Musée virtuel du protestantisme français
Un peu d'histoire

18e siècle

La guerre des Camisards
Le désert héroïque
Le désert toléré
La révolution et les protestants
L'Alsace et Montbéliard
Le Refuge au XVIIIe siècle
La religion du désert
Portraits


Dans la seconde partie du XVIIIe siècle, le régime d'exception qui excluait les protestants de la société française est progressivement adouci.

   • La tolérance de fait
   • Églises protestantes du Désert toléré (1760-1789)
   • L'affaire Calas
   • L'affaire Sirven
   • Paul Rabaut (1718-1794)
   • L'Édit de tolérance (29 novembre 1787)
   • Les ambassades scandinaves à Paris
Court de Gébelin
Court de Gébelin (1725-1784).
(S.H.P.F.)


Après 1760 un régime de tolérance de fait s'installe en France

Les lois répressives subsistent, mais elles sont appliquées avec moins de rigueur.

La situation toutefois reste précaire, et l'insécurité à peu près générale.

L'affaire Calas (1762) et l'affaire Sirven (1764) attestent que la législation royale est toujours menaçante. La situation des protestants dépend encore souvent des autorités locales.

Il faudra attendre l'édit de tolérance de 1787 pour que les protestants aient une reconnaissance légale.

L'Église lentement se réorganise :

Les Églises réformées progressivement se structurent et se restaurent, grâce en particulier à l'action d'Antoine Court. Après 1760, le nombre des pasteurs a augmenté et leur situation se fait plus stable dans la mesure où ils parviennent à se sédentariser. C'est le cas de Paul Rabaut qui – à la tête de l'Église de Nîmes – persévère dans sa lutte pour obtenir une amélioration de l'état des protestants.

Les relations entre les Églises et le pouvoir civil se rétablissent. Court de Gébelin, fils d'Antoine Court, est nommé par le synode national clandestin de 1763 député général des Églises de France tant auprès des puissances protestantes que du pouvoir civil.



La tolérance de fait

Dans la seconde partie du XVIIIe siècle, s'installe en France un régime de tolérance de fait à l'égard du protestantisme, avec toutefois quelques tragiques démentis.

La notion de liberté de conscience commence à s'imposer

L'influence de la philosophie des Lumières incite à plus de tolérance. L'époque est caractérisée par un régime de compromis, appelé par l'historien Daniel Roche « l'absolutisme éclairé ».

L'idée que les protestants français doivent réintégrer l'état de droit apparaît avec de plus en plus d'évidence. Elle est défendue notamment par Turgot, contrôleur général des finances ou par Malesherbes qui est nommé, le 20 juillet 1775, secrétaire d'État de la Maison du roi, en charge du dossier protestant.

La répression antiprotestante s'affaiblit...

Le protestantisme français vit encore en théorie sous le régime des lois répressives dans le cadre de l'Édit de Fontainebleau de 1685 (Révocation de l'Édit de Nantes). La loi n'a pas changé – la déclaration de 1724 de Louis XV renouvelle les interdits de l'Édit de Fontainebleau – mais elle est appliquée avec moins de rigueur. Dans les faits, les peines sont moins lourdes et les contraintes moins astreignantes.

Les « nouveaux convertis » ne sont plus systématiquement contraints aux sacrements et au catéchisme catholique.

En ce qui concerne les mariages, à partir de 1760, de nombreux arrêts de parlements reconnaissent la qualité d'héritiers à des enfants de religionnaires qui n'ont pas été mariés « sans justes solennités » de l'Église (catholique).

Progressivement les parents réformés ne sont plus inscrits comme « concubinaires » ou « fiancés » sur les registres de l'Église lors du baptême de leurs enfants.

La guerre de Sept Ans (1756-1763) a favorisé objectivement la tolérance en mobilisant un nombre considérable de troupes à l'extérieur, donc en réduisant d'autant le nombre de celles qui pouvaient agir à l'intérieur contre « nouveaux convertis ».

Néanmoins, l'atmosphère d'insécurité est encore à peu près générale, les contraintes subsistent. La situation des protestants dépend encore souvent des autorités locales. Tracasseries, amendes, arrestations peuvent encore subvenir à tout moment.

Sous le règne de Louis XV, il y a eu 200 huguenots condamnés aux galères (tandis que sous le règne de Louis XIV, 1 500 galériens avaient été répertoriés). Ce n'est qu'en 1775 que les derniers forçats pour la foi sont libérés à la suite de l'intervention de Court de Gébelin, député général des Églises réformées.

Les trois dernières prisonnières de la Tour de Constance ne sont libérées qu'en janvier 1769.

En ce qui concerne leur situation au regard du droit, les protestants ne peuvent toujours pas exercer d'emploi public ni de charge municipale.

Ils devront attendre l'Édit dit de Tolérance (1787) pour obtenir la « tolérance civile », c'est-à-dire d'être reconnus comme sujets de droit, mais sans la liberté de culte ni accès aux charges.

... mais la situation reste précaire

Quelques faits manifestent que la législation royale reste toujours menaçante :

la pendaison du pasteur François Rochette, condamné au gibet le 18 février 1762 à Toulouse (ce sera le dernier pasteur à être condamné à mort), et la décapitation des frères Grenier, trois gentilhommes verriers qui avaient tenté de le sauver à Caussade.

L'affaire Calas : la condamnation de jean Calas par le parlement de Toulouse, roué vif le 10 mars 1762, il était accusé à tort d'avoir tué son fils sous le prétexte que celui-ci voulait abjurer sa foi protestante.

Mais l'affaire Calas aura aussi un effet salutaire grâce à la campagne d'opinion dont elle a fait l'objet, à la suite de l'intervention de Voltaire pour faire réviser le procès et reconnaître l'innocence de Calas (1765).

Réorganisation progressive de l'Église

Antoine Court forme les jeunes pasteurs
Antoine Court forme
les jeunes pasteurs
au séminaire de Lausanne.
Gravure de Samuel Bastide,
dans les pasteurs du Désert.
(Musée du Désert)
En dépit de la répression qui persiste, de l'interdiction toujours en vigueur de tout exercice du culte, les assemblées clandestines se sont multipliées, sous l'influence notamment de l'action d'Antoine Court, et leur nombre les rend plus difficiles à contrôler.

Les synodes provinciaux et nationaux se développent progressivement, depuis le premier synode national convoqué dans le Vivarais en 1726 jusqu'au Synode national de 1763 qui rassemble les délégués de 19 provinces synodales. Petit à petit la « carte protestante » se reconstitue. Mais les contacts sont lents à s'établir entre les diverses organisations. Chaque communauté a tendance à s'autogérer sous la direction de laïcs qui sont le plus souvent des notables.

Les Églises du Désert gagnent en extension et en poids social. Après 1760, le nombre des pasteurs a augmenté : environ 100 en 1770, ils sont 180 en 1788. Leur situation est un peu moins précaire, dans la mesure où leur ministère, d'itinérant devient relativement sédentaire. La plupart d'entre eux a reçu une formation théologique au séminaire de Lausanne.

Court de Gébelin, fils d'Antoine Court, est nommé par le synode national de 1763, député général des Églises et il s'installe à Paris. C'est lui qui prend la direction des relations des Églises avec le pouvoir civil.

Rabaut-Saint-Étienne lui succède dans cette fonction en 1784, c'est lui qui négociera l'édit de Tolérance de 1787.



Églises protestantes du Désert toléré (1760-1789)

En dépit de la répression qui persiste, de l'interdiction toujours en vigueur de tout exercice du culte, l'Église protestante se réorganise progressivement.

La « tolérance civile »

Un régime de tolérance s'installe progressivement en France à l'égard des protestants, mais il s'impose irrégulièrement suivant les régions. Il est d'abord perceptible en Languedoc, puis en Dauphiné, en Poitou et en Saintonge. Il faut attendre les années 1780 pour que ce phénomène atteigne la Normandie.

On signale encore des cas de rebaptisation forcée, notamment dans le Sud-Ouest.

Des persécutions, des arrestations de pasteurs et des enlèvements d'enfants ont encore lieu sporadiquement.

Mais, à partir de 1760, nombreux sont les arrêts des divers Parlements reconnaissant la légitimité des enfants de « religionnaires ». La mention de « concubinaires » est progressivement supprimée dans les registres des baptêmes.

La reconnaissance légale des « non-catholiques » ne sera acquise qu'à la suite de l'édit de tolérance de 1787.

Antoine Court de Gébelin
Antoine Court de Gébelin (1724 ou 1728-1784).
(S.H.P.F.)
Développement du culte public qui toutefois reste clandestin

Au cours de la période 1760-1787 les Églises du Désert se développent et s'organisent. Mais, l'organisation du culte public comme celle de la vie ecclésiastique n'est pas homogène dans toute la France. La situation diffère selon les régions. Toutes les Églises ne sont pas encore intégrées dans l'organisation synodale. Les communautés de grandes villes, telles que Bordeaux, La Rochelle, ou Caen, maintiennent leur autonomie. Ainsi, si les synodes provinciaux fonctionnent assez vite normalement, il est plus difficile d'organiser un synode national.

À Paris, les nations protestantes sont autorisées à célébrer le culte dans la chapelle de leur ambassade. En dépit d'une surveillance policière, de nombreux « religionnaires » s'y rendent.

Les réformés du Midi restent fidèles au culte du « Désert », en plein air, sans plus de précautions.

Dans le Sud-Ouest, les « maisons d'oraison » sont de plus en plus répandues autour des années 1770. Les protestants s'y rassemblent – le plus souvent en présence d'un pasteur – sans pour autant être inquiétés.

Dans les villes, les « cultes de société » ont la faveur des notables. Quant aux cultes de famille, ils conservent partout leur importance, comme en témoignent les nombreuses éditions de liturgie à cet usage.

Antoine Court forme les jeunes pasteurs
Antoine Court forme
les jeunes pasteurs
au séminaire de Lausanne.
Gravure de Samuel Bastide,
dans les pasteurs du Désert.
(Musée du Désert)
Dans les années 1778 on compte 472 Églises, plus nombreuses dans le Midi que dans le Centre et dans le Nord.

Les pasteurs passent d'un ministère itinérant et plus ou moins clandestin à un ministère relativement sédentaire. Ils sont environ cent en 1770 et cent quatre vingt en 1788.

Court de Gebelin, fils d'Antoine Court, se met au service des Églises qui l'élisent comme député ou « correspondant » des Églises de France auprès des puissances protestantes et du pouvoir civil.

Influence des Lumières sur la pensée protestante

Sur le plan sociologique, la composition des Églises se modifie quelque peu : les notables des villes entrent dans les consistoires, ce qui provoque un embourgeoisement des communautés.

En outre, les pasteurs reçoivent au Séminaire de Lausanne un enseignement de plus en plus poussé dans le domaine de la théologie, des langues anciennes et de la philosophie, toute imprégnée alors de la pensée des Lumières.



L'affaire Calas

Jean Calas
Jean Calas (1698-1762).
(S.H.P.F.)
Jean Calas, marchand protestant de Toulouse, a été condamné par le Parlement de Toulouse, au supplice de la roue et exécuté le 10 mars 1762, sous l'accusation, sans preuve, d'avoir assassiné un de ses fils réputé converti au catholicisme.

Voltaire se bat pour défendre l'innocence persécutée

Dès la fin de mars 1762, Voltaire, mis au courant de l'affaire, enquête. Il est à Ferney, lieu de rencontres et de discussions. Comme toujours il entretient une correspondance considérable pour alerter l'opinion sur l'affaire.

« Il me paraît qu'il est de l'intérêt de tous les hommes d'approfondir cette affaire, qui, d'une part ou d'une autre, est le comble du plus horrible fanatisme. C'est renoncer à l'humanité que de traiter une telle aventure avec indifférence ».

Voltaire fait réviser le procès et réhabiliter la mémoire de Calas (1765)


Calas
Calas (adieux à sa famille).
« Je crains Dieu...
et n'ai point d'autre crainte »
(S.H.P.F.)
« À force d'élever la voix, on se fait entendre des oreilles les plus dures ; et quelquefois même les cris des infortunés parviennent jusqu'à la cour ».

Tout en publiant un Traité sur la tolérance (1763), Voltaire obtient que l'affaire soit portée devant le Conseil du roi qui admet la requête de madame Calas en faveur de l'innocence de son mari, puis, à force de démarches, la cassation de l'arrêt du Parlement de Paris.

En 1765, le Conseil du roi reconnaît l'innocence des Calas. L'accusation est éteinte et la réhabilitation prononcée.

Devant la précarité de la situation de la famille Calas, une souscription en sa faveur est organisée, pour laquelle le roi Louis XV lui-même manifeste sa générosité.

La maison Calas à Toulouse est située 50 rue des Filatiers.


Bibliographie
• GARRISSON Jeanine, L'affaire Calas, miroir des passions françaises, Fayard, Paris, 2004.
• VOLTAIRE, L'Affaire Calas et autres affaires, édition présentée par Jacques Van den Heuvel, Gallimard, Paris, 1975.


L'affaire Sirven

Moins célèbre que l'affaire Calas, l'affaire Sirven a défrayé la chronique protestante de la Montagne du Tarn. Voltaire s'est fait l'ardent défenseur de la famille Sirven et a obtenu sa réhabilitation.

Jean-Paul Sirven, artisan de Castres

Puits Sirven
Puits Sirven à Saint-Alby (81).
(M. Aguir)
Jean-Paul (ou Pierre-Paul) Sirven, arpenteur-géomètre, originaire de Castres, protestant, s'était installé à Saint-Alby, près de Mazamet, avec son épouse Antoinette Légier et leurs trois filles, Anne, Élisabeth et Jeanne.

Le 6 mars 1760, Élisabeth qui présente des troubles neurologiques qu'on appelait alors « imbécilités » ou « folie » disparaît. Après d'angoissantes recherches par la famille, l'évêque de Castres fait savoir que la jeune fille a demandé à entrer au « Couvent des Dames noires » alors que celles-ci l'ont enlevée à sa famille pour la détourner de la religion protestante.

Au couvent, les crises de folie d'Élisabeth empirent. Le 9 octobre 1760 elle est renvoyée à ses parents. Le 16 décembre 1761, elle disparaît et le 4 janvier 1762 on retrouve son corps au fond du puits de Saint-Alby.

Sirven est accusé d'avoir tué sa fille et le 19 janvier ordre est donné par les juges d'arrêter toute la famille Sirven. Le père est condamné à mort et doit être brûlé vif, la mère pendue, leurs biens confisqués.

Prévenus à temps, les Sirven s'enfuient vers la Suisse, en passant par la Montagne du Tarn, Roquecourbe, Arifat, Montredon. Le 29 mars 1764, faute de les avoir arrêtés, on brûle leurs effigies à Mazamet sur la place du Plo, devant l'église.

Voltaire
Voltaire (François Marie Arouet,
dit, 1694-1778),
gravure d'après La Tour.
(Collection du
Château de Coppet)
Les Sirven rencontrent Voltaire

Depuis la Suisse, les Sirven entrent en contact avec Voltaire à Ferney. Ce dernier bouleversé par leur histoire prend fait et causes pour la famille Sirven et donne à leurs malheurs une notoriété à la mesure de celle du philosophe. De toute l'Europe, arrivent dons et soutiens.

Madame Sirven, usée par les chagrins, meurt. Les procédures pour casser le jugement du Parlement de Toulouse sont engagées.

Le 23 janvier 1768 le recours est refusé.

« Pour Sirven opprimé, je demande justice », rappelle Voltaire dans son épître à Boileau (1769). Sirven rentre en France et se constitue prisonnier à Mazamet le 31 août 1769.

Le 25 novembre 1771, la chambre criminelle de Toulouse réforme la sentence du 29 mars 1764 et restitue à Sirven tous ses biens.

Voltaire s'écrie alors : « Il n'a fallu que deux heures pour condamner à mort cette vertueuse famille et il nous a fallu neuf ans pour lui rendre justice ».

L'histoire des Sirven se termine à Ferney le 15 juin 1772 : « Toute la famille se rassembla chez moi, hier, en versant des larmes de joie ».


Bibliographie
• FARENC, Jacques, Sirven, d'après Camille Rabaud, Archives du musée, 1858, Musée du protestantisme du Haut-Languedoc, Juin 2000.


Paul Rabaut (1718-1794)

Pasteur du Désert, Paul Rabaut a mené une vie de clandestinité et de risque.

Pour informations complémentaires, voir : Paul Rabaut (1718-1794).



L'Édit de tolérance (29 novembre 1787)

Édit de tolérance
Édit de tolérance (1787).
(Archives Nationales)
Par cet édit, le roi Louis XVI accorde aux protestants un état civil. Il leur assure le droit d'exister dans le royaume sans y être troublés sous le prétexte de religion.

Pour une reconnaissance légale

Dès la fin des années 1760, des voix se font entendre pour réclamer une reconnaissance légale des « non-catholiques ». Le problème le plus urgent est celui de l'état civil, en particulier celui des mariages juridiquement nuls dès lors qu'ils ne sont pas célébrés à l'église, et donc à l'origine de nombreuses contestations.

En 1785, La Fayette, de retour de la guerre d'Indépendance américaine, milite en faveur de « l'émancipation » des protestants français. Il entre en contact avec le nouveau député général des Églises du Désert, le pasteur Rabaut Saint-Étienne, qui, par son intermédiaire, rencontre le ministre d'État Malesherbes, favorable de longue date à l'idée d'un mariage civil pour les protestants.
Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne
Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne.
(S.H.P.F.)

Mettre fin à la proscription des protestants

Sur la base de plusieurs mémoires, notamment de Malesherbes lui-même, un édit est signé par Louis XVI en novembre 1787 limité à l'état civil de « ceux qui ne font pas profession de la religion catholique » : un mariage non religieux est autorisé par simple déclaration soit devant un juge royal, soit devant le curé de la paroisse agissant en qualité d'officier de l'état civil. Naissance et décès sont enregistrés de manière identique.

La majorité des protestants accueille ce texte favorablement et nombreux sont ceux qui viennent régulariser devant les juges leur mariage au Désert et la naissance de leurs enfants.

Les limites de l'Édit

Le Parlement enregistre l'édit le 29 janvier 1788, non sans avoir préalablement précisé que la religion catholique demeure bien la religion officielle du royaume.

En outre, l'accès aux charges publiques et à l'enseignement reste interdit aux non-catholiques.

Les protestants seront admis à tous les emplois civils et militaires, par le texte constitutionnel du 24 décembre 1789.

La liberté de conscience ne leur sera accordée qu'à la Révolution avec la Déclaration des droits de l'homme, et la liberté du culte, par le texte constitutionnel du 3 septembre 1791.



Les ambassades scandinaves à Paris

Un vrai mécénat

Deux communautés luthériennes prospèrent à Paris jusqu'à la Révolution grâce aux ambassades de Suède et du Danemark. Les pasteurs continuent à exercer leur ministère pendant la Révolution, même sous la Terreur.
Commode de Martin Ohneberg
Commode de Martin Ohneberg.
(Collection privée)

Un afflux d'artisans luthériens

Après la mort de Louis XIV (1715) courtisans et grands seigneurs reviennent s'installer à Paris. Il leur faut des artisans compétents : des Alsaciens et des Allemands, pour la plupart luthériens, affluent vers la capitale.

Ce sont des ébénistes comme Oeben, Riesener et Bennemann, promus ébénistes de la couronne, des tailleurs, des cordonniers, des chapeliers, des perruquiers, des fabricants de bas, gants, dentelles et rubans pour les précieuses et les petits marquis, des imprimeurs sur tissus, comme Oberkampf.

Ce sont aussi des bijoutiers, comme Boehmer et Bassenge, bijoutiers de la Reine, des selliers-carrossiers : c'est Ludwig qui construit pour Fersen la berline de la fuite de Louis XVI à Varennes. Des musiciens introduisent en France la musique baroque, les instruments à vent, le piano forte. La harpe de la reine Marie-Antoinette est commandée à Nadermann.

Pour échapper aux corporations, ces artisans s'installent comme ouvriers libres dans les faubourgs de la capitale : par exemple les ébénistes au Faubourg Saint-Antoine, les carrossiers au Faubourg Saint-Germain... Et tous se retrouvent le dimanche à la chapelle de Suède dont le public s'accroît considérablement. En 1726, le culte du centenaire réunit un millier de personnes.

L'ambassade de Suède

Pasteur luthérien
Pasteur luthérien
sur fond de plan de Paris.
(Collection privée)
C'est la grande amitié qui lie la Suède et la France aux XVIIe et XVIIIe siècles qui permet aux ambassadeurs de ce pays à Paris d'accueillir dès 1635 et de protéger leurs coreligionnaires et de leur assurer le libre exercice du culte. Ce culte a lieu à la chapelle de l'ambassade. La chapelle n'est pas un bâtiment mais le salon de l'ambassadeur dans l'hôtel particulier qu'il loue. La communauté bénéficie de pasteurs remarquables, nommés par le roi de Suède dès 1711, et des subsides du roi de ce pays.

Le ministère du pasteur Baer (1742-1784) inaugure un âge d'or pour les artisans luthériens de Paris. C'est un Alsacien bilingue, théologien érudit et humaniste, reçu à la cour du roi de France, mais avant tout un vrai pasteur, qui résout tous les problèmes d'intégration de cette communauté.

Désormais ces artisans protestants et allemands peuvent épouser légalement des jeunes filles françaises en sollicitant du roi un « Brevet de Permission Royale de se marier à l'étranger », en fait à la chapelle : à partir de 1780 ce brevet est toujours accordé.

À la chapelle de Suède, le pasteur prêche en allemand mais aussi en français une fois par mois. L'assimilation progresse comme en témoignent les écritures et les signatures sur les registres qui passent du gothique au romain, de l'allemand au français.

Les artisans peuvent être soignés à « l'infirmerie pour tous les luthériens » et ils peuvent trouver une sépulture décente dans la cour du cimetière pour les étrangers protestants à la porte Saint-Martin.

Matthias Schreiber
Matthias Schreiber (1724-1784), pasteur danois.
(Collection privée)
L'ambassade du Danemark

En 1746, l'ambassadeur du Danemark Bernstorff décide d'ouvrir aussi sa chapelle : il fait venir en 1746 le pasteur allemand Mathias Schreiber dont le long pastorat se poursuit jusqu'à sa mort en 1784.

Sous la conduite de ce pasteur se constitue rapidement une communauté composée de gens simples parlant allemand. Ce sont des immigrants non spécialisés ou s'adonnant à de petits métiers : chaudronniers, fabricants de clous, tanneurs. Cette communauté est très soudée et l'ambiance est familiale et recueillie. Elle reste germanophone jusqu'à la fermeture de la chapelle en 1810.

Les communautés des ambassades de Danemark et de Suède s'ignorent en raison des différences de langue et de statut social mais leurs pasteurs s'entendent bien et se rendent de mutuels services.

Dans la tourmente révolutionnaire



Carl Gambs
Carl Gambs (1759-1822),
pasteur de l'Église suédoise
de Paris.
(Collection privée)

L'ambassade de Danemark n'est pas trop inquiétée. Par contre, après l'épisode en 1791 de la fuite de la famille royale à Varennes, organisée par le Suédois Fersen, l'ambassade de Suède est considérée comme un « nid de conspirateurs ». L'ambassadeur quitte son poste, suivi par tout le personnel de l'ambassade. Seul reste le pasteur Gambs qui subit tous les affronts, perquisitions, menaces et violences des « bonnets rouges » du quartier. Il parvient à sauver les registres de la chapelle que la Commune le somme de lui remettre. La communauté est dispersée : certains se cachent, d'autres repartent dans leur pays. Quelques-uns s'engagent dans la fureur révolutionnaire : par exemple George Mutel est le chef d'une bande de pillards au Faubourg Saint-Antoine, Johann Koller fait partie des « brigades sanglantes » de Vendée et Tobias Schmidt est le concepteur-promoteur de la guillotine.

Toutefois la chapelle de Suède reste ouverte comme celle du Danemark pour les quelques courageux qui s'y risquent. En dépit de tous les dangers les deux pasteurs, Gambs à la chapelle de Suède et Göricke à la chapelle du Danemark, seuls ministres chrétiens à Paris à oser le faire, continuent pendant toute la Révolution à assumer pleinement leur ministère. Jamais le nombre des actes célébrés aux deux chapelles n'a été aussi élevé que sous la Terreur. Car on y marie et baptise tous ceux qui se présentent, même s'ils sont catholiques.

Église des Billettes
Église des Billettes, Paris.
(Archives du Consitoire
luthérien de Paris)
Une église luthérienne française à Paris et
des communautés scandinaves


Grâce au courage de leurs pasteurs, les deux communautés traversent la tourmente puis se redéploient au temps du Consulat. Détachés des chapelles étrangères sur ordre de Napoléon, les Français sont regroupés en une Église française luthérienne parisienne inaugurée en 1809 en l'église des Billettes au Marais. Celle-ci existe encore aujourd'hui.

La chapelle de l'ambassade de Suède est fermée en 1806 en même temps que l'ambassade. Elle est réouverte en 1857 avec un chapelain d'ambassade. Les cultes sont célébrés à l'ambassade jusqu'à la construction, en 1911, de l'église suédoise de la rue Médéric à Paris.

L'aumônier d'ambassade est alors aussi le pasteur de cette église luthérienne entièrement suédoise. Il réside dans le complexe des bâtiments attenant, mais bénéficie du statut diplomatique et des honneurs qui l'accompagnent. Il en est ainsi jusqu'à la séparation de l'Église et de l'État en Suède, effective en 2000.

Registre des inhumations
Registre des inhumations
à la Chapelle de Suède.
(Centre culturel suédois)
Désormais l'Église de la rue Médéric dépend directement de l'archevêque de Stockholm, comme toutes les paroisses luthériennes de Suède. On n'y parle et prêche qu'en suédois. Elle vit tout à fait à part de l'ambassade.

Il n'y a plus de chapelle d'ambassade danoise depuis 1810, mais la communauté luthérienne danoise s'est reconstituée de 1874 à 1815 en collaboration avec la communauté norvégienne. Refondée en 1923, elle dispose depuis 1955 d'une église rue Lord Byron.

Les registres

Les registres des chapelles des ambassades de Suède et du Danemark qui ont servi d'état civil sont une source précieuse de connaissance sur les luthériens de Paris. Contrairement aux registres catholiques, réformés et israélites, ils n'ont pas été entreposés à l'hôtel de ville de Paris qui a brûlé en 1871 pendant la Commune. Dispersés ou oubliés après la fermeture des chapelles par Napoléon, beaucoup ont été retrouvés à partir de 1968. Leur décryptage a duré plus de 20 ans.


Bibliographie
• DRIANCOURT-GIROD, Janine, L'insolite histoire des luthériens de Paris, Albin Michel, Paris, 1992.
• DRIANCOURT-GIROD, Janine, Ainsi priaient les luthériens – La vie religieuse, la pratique et la foi des luthériens de Paris au XVIIIe siècle, Éditions du Cerf, Paris, 1992.


Un peu d'histoire

18e siècle

La guerre des Camisards
Le désert héroïque
Le désert toléré
La révolution et les protestants
L'Alsace et Montbéliard
Le Refuge au XVIIIe siècle
La religion du désert
Portraits


Musée virtuel du protestantisme français
Source : Musée virtuel du protestantisme français