Musée virtuel du protestantisme français
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19e siècle

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Les protestants et la vie économique
Les protestantismes européens
Portraits


Si les activités de négoce et de banques sont des activités tout à fait séculières, il n'empêche que lorsqu'elles ont été engagées par des protestants, elles ont porté la trace dans la durée de cette référence identitaire. Ce fait tient à une certaine conception du travail et aussi à des alliances réfléchies entre les familles protestantes, lesquelles permettaient de consolider et de diversifier l'activité. Longtemps, la banque Mallet, les usines de Dietrich, les usines Peugeot, les manufactures Haviland ou Oberkampf ont été identifiées comme des entreprises fiables et comme des entreprises protestantes, des entreprises fiables parce que protestantes. Par ailleurs, il y avait de multiples alliances entre ces familles.

Les Peugeot
Les André
La banque protestante au XIXe siècle
Les usines de Dietrich
De Berthoud Frères à Odier Bungener Courvoisier
Les Schlumberger
L'Impression sur tissu à Jouy-en-Josas (1762-1842)

Assez rapidement après la Réforme, les protestants se sont engagés dans des responsabilités collectives, voire publiques, dont le rayonnement est significatif, qu'il s'agisse de la vie universitaire ou de la vie économique.

Des protestants « entrepreneurs »

Concernant les universités, ils ont (dès le XVIIIe siècle dans les pays anglo-saxons, à la fin du XIXe siècle en France) contribué à leur modernisation, se préoccupant par exemple d'y introduire un enseignement technique.

Atelier de montage
Atelier de montage de pièces
de moteur Peugeot, Audincourt.
(Collection privée)
Concernant la vie économique, ils ont manifestement pris leur part dans le développement du capitalisme industriel occidental moderne, moderne parce que fondé sur l'organisation rationnelle du travail.

En France, il suffit de penser, dès le XVIIe siècle, aux grands noms de la marine marchande et de l'industrie navale, (ceux-là qui se sont opposés aux projets de la monarchie, visant à tirer parti de l'acquis pour créer une flotte militaire) et au XIXe siècle à nombre de dirigeants de l'industrie textile et lainière, de l'industrie sidérurgique naissante, ou des banques d'affaires, celles qui ont su encourager, par leur politique de crédit, des innovations industrielles déterminantes (Oberkampf, Schlumberger, Peugeot, de Dietrich, Hottinguer, Odier, Bungener, Courvoisier, Mallet, Haviland, Vieljeux, Delmas, etc, les familles connaissant de nombreuses alliances entre elles). D'une manière générale, les protestants ont connu de grandes réussites industrielles en Allemagne, aux Pays-Bas, en Angleterre où la Révolution industrielle a commencé (l'économiste Adam Smith avait, on le sait, reçu une formation de théologien), et bien sûr aux États-Unis.

Est-ce à dire qu'il y aurait eu une compétence spécifiquement protestante à proposer le développement de ce type de responsabilité, compétence qui serait fondée sur une conduite de vie ascétique qui fut l'un des préalables aux doctrines utilitaristes séculières encore en vigueur (mais dans un monde plus complexe où le capitalisme aventurier a repris certains droits) ?

L'explication sociologique de Max Weber

Telle est, on le sait, la thèse du sociologue allemand, Max Weber (1864-1920), exposée dans son livre L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme.

Max Weber
Max Weber (1864-1920).
(Collection privée)
Bien sûr, Max Weber n'a jamais envisagé une relation de cause à effet entre la Réforme et le développement industriel des sociétés modernes ; il a évoqué plutôt une affinité élective entre protestantisme et capitalisme moderne qui aurait trouvé sa fécondité dans la reformulation de la problématique du salut telle que l'avait proposée la Réforme.

Bien sûr Max Weber n'a jamais pensé non plus que le capitalisme était né avec la Réforme. Le capitalisme lui préexistait, mais sous d'autres formes, plus spéculatives, plus aventurières, plus violentes (les guerres).

La thèse du sociologue se fonde d'abord sur une problématique de l'action dont il étudie les données sur la longue période, depuis le judaïsme antique (le début du monothéisme) jusqu'au début du XXe siècle, non sans consacrer de longs développements aux premiers signes d'une volonté d'action rationnelle au sein des monastères occidentaux pratiquant l'ascèse hors du monde.

Une éthique du travail spécifique

Avec la Réforme qui réactualise la doctrine de la Prédestination, l'ascèse devient une exigence de conduite, non plus hors du monde, mais dans le monde. Max Weber n'expose pas la problématique théologique de la prédestination. Il s'en tient à certaines interprétations, en l'occurrence l'idée d'un décret divin antérieur à la naissance d'un individu, décret qui détermine ce qu'il en est du salut de cet individu.

Cette interprétation signifie en tout cas que la certitude du salut ne peut plus se dire dans les termes du monde, ne peut plus être décrétée par aucune institution humaine aux normes de laquelle il faudrait alors se plier. Autrement dit le salut ne se conquiert pas par des oeuvres. En revanche, l'exigence est de rechercher dans un travail sans cesse réévalué, les signes d'une confirmation de l'élection éventuelle, confirmation qui, cependant, peut sans cesse être remise en question.

L'important est alors de rapporter l'action à une réflexion préalable et à un souci éthique dans le monde, pour que la gloire de Dieu resplendisse. Les fruits du travail sont indépendants de toute gloire personnelle visible. Quoi qu'il en ait été, l'éthique intramondaine protestante a certainement repris à son compte cette éthique du travail qui s'était développée, hors du monde, dans les monastères occidentaux (et qui était souvent fort critique de l'Église instituée). Elle a en tout cas privilégié des principes de rationalisation pour l'action qui ont été à l'oeuvre dans les grands Ordres monastiques.

Les facteurs du succès économique

Machine à imprimer le tissu
Machine à imprimer le tissu
dans les ateliers Dollfus-Mieg.
(Collection du Château de Coppet)
Les entreprises protestantes qui ont réussi, connaissant un large rayonnement, ont toutes adopté dès l'origine des principes rationnels de réflexion sur l'oeuvre à entreprendre. Ces principes ont été reconnus comme ayant en effet été essentiels à leur succès.

Ces entreprises se sont fondées sur :

une organisation rationnelle du travail ;
une comptabilité rationnelle ;
une recherche rationnelle des marchés porteurs ;
une utilisation rationnelle des outils de production, une recherche de leur amélioration, et l'encouragement du progrès technique ;
une séparation claire de la propriété industrielle et de la propriété personnelle.

Elles ont ainsi contribué à éviter les violents à-coups d'un capitalisme spéculatif qui existait de longue date, et par cette régulation, à engendrer une dynamique de développement social.

Une organisation qui se développe hors du monde protestant

La réussite des grandes entreprises protestantes en France a été parfois suivie, parce que le protestantisme y était minoritaire, d'alliances avec des catholiques. Toutefois, ces alliances sont intervenues à un moment où les principes de développement économique rationnels étaient devenus tout à fait séculiers et le plus souvent fondés sur les théories utilitaristes, qui si elles avaient souvent été introduites par les protestants, avaient acquis une autonomie, à partir de quoi, d'autres problèmes sont apparus.



Les Peugeot

Luthériens et originaires du pays de Montbéliard, les Peugeot ont contribué au développement économique et social de la France, dès le XVIIIe siècle, en construisant un empire industriel, pionnier dans le domaine social.

Automobile Peugeot
Automobile Peugeot (affiche).
(Collection privée)
Des luthériens au pays de Montbéliard

Probablement originaires de Suisse (l'un d'eux est mentionné vers 1550 comme « bourgeois de Soleure ») les Peugeot apparaissent dès le XVe siècle dans des registres de paroisse du Pays de Montbéliard, notamment à Vandoucourt, puis Hérimoncourt dont ils ont été pratiquement maires de père en fils jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Devenus luthériens avec le duc de Wurtemberg dont dépendait à l'époque leur pays, ils ont toujours été largement imprégnés de culture protestante. Ils étaient le plus souvent « anciens d'église » et donc engagés dans la vie de leur paroisse.

L'éthique protestante qui a toujours fait partie de leur éducation a orienté les Peugeot vers le libéralisme et le social : dès avant 1789, ils militent en prenant des risques pour le rattachement définitif de leur pays à la France où dominent les idées nouvelles.

Les débuts dans l'industrie


Jean-Pierre Peugeot
Jean-Pierre Peugeot (1768-1852), miniature.
(Collection privée)
C'est dans le courant de la deuxième moitié du XVIIIe siècle que le premier Jean-Pierre Peugeot, né en 1734, engage la famille dans la voie qui va la conduire à l'industrie.

Débutée par la meunerie, la teinturerie et la tannerie, l'activité industrielle de la famille s'oriente en 1810 vers la métallurgie. Les deux fils aînés du premier Jean-Pierre Peugeot, Jean-Pierre, dit Jean-Pierre II et Jean-Frédéric, créant avec un gendre des Japy une première société pour fondre et forger les aciers tandis que leurs deux plus jeunes frères, Charles-Christophe et Jean-Jacques, s'orientent vers le secteur textile.

Un brevet Peugeot de laminage à froid des aciers obtenu en 1819 et l'exploitation des forêts possédées par la famille dont le bois de hêtre est excellent pour les manches d'outils permettent bientôt la fabrication de toutes les formes d'outillage à main pour l'artisanat, l'industrie et l'agriculture auxquelles s'ajoutent les lames de ressort pour l'horlogerie et les baleines de corset pour les femmes.

À la génération suivante les deux fils de Jean-Pierre II, Jules, ancien élève de l'École Centrale, né en 1811, et son frère Émile, né en 1815, désintéressent les autres associés puis créent en 1851 une nouvelle société, « Peugeot Frères ». Ils développent les fabrications dans l'usine de Terre-Blanche, à Hérimoncourt puis dans deux usines en bordure du Doubs à Valentigney et à Beaulieu. Jules Peugeot a coutume de dire « qu'on aura toujours besoin de clous, de marteaux pour les enfoncer et de tenailles pour les arracher ». Cela n'empêche pas les deux frères de fabriquer des baleines en acier laminé pour les crinolines des dames du Second Empire.

Vers la grande industrie

Atelier de montage
Atelier de montage de pièces
de moteur Peugeot, Audincourt.
(Collection privée)
Ce sont cependant les fils des fondateurs de Peugeot-frères, Eugène, fils de Jules, né en 1844, diplômé d'HEC et Armand, fils d'Émile, né en 1849, ingénieur de l'École Centrale qui vont accomplir avec la nouvelle société « les Fils de Peugeot – Frères » la transition vers la grande industrie. Ils le peuvent grâce aux succès industriels et à la prudence financière de leurs aînés.

Les moyens industriels dont ils disposent les orientent, quand en vient la mode, vers la bicyclette dont la fabrication est confiée en 1888 à l'usine de Beaulieu, puis Armand Peugeot, féru de ce qui est alors une technique de pointe, décide de motoriser ce qui peut rouler.

Le développement du moteur à essence va le lui permettre et dès 1890 les premières voitures Peugeot équipées d'un moteur Daimler commencent à se montrer puis à gagner des courses. Reprise par les fils de son cousin Eugène Peugeot, Pierre, Robert et Jules, cette activité va entraîner le développement jusqu'à l'époque actuelle de la « Société des Automobiles Peugeot ».
Usine Peugeot
Usine Peugeot de Beaulieu.
(Collection privée)

Des pionniers dans le domaine social

Inspirés par leur culture protestante, les Peugeot ont toujours été des pionniers en matière sociale. Émile Peugeot puis sa fille Lucy, morte en 1928, ont en particulier laissé le souvenir de personnes attachées aux idées de paix et de charité encouragées par leur religion : on leur doit la création de diverses sociétés de secours et d'un hôpital à Valentigney où les ouvriers et leurs familles étaient soignés gratuitement. Les Peugeot ont mis en oeuvre pour leur personnel bien avant qu'elles deviennent habituelles ou légales :

la journée de 10 heures (avec trente ans d'avance),
une société de secours mutuel créée en 1853 et largement financée par eux,
une politique de logements à bas prix pour leurs salariés,
la formation professionnelle des jeunes,
les assurances sociales cent ans avant la Sécurité Sociale,
les retraites ouvrières,
et un système de pensions pour les veuves (instauré dès 1811).

J.C. Peugeot



Les André

Cette grande famille nîmoise, qui bâtira sa fortune dans le commerce de la soie, se fixera à Paris au début du XIXe siècle. Elle y développera une activité bancaire et le dernier de ses descendants laissera ses collections et son nom au Musée Jacquemart-André.

Du négoce à la banque
Jean André
Jean André.
(Collection privée)

Issus du Vivarais, province très tôt touchée par la Réforme, les descendants de Guillaume André, premier du nom, propriétaire à Sanilhac, se convertissent vraisemblablement au protestantisme dans les années 1570.

La majorité de la famille retourne au catholicisme au début du XVIIe siècle, sauf David André, qui s'installe à Nîmes en 1600, comme marchand teinturier. Et c'est pour rester fidèle à la foi réformée, qu'en 1677, 18 ans avant la Révocation de l'Édit de Nantes, il émigre à Gênes où il fonde un établissement de négoce avec les Boissier du village d'Anduze.

Le consul de Gênes, mentionne ces protestants comme animateurs d'une communauté active qui accueille de nombreux réfugiés fuyant les persécutions de la période de la Révocation de l'Édit de Nantes.

La période nîmoise : développement du commerce de la soie

Les générations suivantes développent le commerce de la soie, entre Nîmes, Gênes et Genève où les André ont noué des alliances matrimoniales avec de grandes familles patriciennes. Mais la très catholique république de Gênes ne reconnaissant pas la religion réformée, ce sont les André nîmois qui assureront la marche de la maison jusqu'au milieu du XIXe siècle.

Ainsi Guillaume I (1685-1746) et Jean III (1689-1764) transforment à Gênes la maison de négoce en maison de banque, reconnue comme telle en 1728. À cette époque, la famille André, grâce à des correspondants huguenots à Londres, Francfort et Hambourg, est à l'apogée de sa fortune et de son rayonnement social.

Les André et le Protestantisme

La guerre des Cévennes ou « guerre des camisards » (1702-1704) qui ébranle douloureusement le Languedoc protestant, fut essentiellement un mouvement populaire et toucha peu la bourgeoisie des grandes villes. Ainsi on n'en trouve pas d'écho dans les documents sur les André à cette époque là. On ne signale que rarement leur présence aux Assemblées du Désert (1744 et 1747) et pourtant ils sont fidèles à leur foi réformée. Plusieurs mariages sont bénis par Paul Rabaut (1718-1794), grande figure du protestantisme nîmois. Les enfants sont élevés dans la religion protestante, et des témoignages font foi de « cultes domestiques » organisés par les femmes de la famille et auquels assistent plusieurs dames du voisinage et des « plus considérables de Nîmes ».

Les André se félicitent de l'assouplissement des mesures envers les réformés qui leur permet d'avoir un cours public de catéchisme en 1782, et enfin un lieu de culte à la limite de la ville où Paul Rabaut célébrera le culte de Pentecôte 1783 en présence du Duc de Gloucester frère du roi d'Angleterre Georges III.

De la Révolution à la fin du XIXe siècle


Dominique André
Dominique André.
(Collection privée)
La période révolutionnaire ébranle fortement la ville de Nîmes et particulièrement la famille André très présente par son rayonnement social. Jean André (1734-1794) est élu, comme de nombreux autres grands bourgeois protestants, député du Tiers État. Il est également porté à la présidence du Tribunal de Commerce, réclamé depuis plusieurs décennies par les familles du négoce nimois, et enfin mis en place en 1791. La défense des intérêts commerciaux de son entreprise et de celles de nombre de ses pairs ainsi que les excès des tribunaux révolutionnaires le poussent à suivre avec une certaine sympathie l'insurrection bourgeoise et contre-révolutionnaire appelée « Fédéralisme », dont les foyers les.plus actifs sont dans le sud de la France, Marseille et Toulouse.

Mais les réactions ne tardent pas ; de nombreuses arrestations ont lieu à Nîmes, où la Terreur s'installe dès les premiers jours de janvier 1794. Jean André est arrêté le 17 janvier 1794 ; son procès brutalement expédié par les sans-culottes, fait plutôt figure de règlement de compte intenté à un « riche négociant », qui doit payer pour les ennemis de la révolution et il est exécuté le 11 juillet 1794.

À la mort de Jean André c'est Dominique son fils (1766-1844), qui prend la direction de la maison de commerce de Nîmes. Il dirigeait déjà avec succès depuis 1791 la succursale de Gênes. Aidé par son oncle Joseph André (1736-1802), et ses neveux, il est à cheval entre Gênes, Nîmes et Paris où il s'installe définitivement en 1800.

Le dernier André nîmois, Jean-Jacques, s'éteint en 1805.

La maison de négoce de Dominique André devient peu à peu banque d'affaires. L'intense activité économique de la première moitié du XIXe siècle favorise son développement. Marie-Jean le fils de Dominique, puis Emest son petit fils la dirigeront jusqu'en 1896 ; et c'est Édouard André, son autre petit fils, marié à Nélie Jacquemart, et retiré des affaires qui assurera la pérennité du nom des André en léguant sa prestigieuse collection d'oeuvres d'art à l'Institut, qui en fera le Musée Jacquemart-André.


Bibliographie
• LEHIDEUX-VERNIMMER, Virginie, Du négoce à la banque, Lacour, Nîmes, 1992.


La banque protestante au XIXe siècle

Le XIXe siècle est, en France comme dans l'ensemble du monde occidental, le temps d'un développement industriel sur une échelle de plus en plus large : les établissements industriels sont plus nombreux ; les produits manufacturés sont plus diversifiés ; les marchés se multiplient.

Les banques se développent au XIXe siècle

L'association d'un certain nombre de facteurs a contribué à cette transformation majeure : les connaissances qui s'accumulent, la recherche qui se développe, le progrès technique qui s'accélère, l'autonomisation du secteur bancaire, sont parmi les principaux. Certes l'activité bancaire, sous forme de prêt ou d'arbitrage dans l'évaluation des lettres de changes, existait de longue date. Mais elle était essentiellement associée à des réussites commerciales dont les bénéfices permettaient de fournir les liquidités nécessaires à ces opérations.

De telles opérations se multipliant, elles sont devenues, au delà d'un certain seuil, une activité à part entière, celle des banques d'affaires, supposant une compétence technique de plus en plus affirmée et spécialisée.

À la fin du XIXe siècle, les banques d'affaires élargissaient encore leur compétence en devenant aussi des banques de dépôt (fondées sur l'épargne individuelle). Dans ce contexte, non seulement les banquiers se sont associés à des initiatives industrielles et commerciales qui leur paraissaient raisonnables, mais ils ont encouragé des initiatives susceptibles d'accélérer la dynamique économique. Ils ont notamment pris une grande part dans le développement du tissu urbain, s'engageant dans des opérations immobilières – construction d'immeubles, mais aussi construction de canalisations permettant la distribution de l'eau dans les villes, mais encore construction de salles de spectacles. Ils ont aussi contribué à la mise en oeuvre de lignes de chemins de fer. Ils ont fondé les premières compagnies d'assurance. L'importance de ces initiatives, lesquelles ont pu connaître cependant des revers, a souvent donné aux banquiers qui en étaient responsables un rôle public.

Des protestants du Refuge



Isaac Mallet
Isaac Mallet (1684-1779),
peint par Prudhomme.
(Collection privée)

Le développement du secteur bancaire au XIXe siècle en France est largement redevable à des personnalités venues de Suisse, d'Allemagne ou d'Italie, dont beaucoup étaient protestantes. (Calvin ne portait en effet aucun jugement défavorable sur le prêt à intérêt, dès lors que les techniques d'usage en étaient bien précisées).

Les familles de ces banquiers protestants étaient alors le plus souvent d'origine française, ayant quitté la France, pour certaines, dès le XVIe siècle, (les Mallet se sont installés dans la Cité de Calvin, à Genève), pour d'autres au XVIIe siècle et ce au rythme des persécutions religieuses : les André se sont installés en Italie. Beaucoup s'étaient aussi installés en Allemagne. Un certain nombre enfin étaient attachés à l'Alsace, de statut particulier et favorisant les échanges avec l'Allemagne. Toutes avaient eu de brillantes activités commerciales, souvent liées à l'industrie textile (les Schlumberger, les Poupart de Neuflize) et à ses multiples dérivés, activités qui les avaient conduits à s'introduire dans des circuits financiers à l'échelle européenne. Au XVIIIe siècle, les Mallet avaient même aidé les Pouvoirs français à financer telle ou telle opération militaire et s'ils sont d'abord venus en France en la personne d'Isaac Mallet, citoyen de Genève, c'était pour demander leur dû.

Une éthique spécifique



Siège social
Siège social de la maison Mallet
de 1862 à 1928,
37 rue d'Anjou à Paris.
(Collection privée)

C'est donc pour des raisons historiques et techniques que beaucoup de banques d'affaires françaises, au XIXe siècle, ont été des banques protestantes. Leur conception de l'action portait souvent trace de cette appartenance, notamment le recours à des techniques bancaires clairement définies, un certain mode de gestion et un souci social marqué, dans les limites toutefois d'un certain paternalisme esquissant leur conception du monde. Si les banques en général ont développé des systèmes d'assurance, la plupart des banques protestantes qui en ont pris l'initiative (les Delessert et les Cazenove, entre autres) ont aussi mis en place des assurances mutualistes. Dans la suite d'un rapport alarmant (publié en 1839 et dû à Émile Villermé) de l'Académie des Sciences Morales sur le travail des enfants dans les entreprises, les banques protestantes ont usé de leur influence pour lutter contre cette exploitation. Elles ont financé beaucoup d'oeuvres, nombre de banquiers appartenant en contre-partie aux conseils d'administration de celles-ci.

Les banquiers protestants avaient une conception du rôle de l'État plus girondine que jacobine. Ils ont bien souvent soutenu activement des positions politiques libérales, appréciant particulièrement les réflexions d'un Tocqueville ou d'un Guizot, mais aussi celles du Comte de Saint-Simon.



Les usines de Dietrich

Des Maîtres de forge au XVIIe siècle...

« Nous suivîmes alors par la vallée de Barenthal les ruisseaux au cours impétueux. Les forêts touffues des deux éminences ne sont pas défrichées. Là, les troncs pourrissent par milliers les uns sur les autres, et de jeunes rejetons poussent en nombre infini sur leurs ancêtres à demi décomposés. En causant avec quelques promeneurs, nous entendîmes de nouveau le nom de Dietrich qui avait déjà été souvent prononcé dans de simples districts avec vénération et amour. En questionnant, j'appris que Dietrich avait le premier, avec succès, exploité les trésors des montagnes, le fer, la houille, le bois, et augmenté ainsi considérablement sa fortune. » Goethe, Poésie et Vérité, Livre X. (trad. fr. H Richelot, 1863).

Ce nom de Dietrich, qui frappe Goethe, lors d'un voyage de jeunesse en Alsace, est celui d'une famille de Maîtres de forge dont les premières activités en ce domaine remontent à 1625, date à laquelle le premier haut fourneau fut allumé. Cela se passait à Niederbronn les Bains, petit village des Vosges où les Romains avaient, en des temps plus anciens, installé des thermes. Les Dietrich étaient protestants. Ils avaient pris pour devise fondatrice de leur activité une expression nourrie d'éthique protestante : « Non sibi, sed aliis » (non pour soi, mais pour les autres). L'activité s'est rapidement développée. Si des éléments naturels favorables y ont contribué, dont les moindres n'ont pas été que les matières premières affleuraient le sol, la réflexion, les actions raisonnées, un appétit de connaissances manifeste (il y eut dans la famille nombre de chimistes) ont été déterminants. Il faut remarquer que, en 1785 par exemple, les Dietrich se préoccupent des conditions d'extraction du minerai de fer, avec un souci que l'on qualifierait maintenant d'écologique.

... aux industriels des XVIIIe et XIXe siècles

Au XVIIIe siècle, les Dietrich étaient devenus à la fois des industriels (ils emploient plus d'une centaine d'ouvriers) et des notables. Au moment de la Révolution, Jean de Dietrich, lequel était spécialisé dans la minéralogie, était le maire de Strasbourg. (Malgré ses opinions très ouvertes, il a été hélas guillotiné au moment le plus tendu de la Terreur).

La Révolution et ses guerres mettent à mal l'équilibre de l'entreprise qui emploie alors 500 salariés répartis dans différentes usines. Mais cet équilibre sera rétabli sous l'Empire du fait d'une judicieuse alliance avec la famille Berkheim et grâce à l'intervention de banquiers protestants (les Turkheim notamment).

Le développement des usines sera alors brillant et innovateur pendant tout le XIXe siècle (et après), qu'il s'agisse de l'équipement ménager (des fers à repasser célèbres, des cuisinières non moins célèbres, des casseroles, etc.), ou qu'il s'agisse de la construction de wagons ou de voies de chemin de fer (une activité aussi prise en charge par les Koechlin qui ont été responsables de la construction de la ligne Mulhouse, Thann, Strasbourg, achevée en 1839). L'apogée fut peut-être la mise en oeuvre de l'automobile connue sous le nom de Lorraine-Dietrich. Cette dernière activité sera cependant abandonnée en 1904.

Favorables au progrès social

En 1867, le jury de l'Exposition universelle de Paris avait décerné aux Dietrich l'un de ses grands prix en raison de leurs efforts en faveur de l'harmonie sociale et du bien être des populations. Parmi beaucoup d'activités, celle de la formation des employés était remarquable : une véritable école professionnelle avait été organisée, sous le Second Empire, qui est d'ailleurs à l'origine de l'actuel Lycée de Dietrich (un lycée professionnel privé spécialisé dans la chaudronnerie et la bureautique).



De Berthoud Frères à Odier Bungener Courvoisier

Plusieurs familles protestantes venues de Suisse, s'illustrent dans la création de banques au XIXe siècle à Paris.
Jonas Berthoud
Jonas Berthoud.
(Collection privée)

D'une fabrique horlogère suisse à une banque privée parisienne

Jean-Jacques Henri Berthoud (l736-181l), originaire de Fleurier, village du Jura suisse, depuis longtemps passé à la Réforme, est un protestant fervent : il est « ancien d'église ». Il dirige une petite fabrique de montres – véritables bijoux, grâce à la beauté des matériaux et des formes – et envoie à Paris en 1785 ses fils Henri puis Jonas, afin d'y ouvrir une succursale.

Jonas Berthoud (1769-1853) étend de façon très importante l'activité de son établissement, en ouvrant des comptoirs en province puis à Londres et à Genève. Mais la Révolution française que Jonas vit à Paris, lui permet de transformer peu à peu son activité d'horloger bijoutier en gestionnaire de fortunes abandonnées, sur le sol français par les émigrés.

La probité et la compétence financière de Jonas, lui assurent une clientèle de plus en plus importante d'aristocrates et pendant les années incertaines du Directoire et du Consulat, il reste horloger, tout en cherchant à développer son activité bancaire. Dès les premières années de l'Empire, son frère Auguste, le rejoint, puis après le retour de Jonas en Suisse en 1813, prend seul la direction de la banque Berthoud Frères, dont les activités en continuelle augmentation lui permettent de rejoindre le groupe très fermé des banques privées parisiennes : Rothschild, Hottinguer, Mallet, Hentsch.

Les fils, cousins, neveux toujours très protestants par leur éducation et par leurs mariages entrent dans l'affaire.

La banque a beaucoup diversifié ses placements ; elle soutient par exemple les campagnes de pêche des baleiniers qui partent au-delà du Cap de Bonne Espérance jusqu'en Australie, en Chine où à Tahiti.

Mais les soubresauts politiques de la première moitié du XIXe siècle atteignent sa maison comme les autres « maisons de banque » pourtant, comme elles Berthoud Frères profite du développement industriel et en particulier de l'extension du réseau ferroviaire.

Jean Courvoisier
Jean Courvoisier.
(Collection privée)
Les alliances avec d'autres banques

En 1910, la maison prend le nom de Courvoisier, Berthoud et Cie entérinant l'entrée dans l'affaire des neveux d'Édouard Berthoud Jean-Louis et Charles Courvoisier. De son côté, la banque Odier Bungener, de tradition protestante elle aussi, se rapproche de Courvoisier Berthoud, et au milieu du XXe siècle, la nouvelle raison sociale devient : OBC, banque privée.

Celle-ci affirme toujours haut et fort son appartenance au protestantisme, puisque son Directeur général, Jean Courvoisier (1904-1982), est Président de la Fédération protestante de France de 1970 à 1977, et Charles Bungener, autre associé, Trésorier général de la même Fédération.

La banque est nationalisée de 1981 à 1986. Elle appartient aujourd'hui au groupe A.B.N.-AMRO.


Bibliographie
• Banque O.B.C., Odier, Bungener, Courvoisier, Calmann-Levy, Paris, 1987.


Les Schlumberger

Tanneurs à Mulhouse

C'est en 1542 que Nicolas Schlumberger, l'ancêtre de la branche alsacienne de la famille Schlumberger, quitte son Wurtemberg natal. Il est le fils cadet d'une famille aussi honorable que fortunée de la région d'Ulm. Il décide de tenter sa chance en Alsace, dans le bourg de Guebwiller.

Si Nicolas n'était pas contestataire avant d'arriver à Guebwiller, il le devient vite et est rapidement en opposition ouverte avec le prince abbé de Murbach, qui contrôlait les états. Celui ci lui demande donc de quitter ses états. Persona non grata à Guebwiller, Nicolas s'établit donc à Mulhouse en 1545, ou il devient tanneur. C'est le début d'une dynastie de tanneurs qui régnera à Mulhouse pendant près de deux siècles.

Nicolas schlumberger
Nicolas schlumberger
(1782-1867).
(Collection privée)
De la filature à la machine-outil

En 1808, Nicolas Schlumberger, décide, soit 250 ans après son ancêtre de s'installer à Guebwiller pour y créer sa propre filature. En 1812, Nicolas Schlumberger s'associe avec son beau-père. En se spécialisant dans la production de cotons filés fins, l'affaire s'assure très vite une position dominante sur un segment de marché qui résiste plutôt bien aux crises cycliques de surproduction textile.

Résolument moderne, Nicolas Schlumberger a une profonde admiration pour l'Angleterre, où il a déjà séjourné en 1807, comme apprenti dans une filature. Il y retourne en 1817, et féru de techniques nouvelles, il va jusqu'à faire passer, cousus dans la doublure de son manteau, des plans de machines anglaises qu'il a l'intention de faire construire en France. De cette opération de contrebande, voire d'espionnage industriel, date l'activité de la maison Schlumberger dans la construction de machines-outils.

Une morale puritaine

Entrepreneur audacieux, mais prospère, Nicolas Schlumberger est un puritain qui mêle la rigueur morale aux idées sociales les plus généreuses : la première est le « refus de la hiérarchie sociale », chaque puritain devant être responsable de son destin. La seconde est « le sacerdoce du métier », lequel est élevé au rang de fonction primordiale de la vie humaine ; la troisième est définie comme « l'ascèse de la bonne gestion » qui passe par le dévouement au travail, l'acceptation de la spécialisation et de la mobilité, ainsi que par la recherche du profit, signe concret que le travail a été efficace et utile aux hommes ; elle impose aussi l'emploi de ce profit et en investissement. Enfin, le quatrième principe fondamental est « la transcendance de l'entreprise », la bonne gestion ne pouvant prendre sa valeur sociale que dans le cadre permanent de l'entreprise. Pénétré de ces principes, Nicolas Schlumberger entend les faire respecter dans son entreprise et les contrevenants aux règles de l'établissement sont soumis à des amendes qui servent à financer les oeuvres sociales de Nicolas Schlumberger et Cie.
Manufacture Schlumberger
Manufacture Schlumberger à Guebwiller.
(Collection privée)

Fondateur d'une assurance mutuelle

Dans une lettre écrite en 1841, il définit le fonctionnement de ces oeuvres : « Il y a entre nos ouvriers une assurance mutuelle de secours pour les cas de maladie. Le malade reçoit gratis les soins des médecins et il touche en outre la moitié de sa paye ordinaire. Nous donnons à cette occasion une partie des amendes pour contravention aux règles de l'établissement : la participation à cette caisse est obligatoire. Les administrateurs sont choisis par les ouvriers ; nous n'intervenons qu'en qualité de caissiers. »

L'assurance mutuelle n'est pas le seul avantage dont bénéficie le personnel, qui est logé dans des cités ouvrières et dispose d'une école à l'intérieur de l'usine. De plus, il est regroupé au sein d'une coopérative d'achats qui lui fournit le pain et les produits de première nécessité : pommes de terre, saindoux ou étoffes.

Dans l'esprit puritain de Nicolas Schlumberger, l'assistance sociale gratuite ne doit pas exister. Aussi modique soit elle, une cotisation de l'ouvrier est nécessaire s'il veut prétendre bénéficier des avantages sociaux. Plus progressiste que paternaliste, il partage ses convictions avec les autres membres de sa famille, comme Jean-Jacques Bourcart, à l'origine de la loi sur la limitation du temps de travail des enfants.

Le dilemme de la guerre de 1870

Quand Nicolas Schlumberger meurt en 1867, les bases de l'entreprise familiale sont solidement posées à Guebwiller. La gestion des affaires est gérée par deux de ses fils, Jean et Adolphe quand éclate la guerre de 1870 qui va bouleverser l'Alsace.

En 1871, le dilemme auquel sont confrontés les Schlumberger à Guebwiller est celui de toutes les familles alsaciennes ou lorraines : Faut-il rester sur une terre devenue allemande ou partir ? Faut-il, comme certains de leurs confrères ont décidé de le faire, transplanter leurs usines sur le versant français des Vosges ? Pour les Schlumberger comme pour leurs ouvriers qui sont nombreux à mettre en valeur de petites exploitations agricoles, la perspective n'a rien de réjouissante. Aussi décident-ils, au mépris de leur opposition à l'occupant allemand, que Nicolas Schlumberger et Cie restera à Guebwiller.

Marguerite Schlumberger, Française engagée
Conrad schlumberger
Conrad schlumberger
(1878-1936).
(Collection privée)

Pour Paul Schlumberger, le fils de Jean, le problème est différent. Marié à Marguerite de Witt, petite fille de Guizot, ministre sous la monarchie de Juillet, il garde la France au coeur et sait qu'un jour ou l'autre, ses fils devront quitter Guebwiller. À l'âge de quinze ans, les jeunes alsaciens sont en effet confrontés à une alternative impitoyable : s'inscrire sur les listes militaires allemandes ou s'exiler. Le choix est fait sans l'ombre d'une hésitation : les fils de Paul et Marguerite Schlumberger ne porteront pas l'uniforme allemand. Dans l'attente de ce départ tenu pour certain, la résistance passive s'organise et Marguerite Schlumberger -De Witt est en première ligne. En 1873, quand le Kronprinz se rend à Guebwiller, il trouve un bourg aux volets insolemment clos en signe de protestation. Marguerite Schlumberger -De Witt ne se contente pas d'être une femme du monde cocardière. C'est aussi elle qui crée à Guebwiller deux cabarets anti-alcooliques où l'on consomme des bols de bouillon. Présidente d'une association pour le relèvement des prostituées, elle deviendra une des premières suffragettes de France et dirigera la Ligue Internationale pour le droit des femmes.

Autant dire que les enfants sont à la fois nourris de patriotisme et de volonté. Les uns après les autres ils quittent Guebwiller : Jean en 1892, Conrad en 1893, Daniel en 1894 (tombé au Champ d'Honneur en 1915), Marcel en 1899 et enfin Maurice en 1901.

Un fils écrivain et deux scientifiques

Paul Schlumberger n'a pas l'intention de vivre de ses rentes. Dès son arrivée à Paris en 1901, il participe activement à la gestion des nouvelles sociétés créées par sa famille, tout en soutenant les projets de ses enfants.

Jean, l'aîné, est le premier à bénéficier de l'aide bienveillante de son père. Ayant dû sacrifier sa vocation scientifique pour entrer dans l'entreprise familiale, ce dernier n'entend pas contrarier celle de ses enfants. Jean veut écrire, il écrira. Romancier moraliste, il écrit, non sans talent, des oeuvres racontant la destinée d'une famille ou d'un groupe comme Saint Saturnin. Mais c'est surtout en participant, aux côtés d'André Gide et de Gaston Gallimard, à la fondation de la Nouvelle Revue Française (NRF) en 1908 et à celle des éditions Gallimard, qu'il demeure dans l'histoire de l'édition Française.

Les deux frères de Jean Schlumberger, Conrad et Marcel, ont choisi une toute autre voie, celle de la recherche scientifique. Là encore, leur père est là pour les épauler et veiller à ce qu'il soit fait un bon usage des sommes investies. En 1919, il consigne par écrit les termes du contrat moral qui le lie à ses enfants : « Je m'engage à verser à mes fils Conrad et Marcel les fonds nécessaires à l'étude des recherches en vue de déterminer la nature du sous-sol par les courants électriques jusqu'à concurrence de la somme de cinq cent mille francs. En contrepartie, mes fils s'engageront à ne pas éparpiller leurs efforts, à s'abstenir de recherches ou d'inventions dans d'autres domaines. Le champ d'activité est assez vaste pour suffire à leur génie inventif et pour l'explorer, il faut qu'ils s'y consacrent entièrement. ». On retrouve bien là l'idée de spécialisation chère aux Schlumberger comme à tous les puritains.

La naissance de la banque Schlumberger

Maurice Schlumberger
Maurice Schlumberger (1886-1977), banquier.
(Collection privée)
Quant à Maurice, après avoir terminé ses études à Janson de Sailly puis à l'École des Sciences politiques, il organise avec trois camarades de promotion (André Istel, Camille Riboud, Louis Noyer) un voyage autour du monde d'étude et de découverte. C'est donc avec André Istel et Louis Noyer que Maurice fonde en 1919, la société Schlumberger, Istel, Noyer. Ce cabinet d'études financières et d'arbitrage commercial se transformera ensuite en Banque. Celle ci se différenciera des autres maisons en alliant les nouvelles techniques de gestion bancaire et la mise au point de produits financiers encore inconnus en France. Ainsi, avec le « Compte de gestion » et la « Société de gestion Mobilière » Schlumberger et Cie donne ainsi naissance à des instruments de gestion collective, précurseurs des SICAV d'aujourd'hui. Ce dynamisme va de pair avec la participation de leurs employés. Dès 1920, les associés de la Banque l'expliquent dans une lettre à un de leurs collaborateurs : « nous sommes convaincus que le succès, dans une entreprise quelconque, dépend avant tout de la valeur de ce qui y collaborent ; dans tous les domaines et détails de son activité, nous voulons donc que chacun apporte un même désir de se rapprocher du maximum dont il est capable. Mais si chacun participe par son effort au succès de l'ensemble, nous désirons que tous bénéficient des résultats de notre entreprise. Nous avons donc l'intention de distribuer à la fin de chaque année une gratification qui tiendra compte à la fois de la valeur de chaque collaborateur et des bénéfices réalisés par l'affaire ». Avant même l'idée gaulliste de participation, les associés vont donc plus loin que la simple redistribution de résultats.



L'Impression sur tissu à Jouy-en-Josas (1762-1842)

Christophe Philippe Oberkampf crée en 1762, à Jouy-en-Josas (Yvelines ) une manufacture d'impression sur toile qui atteint une grande renommée. Il parvient à la maintenir sous la Révolution. Après 1815 l'entreprise décline jusqu'à sa liquidation en 1815.

L'escarpolette
L'escarpolette.
(Musée de la Toile de Jouy-Jouy en Josas ©Christophe Walter)
Une très longue prohibition

Dès la fin du XVIe siècle, les toiles de coton peintes aux Indes (les indiennes) connaissent un vif succès. Celles-ci sont importées, par les Portuguais, puis par la Compagnie Française des Indes Orientales, à partir de sa création en 1664 par Colbert.

Mais en 1686, sous la pression des drapiers normands et des soyeux lyonnais, Louvois interdit dans le royaume, à la fois l'importation des toiles des Indes et l'impression sur toile de coton blanc.

Des arrêtés ordonnent la destruction des bois gravés nécessaires à l'impression sur tissu. Cette prohibition survenant très peu de temps après la Révocation de l'Édit de Nantes, contraint à l'exil ou à la clandestinité, de nombreux artisans, dont beaucoup sont originaires du Gard, et protestants. Elle favorisera la création en Suisse – dans le canton de Neuchâtel, en particulier de fabriques d'indiennes, dont la plus célèbre est celle du Bied.

Malgré les interdictions, la fabrication clandestine continue, particulièrement autour de Paris où la mode des indiennes fait fureur. Par ailleurs la Compagnie des Indes obtient des dérogations pour s'assurer le transport des toiles sur ses bateaux. À partir de 1740, la répression diminue. En 1759, l'aurorisation de peindre et d'imprimer sur toile est rétablie.

Oberkampf à Jouy-en-Josas

Lit à la polonaise
Lit à la polonaise au motif : l'abreuvoir.
(Musée de la Toile de
Jouy-Jouy en Josas)
C'est à ce moment qu'arrive en France Christophe Philippe Oberkampf (1738- 1815), un protestant originaire d'Allemagne, ayant d'abord travaillé chez son père à Aarau en Suisse, puis dans la fabrique Koechlin-Dolfuss à Mulhouse et chez Mr. Cottin graveur à Paris.

Il s'associe en 1762 avec un suisse, Antoine de Tavannes, pour s'installer à Jouy-en-Josas au bord de la Bièvre, rivière dont les eaux ont la propriété de fixer les teintures.

Après une période de difficultés financières, l'affaire entre dans une ère de forte croissance.

La cour apprécie la qualité des indiennes de Jouy, la Reine Marie-Antoinette vient visiter l'usine en 1781. La manufacture reçoit le titre de Manufacture Royale.

II devient indispensable d'agrandir les ateliers : En 1792 Oberkampf fait construire un grand bâtiment : 110 mètres de long, 14 m de large, 23 m de haut. Le rythme de la fabrication ne cesse de croître, en même temps que la surface de l'établissement et le nombre des ouvriers.

Devant la difficulté de s'approvisionner en toile blanche de l'Inde, Oberkampf crée sa propre filature à Essonnes en 1804.

Les raisons de la réussite

Le ballon de Gonesse
Le ballon de Gonesse.
(Musée de la Toile de Jouy-Jouy
en Josas ©Gérard Dufresne)
La réussite de la Manufacture de Jouy provient d'une bonne organisation de la fabrication et d'un encadrement adapté pour les achats de fourniture et la vente des toiles. Oberkampf a toujours eu aussi le souci de l'amélioration des techniques de fabrication, de la qualité des teintures et de la variété des motifs, dont le dessin souvent confié à de très bons artistes a contribué plus que tout à la renommée des toiles de Jouy.

Pour l'aider dans ses affaires, Oberkampf s'entourera de son frère Frédéric, de ses neveux Widmer, de ses beaux-frères Petineau et plus tard de son gendre Feray et de son plus jeune fils Émile.

Le déclin

Mais dès 1806, la récession s'amorce ; le Blocus Continental de 1809 provoque une stagnation des affaires, la concurrence s'organise, le goût change. L'invasion des Alliés en 1815 entraîne la fermeture des ateliers. Oberkampf meurt cette même année.

Son fils Émile lui succède jusqu'en 1822, date à laquelle l'associé Barbet devient seul directeur ; à la dynastie Oberkampf se substitue la dynastie Barbet dite « de Jouy » pour se différencier d'autres membres de la famille, indienneurs à Rouen.

La fermeture de la Manufacture est définitive en 1843 ; le patrimoine industriel est dispersé et la plupart des bâtiments démolis. Il ne subsiste aujourd'hui que deux ailes de la maison d'Oberkampf, dont l'une est transformé en Mairie de Jouy-en-Josas et l'ancien moulin des calandres, surélevé au début du siècle pour accueillir une usine de produits chimiques.



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Source : Musée virtuel du protestantisme français