Musée virtuel du protestantisme français
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19e siècle

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Portraits


Les différents débats théologiques plus ou moins influencés par les autres Églises Européennes, naissent d'un nouveau climat théologique. Qu'il s'agisse du libéralisme, des Réveils ou du courant orthodoxe, ces débats donneront lieu à des conflits, qui s'apaiseront à la fin du siècle dans le courant symbolo-fidéiste et le christianisme social.

Un nouveau climat théologique
Le libéralisme
Les Réveils
Le courant orthodoxe
Les conflits
Le symbolo-fidéisme
Le christianisme social
Scissions et regroupements des Églises réformées

Le XIXe siècle va être marqué par un nouveau climat théologique. Plusieurs courants de pensée s'affrontent, sous-tendus par l'influence de la théologie allemande, par la diffusion de la critique historique de la Bible, sans oublier l'importance de l'affectivité liée à l'essor du romantisme.

Alexandre Vinet
Alexandre Vinet (1797-1847).
(S.H.P.F.)
Des courants de pensée s'affrontent

Au XIXe siècle, dans la communauté protestante, le climat théologique change. Un tournant considérable s'opère dans la pensée et la piété protestantes sous l'influence de quatre facteurs :

Une nouvelle conception de la connaissance, en lien avec le renversement opéré par la philosophie de Kant.
L'importance plus grande donnée à l'affectivité en lien avec le romantisme.
Une nouvelle manière de lire et de comprendre la Bible, liée à l'essor de la critique historique et littéraire des textes.
La laïcisation de la société.

Plusieurs courants théologiques et spirituels marquent et divisent le protestantisme européen, et plus particulièrement français : le libéralisme, les Réveils et le courant orthodoxe ou évangélique. Si les distinguer aide à comprendre ce qui se passe, il ne faut pas établir entre eux des oppositions radicales, ni tracer des frontières tranchées. Souvent, ils se combinent, s'associent ou sont en tension chez les mêmes hommes. Parmi les orthodoxes et les libéraux, certains sont hostiles au Réveil, d'autres en subissent l'influence. Beaucoup essaient de combiner orthodoxie et libéralisme. Tous subissent les mêmes influences : Schleiermacher, Vinet. Même si les conflits sont parfois vifs, les positions des uns et des autres sont complexes et mouvantes. Certains évoluent du Réveil vers le libéralisme le plus extrême et même jusqu'à la libre-pensée. Le Synode de 1872 aboutit à une rupture entre orthodoxes et libéraux.

À la fin du XIXe siècle, les débats se déplacent et parfois s'approfondissent sous une double influence : celle du symbolo-fidéisme et celle du christianisme social.



Un nouveau climat théologique

Au cours du XIXe siècle, un tournant d'une ampleur considérable s'opère dans la théologie protestante. Ce nouveau climat théologique naît de quatre facteurs : l'essor de la critique biblique ; une nouvelle conception de la vérité ; la laïcisation de la société ; l'importance donnée à la sensibilité.

Une ère de changement

Comme l'a justement souligné le théologien allemand Ernst Troeltsch (1865-1922), par leur manière de pensée, leurs comportements et leur sensibilité, Luther, Zwingli, Calvin et leurs successeurs immédiats ressemblent plus aux catholiques du XVIe siècle qu'aux protestants modernes. Ils vivent, en effet, dans le même cadre social et culturel, ils raisonnent avec les mêmes catégories de pensée que leurs adversaires catholiques contemporains.

Au XIXe siècle se produisent de grands changements. Le contexte n'est plus le même ; on voit apparaître des démarches intellectuelles et spirituelles différentes ; de nouveaux problèmes se posent. À côté de ceux qui veulent maintenir pour l'essentiel les réponses et solutions classiques (on les appelle « orthodoxes »), d'autres (on les nomme « libéraux ») proposent des transformations théologiques, qui ont parfois une importance telle qu'on a pu parler d'un « néoprotestantisme ».

Comment lire la Bible ?

Bible d'Olivétan en français
Bible d'Olivétan en français, 1535.
(Fonds Société Biblique / Marc Gantier)
L'époque classique, à quelques exceptions près, voit dans la Bible un livre sacré, directement inspiré par Dieu. Au XIXe siècle, des travaux historiques, menés par des universitaires, tendent à montrer qu'elle est l'oeuvre d'individus ou de groupes de croyants. Dans les écrits bibliques, ils expriment leurs convictions avec leur sensibilité, leurs conceptions, voire leurs superstitions. L'Ancien et le Nouveau Testament s'inspirent de la littérature religieuse du Moyen-Orient ancien ; ils contiennent des mythes, des légendes, et des fables : ainsi, les récits de la création, ceux de la naissance de Jésus, et beaucoup d'histoires de miracles.

Quand on accepte les conclusions des historiens, la Bible change de statut, et on ne la lit plus de la même manière. Elle est non pas un texte infaillible venant directement de Dieu, mais un témoignage humain imparfait rendu à une authentique expérience spirituelle de rencontre avec Dieu. Il faut l'interpréter, en s'efforçant de dégager la vérité profonde plus ou moins bien exprimée par des discours humains. Chez les protestants du XIXe siècle, cette nouvelle approche de la Bible est adoptée avec enthousiasme par les uns (qui la trouvent libératrice), et refusée avec indignation par d'autres (qui la jugent destructrice). Ces derniers doivent s'atteler à une tâche nouvelle : établir comment fonctionne l'inspiration divine et indiquer jusqu'à quel point et en quel sens elle autorise de considérer la Bible comme un texte révélé.

Qu'est-ce que la vérité ?

Pendant longtemps, a dominé une conception « objective » de la vérité qui se caractérise par la correspondance parfaite entre le discours et la chose dont il parle : une affirmation est vraie quand elle décrit fidèlement son objet. Les Églises, protestantes et catholiques, ont alors la conviction que leurs dogmes définissent très exactement la nature intime de Dieu et la réalité même de son action. Ces dogmes sont donc des formules absolues, immuables, valables en tout lieu et à toute époque.

Au XIXe siècle, ce « dogmatisme » se voit fortement contesté. À la suite de Kant, on souligne que nos descriptions, nos analyses, notre perception des objets dépendent tout autant de ce que nous sommes que de ce qu'ils sont. Avec des yeux différents, nous les verrions autrement. Notre discours ne décrit pas les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais telles que nous les percevons à travers les « lunettes » de notre esprit qui tiennent à la constitution de notre être, à notre culture et à notre expérience.

S'il en va ainsi, les doctrines religieuses ne parlent pas de l'être de Dieu, mais de la manière dont il nous touche, et dont nous le percevons. Du coup, quand l'expérience et la pensée des hommes se modifient, les doctrines doivent se transformer. Ainsi, les doctrines trinitaire et christologique utilisent les notions et concepts de la pensée hellénistique qui datent d'une autre culture et nous ne parlons plus ni ne comprenons leur langage. Au lieu de maintenir les formules anciennes, il convient d'en trouver de nouvelles, qui correspondent aux expériences et aux manières de pensée de notre temps, en sachant qu'elles seront, à leur tour, critiquables et révisables.

Là aussi le conflit est vif. Pour les uns (les symbolo-fidéistes, par exemple), la doctrine exprime notre manière de croire et n'a donc qu'une valeur relative ; la théologie analyse et décrit l'expérience croyante. Pour d'autres (les orthodoxes), la doctrine définit ce qu'il faut croire, la théologie détermine, structure et juge l'expérience croyante.

Vers une société laïque

Au XVIe siècle, il y a amalgame entre la société et la religion. Appartenir à un pays implique de pratiquer le culte qui y a cours. On n'imagine guère que coexistent plusieurs religions dans un pays, et qu'un gouvernement adopte une attitude de neutralité à leur égard. Aucun secteur de la société ni aucune activité humaine n'échappent à la religion.


Revue du Christianisme social
Revue du
Christianisme social.
(S.H.P.F.)
Dès le XVIIIe siècle, l'imprégnation religieuse de la société et de la culture diminue. Une pensée laïque se développe ; la science, la philosophie, la morale, la politique tendent de plus en plus à s'affranchir de la religion. Les horreurs de la persécution dissuadent de n'autoriser qu'un seul culte dans une société. On en vient à considérer que la foi relève de la conviction personnelle, et nullement de choix sociaux collectifs.

On va concevoir et organiser tout autrement les rapports de la religion avec la société. Les protestants veulent de moins en moins régenter l'État ; ils souhaitent simplement qu'il soit impartial. Ils entendent agir dans la société, mais sur d'autres bases que celles de l'ordre religieux de jadis (ainsi le christianisme social entend lutter pour une société plus juste, ce qui implique non un accord, mais une tension, voire une opposition entre les Églises et les puissances politiques et économiques). De grands débats portent sur la séparation de l'Église et de l'État, que certains souhaitent et que d'autres redoutent. Beaucoup de protestants deviennent des partisans et des artisans d'une laïcité que leurs ancêtres auraient rejetée avec horreur, et ils préconisent un respect de la liberté de conscience que la Réforme n'a pas précisément pratiquée.

Parallèlement, le protestantisme se « démocratise ». Alors que le protestantisme classique a une conception aristocratique du gouvernement de la Cité, confié à des notables, et de celui de l'Église, assuré par des « anciens », le néo-protestantisme penche pour une direction exercée par des conseils et assemblées élus par le « peuple », et lui rendant compte de leur gestion. On conçoit tout autrement le pouvoir tant politique qu'ecclésiastique.

La culture des émotions

Le protestantisme classique est très raisonneur. Il argumente, démontre, enseigne de manière souvent scolastique. Par contre, il se méfie de l'émotion ; il ne la bannit certes pas, mais la limite et la refoule. Les prédications sont de véritables cours de théologie à l'usage d'un grand public et cherchent plus à instruire qu'à toucher le coeur.


Le jardin romantique de Chateaubriand
Le jardin romantique de Chateaubriand
à la Vallée aux loups.
(O. d'Haussonville)
Avec l'arrivée du romantisme, les choses changent. Se met petit à petit en place une piété affective, qui cultive l'émotion et qui pleure beaucoup (il en va de même dans le catholicisme ; on connaît la phrase célèbre de Chateaubriand : « j'ai pleuré donc j'ai cru »). Les grands mouvements de Réveil s'inscrivent dans ce contexte : ils s'adressent plus à la sensibilité qu'à la réflexion (sans toutefois la rejeter), et, même s'ils sont en général théologiquement plutôt orthodoxes (mais de nombreux libéraux participent aussi au Réveil), ils entendent faire naître et se développer une piété existentiellement intense plus qu'ils ne s'intéressent aux formulations doctrinales. Ils ne caractérisent pas d'abord la foi par l'adhésion à des doctrines. Ils voient surtout en elle un sentiment, celui de la présence et de l'amour de Dieu, qui bouleverse affectivement l'existence croyante.

Ces quatre changements donnent au protestantisme un visage très différent, et orientent sa théologie dans des directions nouvelles. Un siècle de clandestinité a tenu le protestantisme français à l'écart du mouvement des idées. Petit à petit, au prix d'un effort considérable et non sans difficultés, il rattrapera son retard.

A. Gounelle



Le libéralisme

Le libéralisme théologique se caractérise essentiellement par une grande liberté par rapport à la doctrine et une nouvelle façon de lire la Bible fondée sur la méthode historico-critique.

Origines du libéralisme

Samuel Vincent
Samuel Vincent.
(S.H.P.F.)
« Protestantisme libéral » désigne un éventail de thèmes et de mouvements plus ou moins proches les uns des autres et non un courant organisé.

Le protestantisme libéral a des sources au XVIe siècle (avec Castellion et Socin). Au XVIIIe siècle, l'influence de la philosophie des Lumières crée un climat favorable à son développement. Cette philosophie influence la théologie protestante universitaire en Suisse, et aussi l'enseignement donné au séminaire de Lausanne fondé sous les persécutions par Antoine Court pour former les pasteurs de France.

Le protestantisme libéral prend de l'ampleur et de la consistance théologiques au début du XIXe siècle avec l'oeuvre de l'Allemand Frédéric Schleiermacher, que le pasteur Samuel Vincent fait connaître en France. Il domine la théologie universitaire en Allemagne, un peu moins en France, jusqu'à la première guerre mondiale.

Caractéristiques du libéralisme

Bible Synodale
Bible Synodale,
page de titre.
(Collection privée)
Au XIXe siècle, beaucoup d'intellectuels protestants français s'inscrivent dans la mouvance libérale qui se caractérise par les traits suivants :

Une grande attention à la culture. On ne veut pas, selon une expression de Schleiermacher, d'un « christianisme barbare », c'est-à-dire en décalage avec les idées et valeurs du monde moderne. On souhaite des pasteurs et des fidèles ayant un bon niveau d'instruction générale, et capables de participer aux grands débats intellectuels de l'heure. Le pasteur S. Vincent cherche à promouvoir, par la création d'une revue, la culture théologique des protestants français.
Le refus d'opposer la foi et la raison qui conduit à réduire le surnaturel dans le christianisme. Les libéraux veulent une foi pensée et réfléchie. À quelques exceptions près, ils ne sont cependant pas des rationalistes ni de purs intellectuels. Ils sont marqués par le romantisme de l'époque, insistent sur l'expérience religieuse, sur l'action concrète, et sur la rigueur morale, ce qui les rapproche des Réveils.
Un renversement de la notion de dogme, dans la ligne de Schleiermacher. Le dogme n'est pas considéré comme un objet de foi qui dit ce qu'il faut croire. On voit en lui une expression de la foi, qui dit comment un groupe humain, en fonction de sa culture et de sa sensibilité, a formulé ce qu'il croit. Il est donc relatif et révisable.
Une étude de la Bible selon les méthodes de la critique philologique et littéraire utilisées pour la littérature profane. À partir de 1850, les travaux des allemands, en particulier de l'école radicale de Tübingen, parviennent en France. Les réactions sont diverses : enthousiastes chez certains, plus modérées chez d'autres, enfin très hostiles chez ceux qui craignent qu'ils ne détruisent l'autorité de la Bible et enlèvent à Jésus son caractère unique.

Les idées et les méthodes du libéralisme divisent le protestantisme. À la fin du XIXe siècle, les conflits s'apaisent car les libéraux les plus extrêmes ont quitté le ministère pastoral. Les débats se déplaceront et s'approfondiront sous l'influence du symbolo-fidéisme et du christianisme social.



Les Réveils

Les Réveils du XIXe siècle s'inscrivent dans le contexte du romantisme. Ils mettent en place une piété plus existentielle et sentimentale, « réveillée » par rapport à une foi jugée affadie ou routinière.

Colporteur biblique
Colporteur biblique.
(Mours)
Origine des Réveils

Dans le monde protestant, on désigne sous le nom de « Réveils » des mouvements qui veulent « réveiller » une foi jugée assoupie affadie et routinière. Les Réveils veulent susciter une piété plus existentielle, plus sentimentale, plus engagée et plus démonstrative, qui se fonde sur une expérience personnelle plus que sur l'adhésion à un enseignement. Ils représentent une protestation contre une religion à dominante intellectualiste. Ils donnent une grande place au sentiment, en accord avec l'atmosphère romantique et en proximité avec la définition de la foi comme sentiment qu'on trouve chez le théologien allemand Schleiermacher, qui est aussi un des pères du libéralisme.

Ils se nourrissent du méthodisme anglais et du piétisme luthérien. Ils se caractérisent par les traits suivants :

L'appel à se convertir, ce qui ne veut pas dire « changer de religion », mais « passer d'une foi conventionnelle à une foi vivante ». La conversion, considérée comme une « nouvelle naissance », parce qu'elle change profondément l'existence, est une expérience spirituelle et existentielle qu'on peut dater et localiser précisément (elle s'est produite tel jour, à telle heure, dans tel endroit). Elle est due à l'action de Dieu dans le coeur du converti.
L'exaltation joue un rôle essentiel. Le chant y contribue, ainsi qu'une prédication qui cherche à ébranler et à toucher affectivement les auditeurs. Quelques phénomènes hystériques au cours de campagnes de Réveil ont suscité méfiance et dérision.
La très grande insistance sur la Bible. On institue des groupes d'études pour mieux la connaître. On en fait une lecture plus existentielle qu'historique ou philologique. Les Réveils travaillent à la diffusion de la Bible par les Sociétés Bibliques.
Les Réveils reprennent des thèmes classiques : le salut de l'homme pécheur grâce au sacrifice du Christ sur la croix, en insistant sur l'expérience du péché et de la régénération. Ils évoluent sous l'influence du théologien suisse Alexandre Vinet qui est un maître à penser à la fois du Réveil et du libéralisme.
L'importance de l'évangélisation. Tout chrétien converti doit travailler à répandre l'évangile et à propager la foi par la parole et le livre. Le colportage de journaux et de petits traités se développe. Les Réveils sont à l'origine de la création de nombreuses oeuvres et de la mission dans les pays lointains (Afrique et Pacifique surtout).
Les Réveils sont plutôt progressistes sur le plan social : ils se préoccupent de l'éducation, des soins de santé, des secours aux miséreux. Les femmes y jouent un rôle considérable, et accèdent à des responsabilités presque à l'égal des hommes.

Implantation en France

Félix Neff
Félix Neff.
(S.H.P.F.)
Des prédicateurs suisses, et surtout britanniques, parcourent la France et y propagent le Réveil. Ami Bost et Charles Cook sont les plus connus. Ils introduisent des habitudes anglo-saxonnes : réunion en petits comités plutôt que grandes assemblées, chant de cantiques, aux airs et paroles de style romantique, alors que les réformés traditionnellement ne chantaient que des psaumes.

Le Réveil prend pied à Paris dans les salons de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie, ainsi celui de Madame de Staël, très engagée dans la lutte contre l'esclavage, et ensuite dans celui de sa fille, la duchesse de Bröglie. La chapelle Taitbout, église indépendante, est fréquentée par un monde cosmopolite et élégant dont le soutien financier sera déterminant pour les oeuvres protestantes.

Le Réveil atteint aussi la Province et les campagnes. Dans les Hautes-Alpes, Félix Neff, qui associe évangélisation, alphabétisation et développement économique, a un grand rayonnement.

D'un côté, les Réveils créent des communautés (souvent dissidences de paroisses réformées) indépendantes de l'État. De l'autre ils infiltrent les paroisses concordataires et y sont présents et actifs, sous une forme souvent assagie. L'organisation religieuse du XIXe siècle donne à chaque paroisse une grande indépendance. Orthodoxes et libéraux tiennent à des Églises liées à l'État parce que ce lien empêche, selon eux, que des petits groupes s'emparent des paroisses et se les annexent. Les partisans du Réveil, penchent plutôt pour la séparation des Églises et de l'État qui leur permettrait, pensent-ils, de renforcer leur influence.



Le courant orthodoxe

Le courant orthodoxe insiste sur la juste doctrine, celle des réformateurs Luther et Calvin et sur une lecture respectueuse de la Bible.

La juste doctrine

Edmond de Pressensé
Edmond de Pressensé
(1824-1891).
(S.H.P.F.)
Le courant orthodoxe, qui se nomme volontiers lui-même « évangélique », se caractérise par l'insistance sur la juste doctrine (orthodoxie veut dire : droite ou bonne opinion). La prédication et l'enseignement doivent la transmettre.

Pour les orthodoxes, la juste doctrine est celle qui se déduit de la Bible, et que les Réformateurs ont exposée. Ils entendent maintenir les positions formulées dans les oeuvres de Luther et de Calvin (à vrai dire assez mal connues, faute de nouvelles éditions), et dans les Confessions de foi du XVIe siècle. Au contraire, les libéraux voient dans la Réforme le début d'une démarche qu'il faut poursuivre, et ils jugent dépassées les confessions de foi traditionnelles.

Les orthodoxes souhaitent une lecture « respectueuse » de la Bible. Certains admettent une étude critique, mais qui reste limitée et modérée. D'autres tendent à faire de la Bible un texte infaillible (on dit alors « inerrant »), directement inspiré, voire dicté par Dieu. Ils ne distinguent pas « Parole de Dieu » et « Écriture sainte ».

Les orthodoxes modérés, tel le pasteur Edmond de Pressensé, entendent combiner le savoir, l'intelligence et la foi. La connaissance et la réflexion sont, selon eux, compatibles avec l'acceptation de ce qui est essentiel dans les doctrines traditionnelles. Ils sont assez proches des libéraux modérés, ce qu'on indique parfois en parlant de « centre droit » et de « centre gauche ».

Il y a des différences d'accentuation entre orthodoxie et Réveil, mais souvent les deux courants s'allient et se combinent. Par exemple, César Malan prêche en même temps l'appel à la conversion du coeur, et le retour aux affirmations dogmatiques de Calvin.



Les conflits

Bible à l'épée
Bible à l'épée.
« La parole de Dieu est vive et efficace, et plus pénétrante que tout glaive à deux tranchants »
(Hébreu IV).
(Société Biblique)
Les conflits théologiques traversent toutes les communautés protestantes. Ils déterminent la création de nouvelles Églises séparées de l'État. Dans les Églises réformées, ils conduisent à une rupture entre orthodoxes et libéraux au synode de 1872.

Le statut du dogme ou de la doctrine

Pour le courant orthodoxe, la doctrine ne fait rien d'autre que présenter les enseignements de la Bible. Elle s'impose donc aux pasteurs et croyants, et il ne saurait être question de la discuter ou de la modifier. Au contraire les libéraux extrêmes veulent que la raison évalue la doctrine.

Pour le libéralisme modéré et le symbolo-fidéisme, la doctrine exprime l'expérience croyante de la rencontre avec Dieu. La doctrine est relative, et évolutive, car l'expérience se modifie selon les contextes, et prend des formes variées selon les individus. Il ne saurait être question, par conséquent, de les rendre obligatoires.

Les libéraux reprochent aux orthodoxes de ne pas respecter la liberté du croyant et de vouloir enfermer Dieu et la vie spirituelle dans des formules immuables. Les orthodoxes reprochent aux libéraux de modifier et d'altérer et parfois d'abandonner l'enseignement évangélique.

Le lien entre l'Église et l'État

Alexandre Vinet
Alexandre Vinet (1797-1847).
(S.H.P.F.)
Au XIXe siècle, presque partout en Europe, les Églises sont financées par l'État et en dépendent plus ou moins étroitement.

Les mouvements de Réveil jugent anormale cette situation. On n'est pas chrétien, disent-ils, comme on est citoyen par naissance, mais par une expérience personnelle. Une Église vivante et fidèle se compose de convaincus ; elle obéit à la loi du Christ, et ne doit dépendre en rien des autorités civiles. À l'idée de l'Église du peuple, on oppose celle d'une Église de professants, et au pasteur fonctionnaire le pasteur missionnaire. Sous l'influence d'Alexandre Vinet, se créent en Suisse et en France des églises « libres », c'est-à-dire séparées de l'État à côté des Églises officielles.

Au contraire orthodoxes et libéraux tiennent, en général, au lien avec l'État soit pour des raisons de principe (il est du devoir de l'État de soutenir la religion), soit en raison des circonstances (pour éviter que de petits groupes imposent leur loi dans les paroisses).

Qui est membre de l'Église ?

Ce conflit résulte des deux précédents. Il porte sur les conditions à remplir pour être membre d'une Église Réformée, et, spécialement, pour en être membre électeur (conseils presbytéraux et synodes sont élus).

Pour les libéraux, est membre d'Église celui qui le souhaite. Pour les orthodoxes est membre d'Église celui qui adhère à sa confession de foi (c'est-à-dire à un texte qui résume la doctrine de cette Église). Pour les Réveils est membre d'Église celui qui a fait une expérience personnelle de conversion et qui est un chrétien « réveillé ».

Ce conflit est d'autant plus vif que selon la définition que l'on donne du membre électeur, la majorité dans les synodes change.

Le statut de la Bible

Edmond Scherer
Edmond Scherer (1815-1889).
(S.H.P.F.)
L'orthodoxie voit dans la Bible un livre d'enseignements venus de Dieu. Elle estime qu'un incroyant qui exposerait fidèlement ce qu'elle dit ferait de la bonne théologie ; il formulerait la doctrine chrétienne dans sa vérité.

Le Réveil réagit vivement contre cette thèse. La Bible devient une parole vivante et vraie quand, grâce à l'action intérieure de l'Esprit, elle touche le lecteur et suscite en lui une expérience spirituelle.

L'exégèse historico-critique, qu'adoptent la plupart des libéraux, traite les écrits bibliques comme un ensemble de documents historiques qui racontent les faits souvent en les déformant. La critique biblique doit distinguer les paroles prononcées par Jésus de celles qu'on lui attribue, et dégager ainsi dans sa pureté le message évangélique.

Les orthodoxes accusent la méthode historico-critique de détruire l'autorité de la Bible. Le Réveil lui reproche de mettre en oeuvre une étude intellectuelle et non une lecture croyante et existentielle des textes.

À partir de 1850, la Revue de Strasbourg lancée par Édouard Reuss et Timothée Colani diffuse les travaux des exégètes historico-critiques d'Allemagne. Certains de ses collaborateurs, comme Albert Réville et Edmond Scherer, y écrivent des articles qui font scandale. En 1854, Edmond de Pressensé lance la Revue chrétienne ouverte aux orthodoxes et libéraux modérés, et qui rejette des positions extrêmes.

Affrontements

Pasteur Adolphe Monod
Pasteur Adolphe Monod
(1801-1856).
(S.H.P.F.)
Ces conflits se traduiront par des affrontements très durs :

Les prédicateurs du Réveil se heurtent souvent à l'hostilité des pasteurs et paroisses classiques. Parfois des communautés entières les chassent à coup de cailloux.
Des pasteurs touchés par le Réveil ont des difficultés. Ainsi Adolphe Monod est révoqué de son poste à Lyon pour avoir refusé de donner la Cène à des protestants qu'il jugeait être des non convertis.
Des pasteurs libéraux connaissent également des difficultés : la suffragance (suppléance d'un pasteur titulaire empêché d'exercer son ministère) d'Athanase Coquerel fils à Paris n'est pas renouvelée. La Société des missions refuse la candidature de « libéraux », même modérés, comme A.-N. Bertrand et A. Schweitzer.
Des paroisses dissidentes se constituent : la plus connue est la chapelle Taitbout à Paris. En 1849, quatorze de ces paroisses se regroupent et tiennent le premier synode des Églises libres, c'est-à-dire séparées de l'État.

Le synode de 1872


Synode de l'Église réformée
Synode de l'Église réformée de France, juillet 1872.
(S.H.P.F.)
C'est le premier synode national officiel des Églises réformées qui se réunit depuis 1659. Il a deux objectifs : régler la question de la confession de foi et celle du membre électeur.

Les orthodoxes sont majoritaires et font voter par 61 voix contre 45 une Déclaration de foi rédigée par Charles Bois. Ce n'est pas tant le contenu de la confession de foi que l'usage que l'on va en faire qui inquiète les libéraux : faudra-t-il obligatoirement la signer pour être pasteur ou membre d'une Église Réformée ?

Des débats d'une haute tenue aboutissent à une rupture. Les libéraux minoritaires quittent le synode national après le vote de la Déclaration de foi. Comme il n'est pas prévu par les textes qui organisent le culte réformé, les décisions de ce synode n'ont pas force de loi. En 1879 les orthodoxes organisent un synode officieux.

En 1905, au moment de la séparation des Églises et de l'État, plusieurs unions d'Églises réformées se formeront, mais en 1938, les réformés dans leur grande majorité, se réuniront avec la constitution de l'Église Réformée de France.



Le symbolo-fidéisme

Le symbolo-fidéisme insiste sur la foi, c'est-à-dire la relation avec Dieu et relativise les doctrines. La connaissance de Dieu dépasse les formules et expressions humaines.

Réflexions sur l'évangile
Réflexions sur l'évangile du Salut de Ménégoz.
(S.H.P.F.)
L'école de Paris, Eugène Ménégoz

Les querelles doctrinales entre libéraux et orthodoxes vont progressivement se déplacer à la fin du dix-neuvième siècle sous l'influence du courant symbolo-fidéiste, appelé aussi « école de Paris ». Les rapprochements et les approfondissements doctrinaux résultent principalement de l'oeuvre de deux professeurs et doyens de la nouvelle Faculté de Théologie de Paris, fondée en 1877, le luthérien Eugène Ménégoz et le réformé Auguste Sabatier.

Ménégoz s'adresse beaucoup au grand public des églises, et fait oeuvre de vulgarisation. Il développe et défend le fidéisme, par quoi il entend l'affirmation du salut par la foi indépendamment des croyances. Il estime que les croyances correspondent aux expériences et aux manières de penser de l'époque qui les a vues naître. Elles sont donc critiquables et révisables. Ménégoz n'accorde donc pas une importance décisive aux débats doctrinaux : ils ne touchent pas à l'essence ou à l'essentiel de la foi chrétienne.

Le symbolisme d'Auguste Sabatier


Auguste Sabatier
Auguste Sabatier.
(S.H.P.F.)
Sabatier écrit plutôt pour des théologiens et intellectuels. Son rayonnement, par ses chroniques sur des sujets de société ou des thèmes littéraires dans la grande presse, déborde largement les frontières du protestantisme. Il entend concilier la foi, la science, l'histoire, la psychologie alors naissante, l'engagement ecclésial et la liberté de pensée du théologien grâce au symbolisme critique (fortement influencé par Kant). La connaissance religieuse est symbolique. Dieu se situe au-delà de nos idées, de nos représentations, et de nos formules : elles orientent vers quelque chose qui les dépasse et qui relève de l'inexprimable. Les doctrines et les dogmes sont relatifs, ils évoluent tout en exprimant la même expérience religieuse, nourrie de la Bible et fondée en Christ.

L'union des croyants existe quand leur religion se centre sur la foi (la relation avec Dieu), et quand on ne donne pas une valeur absolue à ses expressions. Aux religions d'autorité (que ce soit l'autorité d'un clergé ou d'un livre), le symbolo-fidéisme veut substituer la religion de l'Esprit fondée sur l'expérience spirituelle, et sur l'évangile qui est en est la source.



Le christianisme social

À la fin du XIXe siècle, des pasteurs émus par la misère ouvrière entament une réflexion sur la justice sociale.

Vers un socialisme chrétien ?

Salle du Faubourg Saint-Antoine
Paris, Salle du Faubourg Saint-Antoine.
(S.H.P.F.)
Après la Commune naît un nouveau mouvement théologique : le Christianisme social. La révolution industrielle a provoqué de telles misères dans les quartiers ouvriers des villes que des pasteurs se sont émus et ont amorcé une réflexion théologique sur la question sociale.

À partir de 1872, la Mission populaire évangélique, animée par le britannique Robert Mac All, avait attiré l'attention sur l'ignorance religieuse des classes ouvrières. À partir de 1878, le pasteur Tommy Fallot, issu d'une famille d'industriels et pasteur de la chapelle du Nord de Paris (ancienne Chapelle Taitbout), plaide pour un socialisme chrétien. Pour lui, il ne s'agit plus seulement d'assistance, de charité ou de morale mais de justice sociale.

Au même moment à Nîmes se constitue « l'École de Nîmes », autour de l'économiste Charles Gide, oncle d'André Gide. Celui-ci cherche une troisième voie entre capitalisme et socialisme. Il est à l'origine du mouvement coopératif : coopératives de production et de consommation. Il met l'accent sur la solidarité. En 1896 est créée la Revue de Christianisme social, revue qui paraît encore aujourd'hui sous le titre « Autre Temps ».

Fraternité de Liévin-Calonne
Fraternité de Liévin-Calonne.
(Mours)
Dans les paroisses ouvrières

Le relais de Tommy Fallot est pris par les pasteurs Élie Gounelle à Roubaix et Wilfred Monod à Rouen. Ils oeuvrent dans des paroisses ouvrières et créent des associations appelées « solidarités », sortes de maisons chrétiennes du peuple, où se côtoient protestants, catholiques et agnostiques.

Si le socialisme n'accueille pas ce mouvement à cause de sa dimension chrétienne, l'Église protestante du début du XXe siècle sera marquée par la dimension sociale chrétienne.



Scissions et regroupements des Églises réformées

Entre 1802 et 1938, les Églises réformées ont vécu de profondes modifications dans leur organisation.

Les Églises réformées

En avril 1802, Napoléon Bonaparte, premier consul, promulgue la loi du 18 germinal an X (Articles organiques) qui reconnaît les Églises réformées mais les réduit en Églises consistoriales limitées à 6 000 protestants sans qu'elles puissent avoir une organisation aux plans régional et national. Ces églises sont subventionnées et contrôlées par l'État.

La loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État ne s'oppose pas au regroupement des Églises. Dès 1906, les Églises réformées consistoriales se regroupent. Ce groupement en trois unions distinctes résulte de la division entre réformés libéraux et orthodoxes qui s'était manifestée au cours du XIXe siècle.

Le schéma concerne les Églises réformées en France hors Alsace et Moselle.

Les Églises réformées
Schéma :
Les Églises réformées en France.
(I. de Rouville)
En effet la loi de 1905 ne s'est pas appliquée dans ces régions qui étaient devenues allemandes en 1871. Elle n'a pas non plus été appliquée après, lors du retour de ces régions à la France en 1918 et en 1945. Le régime des Églises y est encore concordataire.

C'est en 1938 qu'a lieu une nouvelle recomposition des Églises réformées. Après cinq ans de discussions se constituent :

l'Église réformée de France (ERF) lors d'une assemblée tenue à Lyon ;
les Églises réformées évangéliques indépendantes (EREI) regroupant les Églises de l'Union des Églises réformées évangéliques n'ayant pas voulu adhérer à l'Église réformée de France.



Un peu d'histoire

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Musée virtuel du protestantisme français
Source : Musée virtuel du protestantisme français