de dimanche et fêtes étaient employés à lire les Écritures et s'enquérir de la volonté du Seigneur». Ne nous étonnons pas que cette communauté de Meaux ait été le berceau de notre Réforme française et qu'elle lui ait donné son premier martyr, Jean le Clerc, en 1525, et, vingt ans plus tard, quatorze autres martyrs, brûlés le même jour, et qui moururent en chantant des psaumes.
Dès lors le témoignage rendu à la Bible par les martyrs est unanime.
On ne revient pas de surprise, en lisant les interrogatoires de ces hommes, pour la plupart d'humble naissance, de les entendre défendre les doctrines évangéliques, avec une précision, une vigueur, une habileté que pourraient leur envier des théologiens de profession. Aux prises avec des docteurs catholiques qui avaient à leur disposition à la fois la science et la sophistique des écoles, ils ne pouvaient l'emporter sur eux que par la supériorité de leurs connaissances bibliques, et cette supériorité-là, ils l'eurent incontestable et écrasante. On peut dire d'eux, avec l'Apocalypse : «Ils vainquirent par le sang de l'Agneau et par la parole du témoignage»
Écoutez
Pierre Nanilhéres, l'un des cinq
escoliers de Lausanne martyrisés à Lyon : «Si notre père charnel nous a laissé une vigne ou un champ par son testament, nous prendrons bien la peine de le lire ou de le faire lire ; et nous ne lirions pas le testament de notre Père céleste ! Si on me condamne à la mort comme hérétique, ajoutait-il, on ne me condamne pas seul, mais la Parole «de Dieu, les apôtres et les saints docteurs».
Écoutez le témoignage d'un apprenti imprimeur,
Jean Morel : «Ma foi est fondée sur la doctrine des prophètes et des apôtres. Et encore que je ne suis pas beaucoup versé ès saintes Lettres, si est-ce que d'icelles j'en puis apprendre ce qui est nécessaire à mon salut, et les lieux que je trouve difficiles, je les passe jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu me donner le moyen de les entendre. Et ainsi je bois le lait que je trouve en la parole de Dieu».
Écoutez le témoignage de l'illustre magistrat martyr,
Anne du Bourg, déclarant aux commissaires chargés d'instruire son procès, qu'il n'a qu'un regret, celui de «n'avoir pas employé à étudier les Écritures saintes le temps qu'il a employé à étudier au droit civil et aux lettres humaines, et qu'il croit qu'ès dits livres, tout notre salut est compris, et que ce serait un grand blasphème de penser que Dieu n'eût été assez sage pour nous faire suffisamment entendre sa volonté en ce qui regarde notre rédemption et réconciliation».
En feuilletant
l'Histoire des Martyrs, on verra presque à chaque page la confirmation de cette parole du Psalmiste : «Ta parole rend les plus simples intelligents» (Psaume 119, 130). Voici une jeune femme,
Philippe de Luns, à laquelle ses juges demandent où elle a appris la doctrine pour laquelle elle veut mourir. Elle répond qu' «elle a étudié au Nouveau Testament». On la presse de questions sur l'autorité que le pape s'attribue : elle répond qu' «elle n'en a rien trouvé au Nouveau Testament, et qu'elle n'y a point lu qu'autre eût autorité de commander en l'Église que Jésus-Christ». On cherche à l'embarrasser sur d'autres points de la doctrine romaine ; mais elle déclare qu'elle n'a d'autre instructeur que le texte du Nouveau Testament». C'est sa forteresse imprenable, et elle refuse d'en sortir.
Pour montrer à quel point la lecture habituelle des Saintes Écritures armait pour la lutte les esprits les plus simples et les plus incultes, je citerai deux autres exemples de martyrs, choisis dans la classe la plus abaissée du peuple français sous l'ancien régime, la classe des paysans.
Étienne Brun, du Dauphiné, avait été amené à la foi par la lecture du Nouveau Testament. Dans le village de Réortier (Hautes-Alpes), où il habitait, il n'hésitait pas à entrer en discussion avec les prêtres, et il leur fermait la bouche par ses citations bien choisies. Comme ils lui reprochaient son ignorance du latin, ce jeune paysan se procura une Bible latine, et acquit bientôt une connaissance suffisante de cette langue pour pouvoir opposer aux prêtres les textes bibliques d'après la Vulgate. À bout d'arguments, ceux-ci eurent recours à la violence, et firent jeter Brun dans les prisons de l'évêque d'Embrun. Il répondait à ceux qui essayaient de lui arracher un acte de faiblesse, en l'apitoyant sur la triste condition où sa mort laisserait sa femme et ses enfants : «Moyennant que la pâture de l'âme, qui est la Parole de Dieu, ne leur défaille point, je n'ai souci aucun du pain du corps». «Vous croyez me condamner à la mort», dit-il aux juges qui l'envoyaient au bûcher, «vous vous trompez, c'est à la vie que vous me condamnez».
Le cas d'un autre paysan,
Pierre Chevet, vigneron à Villeparisis, est également remarquable. Il avait tellement lu son Nouveau Testament qu'il le savait «sur le doigt», ainsi parle Crespin. Un moine, qui venait prêcher l'Avent dans ce village, crut avoir facilement raison de cet hérétique et le fit appeler. Chevet vint le trouver, apportant avec lui son Nouveau Testament, dont il sut faire si bon usage, que le prêtre ne trouva d'autre moyen de s'en tirer qu'en le faisant arrêter. On le conduisit à la prison du Châtelet, à Paris. Le prêtre chargé de l'interroger lui demanda s'il croyait à la messe «Est-elle contenue au Nouveau Testament ?» demanda-t-il. Le prêtre avoua que non. «Dans ce cas, je n'y crois pas», répliqua-t-il. Avec une bonhomie pleine de finesse, il expliqua ainsi à ses juges la raison de sa foi au Nouveau Testament. «Quand, dit-il, mon père et ma mère allèrent de vie à trépas, ils m'ordonnèrent exécuteur de leur testament. J'accomplis leur volonté et fis beaucoup plus qu'ils n'avaient ordonné. Mais devinez quand ce vint à rendre compte à mes cohéritiers, s'ils en avouèrent jamais rien, ou s'ils en voulurent jamais rien croire ? Ainsi ne croirais-je point ce qui aura été ajouté au testament de mon Père et Sauveur».
On lui demanda d'où lui venait tant d'assurance, à lui, pauvre vigneron. Il est écrit, répondit-il : Ils seront tous instruits de Dieu». Pourquoi ne saurais-je pas ce qui appartient à mon salut, quand j'ai un si bon docteur, l'Esprit de Dieu ?» — «Oses-tu dire», lui demandait-on, «que tu aies l'Esprit de Dieu ?» — «Je suis des enfants de Dieu», répliqua-t-il, «et l'Esprit de Dieu m'est donné pour être l'arrhe de mon adoption» (Cette réponse d'un simple paysan devant la cour de l'évêque de Paris nous montre avec quelle puissance la grande doctrine du
testimonium Spiritus sancti, remise en lumière par nos réformateurs, s'était emparée de la conscience des masses). Avec ses geôliers, comme avec ses compagnons de prison, «il ne tenait, dit Chandieu, autre propos que de la Parole de Dieu». Son zèle fit dire de lui : «Si on l'écoutait, il convertirait tout Paris». Malgré tous les coups et les mauvais traitements dont on l'accablait en le menant place Maubert, il avait le visage rayonnant de joie, et on l'entendit dire, comme on le dépouillait pour le lier sur le bûcher : «Que je suis heureux ! Que je suis heureux !»
Devant l'Officialité de Lyon,
Denis Peloquin affirma que l'Écriture sainte est «la seule règle de la religion chrétienne». L'inquisiteur lui fit cette objection : «Mais qui t'a dit que c'est là l'Écriture sainte ? Et comment le sais-tu, sinon que l'Église t'en assure ?» Voyant le piège qu'on lui tendait, Peloquin répondit : «Ce n'est point l'Église qui m'assure, c'est le Saint-Esprit seul qui m'en rend certain et bien assuré en ma conscience, en sorte que je désire de vivre et de mourir en l'obéissance d'icelle, laquelle ne prend point son autorité de l'Église ancienne (ce serait mettre la charrue devant les boeufs), car l'Église est fondée sur la doctrine des prophètes et apôtres de Notre Seigneur Jésus-Christ».
Les docteurs catholiques contestaient la réalité du témoignage du Saint-Esprit en l'attribuant à Satan. «Ce n'est pas le Saint Esprit, mais le diable, qui te tient en ses lacs», dirent-ils à
Jean Morel. Mais celui-ci leur répondit : «Jésus-Christ nous enseigne quelles sont les oeuvres du diable, à savoir envie, paillardise, blasphème, etc. Or voici, je sens dedans moi, quand j'ai telles choses en moi (comme je suis misérable pécheur), que l'Esprit de Christ qui habite en moi m'en reprend et m'incite à demander pardon à Dieu ; puis après m'assure de sa miséricorde. Davantage, je sens à toute heure que je suis poussé et incité à prier Dieu. Voudriez-vous dire que le diable nous pousse à invoquer le nom de Dieu ?» «Quand ils ouïrent parler du Saint-Esprit», ajoute Morel dans la relation de ses interrogatoires, «et qu'ils virent que je parlais d'une plus grande véhémence, ils se mirent à rire et à se moquer de moi et de mon Saint-Esprit, ce qui démontre très bien leur réprobation, et que jamais ils n'ont mangé de la viande spirituelle».
Le témoignage du Saint-Esprit n'était pas seulement pour nos martyrs la confirmation intime de la vérité des Écritures, c'était encore et tout d'abord l'attestation intérieure de leur salut personnel. Ces chrétiens, qui bravaient la mort avec tant de vaillance, étaient soutenus par la certitude qu'ils avaient de leur salut. «Je dis en vérité, écrivait Jean Trigalet, l'un des martyrs de Chambéry, que l'Esprit de Dieu, docteur intérieur de nos consciences, nous rend un tel témoignage de notre élection, vocation et adoption, de la rémission de nos péchés, de notre réconciliation et justification par la mort et résurrection de notre Seigneur Jésus, qu'oncques de ma vie n'eus telle connaissance de mon salut et assurance par les leçons et sermons que j'ai ouïs en son école, que j'en sens en mon coeur par expérience en cette pratique et probation d'affliction et persécution».
Voilà formulé, non plus par les théologiens de la Réforme, mais par ses martyrs, le double fondement de la certitude chrétienne et de la vie chrétienne, la Bible et le Saint-Esprit. Ce double témoignage a subi victorieusement l'épreuve de l'expérience ; disons mieux : l'épreuve du feu. Dans la discussion toujours ouverte sur l'autorité en matière de foi, nos martyrs ont le droit d'être entendus, et le témoignage qui s'élève de leurs prisons et de leurs bûchers a bien sa valeur.
Or ils sont unanimes à nous dire ce que disait le ministre Aymon de La Voye aux étudiants de Bordeaux accourus pour le voir mourir : «Mes frères, messieurs les écoliers, je vous en prie, étudiez en l'Évangile ; il n'y a que la Parole de Dieu qui demeure éternellement. Apprenez à connaître la volonté de Dieu, et ne craignez pas ceux qui n'ont puissance que sur le corps et n'ont point de puissance sur l'âme». Écoutez encore ce qu'écrivait à ses camarades de Genève un candidat au ministère arrêté à Chambéry, au moment où il allait commencer son apostolat en France : «Examinez votre conscience, je vous prie, et regardez quelle ardeur et quel zèle vous avez à la Parole du Seigneur, et vous trouverez, plus que je ne voudrais, qu'il y en a de bien froids. Ruminez la Parole de Dieu, l'ayant ouïe, et fréquentez tellement les prêches et l'Écriture Sainte que vous soyez présentés en offrande d'agréable odeur au Seigneur, et soyez fortifiés en temps d'affliction...»
7 - Chapitre 4 — La Bible chez les Rois
Quand on visite le musée de la Bibliothèque nationale, à Paris, on y remarque de superbes volumes, la plupart des in-folio admirablement enluminés et illustrés, qui sont les Évangiles de Charlemagne, les Évangiles de Louis le Débonnaire, les deux Bibles de Charles le Chauve, les Évangiles de Lothaire, la Bible de Blanche de Castille, la Bible de saint Louis, le psautier de saint Louis, la Bible de Jeanne d'Évreux, fille de Louis X, la Bible de Philippe le Bel, une Bible copiée par ordre du roi Jean le Bon, la Bible de Charles V, le psautier du duc de Berry, la Bible de Louis XI, la Bible de Philippe le Hardi. Et maints autres rois, princes ou princesses, dont la Bible n'est pas exposée dans ces vitrines, ont témoigné, eux aussi, comme nous le constaterons, leur intérêt pour la Bible
(64) .
«Défendue par elle-même, défendue par les colporteurs bibliques, la Bible, dit M. Petavel, trouva une autre défense sur le trône des rois». «Nos rois, dit Richard Simon, ont toujours été curieux de lire la Bible en leur langue maternelle»
(65) . L'Église avait beau interdire la lecture et la diffusion de la Bible, nul n'osa empêcher les rois de la lire, ni, quand cela leur plut, de la faire traduire et de la répandre.
Nous avons déjà parlé de l'amour qu'eurent pour la Bible
Charlemagne, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, et la soeur de Philippe-Auguste,
Marie de Champagne.
Saint Louis (1215-1270) fut, comme on peut le penser, un ami de la Bible. Il emportait dans ses expéditions les livres sacrés. Sa Bible, qu'on voit à la Bibliothèque nationale
(66) , la Bible même où il cherchait des consolations pour supporter tous les malheurs qui l'accablaient sur une terre étrangère
(67) , est une petite Bible in-12, une vraie Bible de poche, faite d'après les instructions du roi, et destinée à pouvoir accompagner partout son possesseur. Au camp, il l'expliquait à ceux de ses officiers qui ne savaient pas le latin
(68) . C'est sous son règne que paraît la première traduction de la Bible en français, faite par l'Université de Paris, entre 1226 et 1250.
«Le quatorzième siècle, dit M. S. Berger, est, dans l'histoire de la Bible française, l'âge des princes»
(69) . Deux femmes figurent en tête de cette belle série. La première personne, dans la famille royale, qui soit connue pour avoir possédé une Bible française, est la fille de Charles Martel, roi de Hongrie, la deuxième femme de Louis X le Hutin, la reine Clémence de Hongrie, morte en 1328
(70) .
Et la première personne dans la famille royale qui ait pris l'initiative d'une traduction des livres saints est encore une reine, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe V de Valois. Elle fit faire une traduction des Évangiles et des Épîtres par Jean de Vignay, hospitalier de saint Jacques. On lit à la fin du manuscrit :
Ci finissent les Épitres et Évangiles, translatées de latin en français, selon l'usage de Paris. Et les translata frère Jehan du Vignay à la requête de Madame la reine de Bourgogne, femme jadis de Philippe de Valois, roi de France, au temps qu'il vivait. Ce fut fait l'an de grâce 1326, au mois de mai, 13e jour entrant. Deo gratias (71) .
«Cet amour pour la Bible, dit M. S. Berger, ne cessera pas, jusqu'à la Réforme, d'inspirer les reines et les grandes princesses de la cour de France»
(72) .
Le roi Jean le Bon (1350-1364) est le premier roi de France qui ait attaché de l'importance à la Bible française. Il en fit commencer une traduction qui, malheureusement, fut interrompue par la bataille de Poitiers (1356). Dans la suite, pendant de longues années, une pléiade de traducteurs, d'écrivains et de peintres, travaillèrent à cette Bible. On y travaillait encore en 1410, mais elle ne fut jamais achevée. L'amour pour la Bible, chez le roi Jean, devait être bien profond, car, à la bataille de Poitiers (1356), il avait avec lui sa Bible de chevet
(73) . Elle fut prise par les Anglais avec le butin. Un roi qui emporte sa Bible, et une grosse Bible, à la guerre, ce n'est pas banal. Cette Bible est aujourd'hui au Musée britannique
(74) . C'est un magnifique exemplaire.
Charles V (1337-1380) hérita de son père, Jean le Bon, l'amour pour la Bible. Il fit réviser la traduction qui était en usage de son temps. Il portait toujours avec lui un exemplaire de cette Bible, en deux volumes petit in-quarto, écrite d'une belle écriture, avec miniatures rehaussées d'or et de vermillon. Il y faisait tous les jours sa lecture, tête nue et à genoux, et la lisait tout entière dans l'année. Il en donna plusieurs exemplaires à divers seigneurs et dames de la cour, la fit copier en divers dialectes, afin, dit Christine de Pisan, que «dans toutes les provinces du royaume, chacun pût profiter de ces saints écrits»
(75) . De plus, il avait en vue le bien de ses successeurs.
Nonobstant que bien entendit le latin, dit Christine de Pisan, et que jà ne fût besoin qu'on lui exposât, de si grand providence fut, pour le grand amour qu'il avait à ses successeurs, que, au temps à venir les voulut pourvoir d'enseignements et sciences introduisibles à toutes vertus ; dont, pour cette cause, fit, par solennels maîtres suffisants en toutes sciences et arts, translater de latin en français tous les plus notables livres : si, la Bible, etc (76) .
Ce désir de répandre la Bible et de la laisser à ses successeurs ne justifierait-il pas, à lui seul, le surnom de Charles V,
le Sage ?
(77) .
Les successeurs de Charles V conservèrent avec soin la Bible dont il s'était servi et se la transmirent de l'un à l'autre. Après l'Apocalypse, il reste sur la dernière page une colonne et demie en blanc. Dans cet espace resté libre on trouve les autographes suivants :
Cette Bible est à nous, Charles V ème de notre nom, roy de France ;
et est en deux volumes, et la fismes faire et parfaire. CHARLES.
Cette Bible est au duc de Berry, et fut au roy Charles son frère. JEHEAN.
Cette Bible est à nous, Henry III de ce nom, roy de France et de Pologne. HENRI.
Cette Bible est à nous. Louis XIII.
Cette Bible est à nous. Louis XIIII.
Le nom d'Henri IV (qui la fit relier) se lit sur le plat en caractères d'or
(78) .
L'amour de Jean le Bon pour la Bible se retrouve non seulement chez Charles V, mais chez ses autres fils, Louis d'Orléans, Jean de Berry, Philippe le Hardi.
Le duc Louis d'Orléans ( 1407), chef de la maison d'Orléans-Valois, et après lui son fils ( 1464), dépensèrent beaucoup d'argent pour faire travailler à la Bible du roi Jean, dont nous avons déjà parlé
(79) .
Dans l'inventaire des objets ayant appartenu au duc
Jean de Berry, on relève :
Une belle Bible en français en deux volumes, 400 livres tournois (environ 6.400 francs).
Une belle Bible en latin bien historiée (c'est-à-dire illustrée), 375 livres (environ 5.625 francs).
Une belle Bible en français, 250 livres (environ 4.250 francs).
Une très belle Bible en français, très richement historiée, quatre fermoirs d'or, 300 livres (environ 4.500 francs).
Une Bible, 200 livres parisis (environ 2.000 francs).
Bible historial, laquelle mon dit Seigneur donna au mois de juin 1410 à noble et puissant seigneur Belleville de Montagu,
100 écus (environ 1.000 francs).
Petite Bible en latin, 32 livres parisis (environ 320 francs).
Un psautier français, 80 livres parisis (environ 800 francs) (80) .
Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, paya 600 écus d'or (6.000 francs), ainsi que le portent les registres de la Chambre des comptes de Dijon, une Bible moralisée (c'est-à-dire dont le texte est entremêlé de
moralités, commentaires traitant un peu de tout). Elle a plus de 5.000 gravures. Cette Bible est un des plus beaux trésors de notre Bibliothèque nationale
(81) .
L'intérêt de Philippe le Hardi pour la Bible se maintint chez ses descendants, car la bibliothèque des ducs de Bourgogne comptait, à la mort de Philippe le Bon, arrière-petit-fils de Philippe le Hardi, 23 Bibles françaises, 5 Bibles latines, 4 Bibles moralisées.
Dans un inventaire des biens des ducs de Bourgogne, on lit :
250 écus d'or pour une Bible en latin et une autre Bible.
Puisque ces princes prodiguaient tant d'argent pour la Bible — et cela dans un temps où l'argent avait dix ou vingt fois plus de valeur qu'aujourd'hui, — assurément ils devaient l'aimer. Et quoi de plus touchant que cet amour du roi Jean le Bon pour la Bible qui revit dans ses quatre fils, et se perpétue dans la branche aînée pendant deux générations, dans la branche cadette pendant quatre générations ?
Dans l'histoire de
Charles VII apparaît un incident curieux. Il s'agit d'une Bible qui vint plus tard en la possession des ducs de Bourgogne, et à propos de laquelle on lit dans l'inventaire des livres de ceux-ci :
Et au regard d'une Bible neufve, translatée en français, historiée en lettres de forme et à grans lettres et nombre d'or, le roi étant au chastel de Blois logié, au mois de mars 1427, envoya quérir ladite Bible devers Maistre Pierre Sauvaige faignant de y vouloir lire et passer le temps, par ung sien sommelier de corps, nommé Waste, laquelle Bible le roi n'a voulu depuis rendre, ne faire rendre, pour poursuite qui en ait été faite par ledit seigneur de Mortemar, maistre Pierre Sauvage et autres jusqu'à présent...
Ainsi ce roi empruntait une Bible et ne voulait pas la rendre ! Pourquoi ? Était-ce pour s'édifier ? N'était-ce pas plutôt parce que la reliure et les enluminures du livre saint le tentaient ? Même alors, il y aurait dans cet incident une preuve du prix que l'on attachait à la Bible en haut lieu, car on ne relie richement que les livres dont on reconnaît la valeur. Ajoutons, pour l'honneur du roi, que cette Bible, comme l'indique une note en marge, finit par être restituée.
Le roi
Charles VIII (1470-1498), à son tour, fit faire une révision de la traduction de la Bible et la fit imprimer tout entière en français, «afin, dit Lefèvre d'Étaples, qu'il pût en avoir pâture spirituelle, et pareillement ceux qui étaient sous son royaume».
C'est vers 1487 que Charles VIII prit cette initiative. Il avait donc environ dix-sept ans
(82) . Cet ordre donné par un roi adolescent n'est-il pas un événement remarquable dans les annales de l'histoire biblique ? Cette Bible parut vers 1496.
À la même époque, et aussi par le vouloir et le commandement du Roi», le psautier fut imprimé chez Pierre le Rouge, libraire du roi.
Voici comment s'exprimait le traducteur dans sa préface :
Considérant que dès la votre première enfance, comme plein de bonne doctrine et abreuvé du fleuve de sapience, avez aimé et sur toute rien (chose) parfaitement désiré venir à la connaissance des choses, à voir livres d'histoires et nobles faits ; mêmement encore dont trop plus êtes à louer, les difficultés et nobles trésors de la Sainte Écriture, comme dévot imitateur de vos aïeux et ancêtres les glorieux et saints rois de France, Monseigneur saint Charles et saint Louis, qui, par fervent désir, ont aimé recueillir des jardins de l'Écriture sainte les fleurs délicieuses et bons mots pour en faire sceptre de perpétuelle mémoire et diadème de perfection.
Trente-six ans plus tard, c'est de nouveau une princesse,
Marguerite de Navarre, soeur de François 1er, qui intervient en faveur de la Bible, et le roi lui-même suit son exemple. Dans l'épître qui précède la seconde partie de son Nouveau Testament, paru par fragments en 1523, Lefèvre d'Étaples dit que c'est à l'invitation des «nobles coeurs et chrétiens désirs des plus hautes et puissantes dames et princesses du royaume (Louise de Savoie, mère du roi, et Marguerite de Navarre, soeur du roi), qui l'ont fait imprimer pour leur édification et consolation et de ceux du royaume», qu'est due la publication de son Nouveau Testament. Les quatre Évangiles parurent en juin. La Sorbonne voulut s'opposer à la publication du reste du Nouveau Testament, mais François 1er, sous l'influence de sa soeur, résista à la Sorbonne, et en janvier 1524 le Nouveau Testament parut en entier, imprimé chez Simon de Colines, imprimeur du roi, beau-père de Robert Estienne. Son succès fut très grand. Il fallut le réimprimer deux fois en deux mois. L'évêque Briçonnet, à Meaux, le distribuait à ses frais, «n'épargnant ni or ni argent pour donner livres à ceux qui désiraient d'y entendre»
(83) . La Sorbonne s'exaspéra. Profitant de la captivité du roi en Espagne, les juges inquisiteurs condamnèrent le Nouveau Testament de Lefèvre au feu, puis se firent autoriser par le Parlement à faire comparaître Lefèvre lui-même. Celui-ci s'attendait à être brûlé à son tour. Du fond de sa captivité, sur les instances de Marguerite qui l'avait rejoint à Madrid et l'avait soigné, malade, François 1er intervint une seconde fois et enjoignit qu'on ne passât pas outre jusqu'à son retour en France. Il «trouvait mauvais, écrivait-il, qu'on osât susciter des chagrins à un homme en si bonne odeur de piété et de savoir dans l'Europe entière». Le Parlement, d'ailleurs, ne tint pas compte de l'ordre du roi, et le procès continua. Mais Lefèvre avait fui. Il était à Strasbourg, sain et sauf.
«L'Église sévit avec d'autant plus de rage contre les livres dont elle n'a pu atteindre l'auteur. Le lundi 5 février 1526, un mois avant le retour de François 1er, le son de la trompe se faisait entendre dans tous les carrefours de Paris et, plus tard, de ceux de Sens, d'Orléans, d'Auxerre, de Meaux, de Tours, de Bourges, d'Angers, de Poitiers, de Troyes, de Lyon, de Mâcon, etc., en tous bailliages, sénéchaussées, prévôtés, vicomtés et terres du royaume. La trompe ayant cessé, le héraut criait par ordre du Parlement : «Défense à toutes personnes d'exposer, ni translater de latin en français les Épîtres de saint Paul, l'Apocalypse, ni autres livres. Que désormais nuls imprimeurs n'ayent plus à imprimer aucuns livres de Luther. Que nul ne parle des ordonnances de l'Église, ni des images, sinon ainsi que la sainte Église l'a ordonné. Que tous livres de la sainte Bible, translatés en français, soient vidés désormais de ceux qui les possédaient, et apportés dans huit jours aux greffes de la cour. Et que tous prélats, curés, et vicaires défendent à leurs paroissiens d'avoir le moindre doute sur la foi catholique». Traductions, impressions, explications, le doute même, étaient prohibés
(84) .
Jamais, dans aucun pays, les deux partis en présence n'avaient proclamé avec plus de netteté leurs devises contraires. «Vive la Bible !» crient les évangéliques, les Lefèvre, les Farel, les Robert Estienne... «La Bible en prison !» crie le Parlement. «La Bible au feu !» crie la Sorbonne. Tel est le duel
(85) .
Au procès de Briçonnet, en 1525, le président Liset requiert, à cause «des erreurs et scandales venus à occasion des translations en vulgaire divulgation», en attendant que le roi en ait ordonné, tous lesdits livres en français être mis en une chambre à part fermant à double clef, dont l'évêque de Meaux en aura une et l'autre sera portée en la cour de céans, et que la cour ordonne à tous ceux du diocèse de Meaux, sur telles peines que ladite cour avisera, apporter lesdits livres en lieu que sera avisé...»
(86) .
En 1533 et en 1534, la Sorbonne, poussée par son aveugle fureur contre la Bible, voulut faire supprimer l'imprimerie elle-même. Sous son influence, en 1534, François 1er défendit «d'imprimer aucune chose sous peine de la hart». Toutes les boutiques des libraires devaient être fermées. Le Parlement refusa d'enregistrer cet ordre
(87) .
Lorsque François 1er fut de retour, en 1527, il rappela Lefèvre et le nomma à Blois, tout ensemble conservateur de la bibliothèque et précepteur de ses deux filles et de son fils. Mais, en 1530, ce roi versatile, excité par les prêtres, menace du feu Lefèvre, ainsi que Gérard Roussel, s'ils ne ramènent pas sa soeur à la foi catholique
(88) .
Marguerite de Navarre demande et obtient un congé pour Lefèvre, et lui offre un asile à Nérac. Lefèvre ne quitta plus la cour de Marguerite. Il y mourut, et Marguerite le fit enterrer à l'Église de Nérac, sous un marbre préparé pour sa propre sépulture.
Cette intervention de Marguerite de Navarre ne fut pas sans héroïsme. Pour avoir pris la défense du Nouveau Testament, elle avait été publiquement menacée d'être enfermée dans un sac et jetée à la Seine
(89) .
François 1er, qui avait protégé Lefèvre d'Étaples, protégea aussi Robert Estienne, le célèbre imprimeur de la Bible. «Il ne cessa, dit une pièce du temps, de le protéger contre les envieux et les malveillants, et ne cessa de le protéger avec bienveillance de toutes sortes de manières». C'est aux frais de François 1er que furent imprimées les deux belles éditions de la Bible hébraïque de 1539-1541 et de 1545. Henri II également protégea Robert Estienne
(90) . Voici comment Robert Estienne lui-même, réfugié à Genève, parle de cette protection royale : «Ce m'était chose fort honorable que le roi m'ayant bien daigné constituer son imprimeur, m'a toujours tenu sous sa protection à l'encontre de tous mes envieux et malveillants et n'a cessé de me secourir bénignement et en toutes sortes».
Henri IV ne fit pas faire de traduction de la Bible, mais le P. Besse, en 1608, lui dédia sa révision de la Bible de Louvain.
En 1643, nous voyons de nouveau un roi, Louis XIII, prendre l'initiative d'une traduction de la Bible
(91) . et en charger, comme son ancêtre Charles V, un laïque, un avocat au Parlement de Paris, Jacques Corbin. La traduction fut faite sur la Vulgate, et en un style dur et barbare, dit le P. Simon. La Sorbonne ne voulut pas donner son approbation. Les docteurs de Poitiers furent plus accommodants, et donnèrent la leur.
Il n'est pas jusqu'à Louis XIV qui ne concourût, à sa manière, à l'oeuvre biblique. Il fit imprimer à ses frais vingt mille exemplaires du Nouveau Testament de Sacy, pour les répandre parmi les huguenots, en vue de leur conversion
(92) .
Ces rois, amis de la Bible, qui ta lisent, la traduisent, l'impriment, la répandent, la défendent, n'est-ce pas un spectacle extraordinaire ? Tous, certes, n'eurent pas la piété de Louis IX ou de Charles V. Leur attitude n'en est que plus remarquable. La prophétie :
des rois seront tes nourriciers, faite à Israël, s'est réalisée aussi pour le livre qui nous vient d'Israël.
Que la Bible ait parfois accompli chez ses augustes possesseurs une véritable oeuvre spirituelle, cela ressort de l'étude d'un manuscrit des sept psaumes pénitentiaux que fit copier pour son usage personnel le roi
Charles III de Navarre, dit le Noble. Ce titre, le Noble, est bien justifié par la touchante prière du roi pour ses amis, et même pour ses ennemis, que l'on trouve en tête de ce psautier.
Ô Sire, doux Dieu, aie merci de moi... Je ne te réclame pas de peu de chose, Sire... Que tu veuilles regarder en pitié les âmes du roi Charles le Quint (Charles V), du duc Philippe de Bourgogne... Que tous rois, princes chrétiens, et par espetial ceux du sang royal de France et de tous leurs parents et affins veuillez avoir en ta sainte garde, c'est à savoir le roi Charles de France (Charles VI)... le roi Charles de Navarre, par lequel commandement et volonté cette présente oeuvre est faite, laquelle au profit de son âme soit, le duc Jean de Berry, le duc Jean de Bourgogne, le duc Louis de Bourbon, leurs enfants, leurs frères, et tous ceux de leur lignage (93) .
«Voici donc un ouvrage écrit entre 1404 et 1410, dit M. S. Berger
(94) , aux frais du roi de Navarre et d'après ses volontés, et dans lequel il a ordonné d'insérer une prière en faveur de ceux qui, pendant la vie de son père, avaient été les objets de sa haine la plus cruelle» (Charles V de France et Philippe de Bourgogne avaient fait au père de Charles III de Navarre une guerre sans merci). Qu'un homme, surtout un roi, prie pour ses ennemis, et y soit amené par la lecture de la Bible, c'est un fait assez rare pour mériter d'être signalé. Il fait bon voir l'épée de l'Esprit besogner jusque sur le trône.
Napoléon 1er fit toujours une place à la bible parmi ses livres. «Il était grand liseur et préoccupé de réalité plus que de forme. La forme littéraire était pour lui une «monture». «Elle ne lui dit rien sans la pierre précieuse, et l'offusque même lorsqu'elle attire l'oeil plus que la pierre précieuse qu'elle est destinée à enchâsser». Il avait trois bibliothèques, une à Trianon, une à la Malmaison, une aux Tuileries, qui avaient été constituées d'après ses indications très précises. Il en avait écarté les ouvrages de philosophie et de morale religieuse, mais il n'en avait pas écarté la Bible
(95) , au contraire. Au Trianon se trouvait la Bible de Sacy en douze volumes ; à la Malmaison, la même Bible sur vélin ; aux Tuileries,
l'Histoire de Jésus-Christ de Ligny.
Très amateur de livres, Napoléon avait pour ses guerres une bibliothèque de campagne. Elle était logée dans des caisses d'acajou recouvertes de cuir et garnies de drap vert. Les livres y étaient placés comme sur les rayons d'une bibliothèque. Un catalogue indiquait pour chaque ouvrage le numéro de la caisse. Ayant remarqué qu'il manquait dans cette bibliothèque plusieurs ouvrages importants, et ayant appris qu'on n'avait pu les y placer à cause de la grandeur du format, il conçut à diverses reprises le projet, qui ne fut jamais exécuté, de faire imprimer pour son usage une bibliothèque dont il traça lui-même le plan. D'abord il voulut la porter à mille volumes dont quarante de religion, et parmi ceux-ci «le premier devait être l'Ancien et le Nouveau Testament, en prenant les meilleures traductions». Plus tard il voulut la porter à 3.000 volumes, dans lesquels, disait-il, «il faudrait faire rentrer Strabon, les cartes anciennes de Deauville, la Bible, quelque histoire de l'Église»
(96) .
Ce projet, en ce qui concerne la Bible, fut-il réalisé ? La bibliothèque de campagne de Napoléon 1er contint-elle le saint volume ? On peut répondre oui, et cela d'après un document très précis, contenu dans le portefeuille du baron Fain, premier secrétaire du cabinet de l'Empereur. Ce portefeuille, trouvé à Charleroi le 18 juillet 1815, le jour même de la bataille de Waterloo, par un officier belge, contenait la description de la bibliothèque de huit cents volumes que l'empereur avait fait placer dans ses bagages. Or, le volume inscrit en tête de ce catalogue est une Bible in-18 en huit volumes, vraisemblablement la Bible de Corbin, de 1643
(97) . Le second était un exemplaire d'Homère.
La Bible accompagna Napoléon à l'île d'Elbe. On a retrouvé une Bible italienne qu'il lut et annota pendant son séjour dans cette île. Et la Bible l'accompagna aussi à Sainte-Hélène, où d'après Madame de Montholon, il lut l'Ancien Testament, tout l'Évangile, et les Actes des apôtres. Il professait une grande admiration pour saint Paul. Le général de Montholon écrivait le 19 août 1819 : «La lecture à la mode, à Longwood, est l'Évangile, Bossuet, Massillon, Fléchier, Bourdaloue».
Ce qui prouverait, à défaut de ces témoignages, que Napoléon avait apporté la Bible à Sainte-Hélène, c'est que, avant de mourir, il fit choisir dans sa bibliothèque d'exil une série de 399 volumes à l'intention du roi de Rome, et dans la quatrième caisse se trouvait une Bible de Sacy en huit volumes in-18
(98) .
On sait de bonne source que des chrétiens tinrent à lui faire parvenir la Parole de Dieu dans son exil, et que ce don ne fut pas sans résultat.
Dans l'automne de 1819, le vieil abbé Bonavita, en chemin pour rejoindre Napoléon à Sainte-Hélène, s'arrêtait quelques jours à Londres. Un ami, qui avait fait sa connaissance en Belgique, l'y accompagnait, et l'aidait à faire quelques achats. Cet ami faisait partie de la Société biblique britannique et étrangère. Par son entremise, le comité de la Société confia à l'abbé, pour être offert en son nom au prisonnier de Sainte-Hélène, un magnifique exemplaire du Nouveau Testament, relié en maroquin vert. L'abbé se chargea de la commission et assura son ami que l'empereur apprécierait hautement ce livre et le lirait assidûment.
Cependant un réveil religieux, résultat de la diffusion de la Bible, s'était produit vers le même moment à Sainte-Hélène. Non seulement les habitants de l'île, mais plusieurs soldats de la garnison assistaient régulièrement à des réunions de prière et d'édification. Parmi ces derniers se trouvaient quelques-uns des soldats chargés de garder Napoléon à Longwood. Chrétiens dévoués, pleins de foi en l'efficacité de la prière, ils priaient ardemment en faveur de leur prisonnier, demandant à Dieu de bénir pour le salut de son âme son humiliation et ses souffrances. Aussi, avec quelle émotion apprirent-ils, après la mort de l'empereur, que la grâce qu'ils avaient demandée pour lui paraissait lui avoir été accordée, que Napoléon avait lu le Nouveau Testament, qu'il n'en parlait qu'avec respect, et que dans ses souffrances, le nom du Sauveur revenait fréquemment sur ses lèvres
(99) .
8 - Chapitre 5 — La Bible chez les Grands
Ce n'est pas seulement chez les rois que nous trouvons la Bible. Pendant le quatorzième et le quinzième siècle, il n'est presque pas un château de grande maison, en France ou dans les pays voisins, où n'ait figuré quelque Bible manuscrite enrichie de miniatures de toute beauté. Toutes ces Bibles portent la signature des nobles qui les ont possédées.
Une Bible porte la signature de
Charles d'Albret, connétable de France, mort à Azincourt (1415). Sur une autre on trouve les noms d'un grand nombre de princes de la famille d'Albret, jusqu'à Henri IV. Sur une autre on lit le nom du
duc de Berri ( 1416), fils du roi Jean le Bon, et le nom du
duc de Nemours (1477). Une autre Bible appartint successivement à
Jean Harpedenne, au maréchal
de Vieilleville, à un
d'Epinay, à un
de Villeroy, à des
Habert de Montmort, au dernier
duc de Bouillon (18e siècle), à
Philippe de la Tour d'Auvergne. Parmi les grands seigneurs qui ont laissé sur leurs Bibles leur signature, ou, plus rarement, leurs armes, on peut citer encore
Béraud III de Clermont (1426),
Tanneguy du Chatel ( 1449),
Guillaume de La Beaume, seigneur d'Illeins, chevalier de la Toison d'or, gouverneur de la Bresse et des deux Bourgognes (seconde moitié du 15e siècle),
Philippe sans terre, duc de Savoie ( 1497),
Jean, duc de Bourbon ( 1488),
Pierre, duc de Bourbon, ( 1503),
Charles de Croy (1527), qui fut le parrain de Charles-Quint,
Philippe de Clèves (1528), les
Luxembourg, les
Laval, les
Lévis, les
Villars, les
Crèvecoeur, et, dans la petite noblesse, un «honorable homme,
Pierre de Costellin, chevalier» (14e siècle), qui donna la Bible à sa mère. Une place d'honneur appartient dans cette énumération aux nobles et aux bourgeois de Metz. Nous avons dit plus haut que l'Évangéliaire et le psautier lorrains nous ont conservé les noms des familles
d'Esch, de Barisey et
de Gournay, et que le manuscrit où les d'Esch ont inscrit des notes de toute nature constitue en quelque sorte leur livre de famille.
Ce dernier trait n'est pas isolé. Depuis le 16e siècle, parmi les protestants, beaucoup de parents, comme chacun sait, inscrivent dans leur Bible les événements de l'histoire de la famille. Mais en cela les protestants n'ont pas innové. Plus d'une fois, en effet, au moyen âge, on voit la Bible utilisée comme livre de famille. N'est-ce pas là un des traits les plus intéressants de l'histoire de la Bible en France ?
«C'est une étude attrayante, dit M. S. Berger, que celle de tous ces blasons et de ces devises qui, pour celui qui sait les lire, attestent que le propriétaire d'une Bible a tenu à ce que les emblèmes de ses parents fussent joints sur les pages de sa Bible à celui de sa femme et au sien : peut-être plus d'une Bible ainsi ornée est-elle une Bible de mariage donnée par le mari à sa compagne.
«Telle est peut-être la grande Bible anglo-normande de notre Bibliothèque nationale
(100) , où l'on voit à côté des armes du baron de
Welles, très grand seigneur anglais du 14e siècle, et de sa femme
Maud, fille de lord Ros, celles de leurs parents à l'un et à l'autre. Telles sont également les Bibles des
Crèvecoeur, des
Lévis et des
Derval. À la fin du moyen âge, nous voyons la famille de
Pompadour marquer sur les pages blanches de la Bible, à partir de 1490 et jusqu'en 1582, toutes les naissances qui la réjouissent. Les noms des enfants y figurent toujours accompagnés de ceux de leurs parrains.
«Mais on peut remonter beaucoup plus haut. En 1341, une châtelaine bretonne,
Marguerite d'Auvajour, femme de Hervé de Léon, inscrit sur sa Bible la naissance d'un fils. C'est un véritable acte de naissance, plus détaillé que nos actes modernes. Il se termine par ces mots, qui sont une prière : «Qu'il vive aussi longtemps que Mathusalem, qu'il soit sage comme Salomon, robuste comme Samson, sauvé comme saint Pierre ! Amen. Amen». Cette mère, évidemment, connaissait et aimait la Bible»
(101) .
Mais, comme Bible de famille manuscrite, aucune n'est plus intéressante