Musée virtuel du protestantisme français
Un peu d'histoire

19e siècle

La communauté protestante
Les débats théologiques
Les protestants et la vie publique
Les domaines d'action
Les protestants et la vie économique
Les protestantismes européens
Portraits


Alexandre Vinet
Alexandre Vinet (1797-1847).
(Société Évangélique de Genève)
Le protestantisme ayant de nouveau droit de cité en France au XIXe siècle, plusieurs pasteurs et théologiens vont participer à la fondation des Églises protestantes, et aux débats théologiques en vigueur.

De la dynastie des Monod à celle des Coquerel, en passant par Antoine Vermeil, Samuel Vincent, Auguste Sabatier et tant d'autres, la communauté protestante, dans sa diversité, peut se réjouir du dynamisme qui est alors le sien. S'y ajoutent ces pasteurs venus d'Angleterre ou de Suisse, tels Charles Cook ou les Bost, toutes personnalités de grande énergie ne craignant ni le débat, ni l'engagement.

Pour informations complémentaires, voir : Portraits.

Raoul Allier (1862-1939)
Eugène Bersier (1831-1889)
Jean-Louis Blessig (1747-1816)
Ami Bost (1790-1874)
Timothée Colani (1824-1888)
Athanase Coquerel (1795-1868)
Athanase Coquerel fils (1820-1875)
Tommy Fallot (1844-1904)
François Haerter (1797-1874)
Frédéric Horning (1809-1882)
Frédéric Lichtenberger (1832-1899)
Paul-Henri Marron (1754-1832)
Eugène Ménégoz (1838-1921)
Adolphe Monod (1802-1856)
Frédéric Monod (1794-1863)
Wilfred Monod (1867-1943)
Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826)
Edmond de Hault de Pressensé (1824-1891)
François Puaux (1806-1895)
Édouard Reuss (1804-1891)
Albert Réville (1826-1906)
Auguste Sabatier (1839-1901)
Edmond Scherer (1815-1889)
Friedrich David Ernst Schleiermacher (1768-1834)
Jules Steeg (1836-1898)
Samuel Vincent (1787-1837)
Alexandre Vinet (1797-1847)
Charles Wagner (1852-1918)



Raoul Allier (1862-1939)

Raoul Allier
Raoul Allier (1862-1939).
(Collection privée)
Professeur de théologie

Ancien élève de l'École Normale supérieure de la rue d'Ulm, agrégé de philosophie en 1885, il est nommé professeur de philosophie au lycée de Montauban et, quelques mois plus tard, chargé de cours à la Faculté de théologie protestante de cette ville. Puis, en 1889, il est chargé de cours à la Faculté de théologie de Paris, dont il deviendra titulaire en 1902 (thèse sur la Cabale des dévots).

Très marqué par la personnalité et la prédication chrétienne sociale de Tommy Fallot, il participe aux travaux de la Société d'aide fraternelle et d'études sociales que ce dernier a fondée. Il est un des fondateurs et premier président de la Fédération française des associations chrétiennes d'étudiants, et développe le rayonnement de l'Association des étudiants protestants de Paris (rue Vaugirard) qu'il préside à partir de 1920.

Convaincu de l'innocence du capitaine Dreyfus, il publie une étude transparente sur Voltaire et Calas, puis une série d'articles dans le journal Le siècle. Ce réformiste profondément patriote noue des contacts bénéfiques, tant à gauche avec des membres de la Ligue des Droits de l'Homme, qu'à droite avec des membres d'un Comité catholique pour la défense du droit.

Lors de la préparation de la Loi de Séparation de l'Église et de l'État, il milite ardemment dans Le Siècle et auprès des parlementaires, pour une conception libérale de la nouvelle organisation, c'est-à-dire pour une séparation complète et définitive des Églises et de l'État.

Membre du comité directeur de la société des Missions Évangéliques de Paris, il défend avec force dans le siècle la liberté des cultes menacée à Madagascar par la politique de laïcisation menée par le Gouverneur Général, Victor Augagneur et dirigée surtout contre les missions protestantes.

La guerre de 1914-1918, durant laquelle il perd son fils aîné, tué dès août 1914, le marque profondément et il participe à la lutte contre le « défaitisme » par une grande activité de prédicateur laïc et de conférencier. Les quatre-vingt-une Conférences de guerre que, patriote et croyant, Raoul Allier prononce de mardi en mardi dans les quatre plus grands temples de Paris, ont un grand retentissement.

Devenu doyen de la Faculté de théologie de Paris en 1920, il fait adopter une politique ambitieuse d'accueil d'étudiants étrangers et de contacts avec les étudiants d'Europe centrale et orientale.

Ses écrits

Trois ouvrages de philosophie religieuse et de sociologie témoignent de sa pensée : La Psychologie de la conversion chez les peuples non-civilisés (1925), Le Non-civilisé et Nous (1927, Magie et religion (1935). Il dénonçait ainsi le rôle dégradant de la magie dans les différentes civilisations et dans la religion.


Bibliographie
• RICHARD, Gaston, La vie et l'oeuvre de Raoul Allier, Berger-Levrault, 1948, 330 pages.
• Revue du Christianisme Social, Numéro 1, L'oeuvre de Raoul Allier et la sociologie religieuse, Repris dans Bastidiana, n° 2, avril-juin 1993, pp. 21-30, pp. 60-72.


Eugène Bersier (1831-1889)

Le pasteur Eugène Bersier fait preuve d'une grande activité. Comme fondateur de l'Église évangélique de l'Étoile et comme créateur d'une nouvelle liturgie. C'est de plus un homme d'union qui cherche à rétablir l'unité de l'Église réformée déchirée.

Premières années

Pasteur Eugène Bersier
Pasteur Eugène Bersier (1831-1889).
(S.H.P.F.)
Eugène Bersier est né à Morges (Canton de Vaud), en 1831, d'un père vaudois, d'une mère mi-vaudoise, mi-anglaise.

Après une enfance genevoise, à dix-sept ans, il passe deux ans aux États-Unis, où il est maître d'internat.

À son retour, il entreprend des études de théologie à l'Oratoire (École de théologie de Genève proche du Réveil). À la fin de ses études, en 1854, il part en Allemagne, puis à Paris, compléter sa culture générale. Il fréquente la chapelle Taitbout, église libre, haut-lieu parisien du Réveil.

Il y rencontre la famille Hollard, et se fiance avec Marie Hollard, qu'il épouse en 1855 et dont il aura cinq enfants.

Son premier poste pastoral est un poste d'évangélisation en milieu populaire au Faubourg Saint-Antoine. Puis il aide son oncle, Victor de Pressensé, dans l'administration des nombreuses sociétés protestantes issues du réveil.

En 1860, il est appelé à remplacer provisoirement un pasteur de la chapelle Taitbout. Il y reste jusqu'en 1874. C'est un prédicateur connu et apprécié. En 1863, paraît le premier de ses sept volumes de sermons.

Fondation de l'Église évangélique de l'Étoile

En 1866, Bersier déménage à la campagne, Porte Maillot, pour la santé de ses enfants. Il préside des réunions le soir, dans une salle d'école à Neuilly, puis avenue de la Grande Armée. En 1868, s'ouvre la chapelle de l'Étoile, sorte d'annexe de la chapelle Taitbout. La communauté prend peu à peu son autonomie et devient l'Église évangélique de l'Étoile.

Par le style néogothique du temple qu'il fait ériger dans cette même avenue et par la nouvelle liturgie qu'il conçoit, Bersier fait là une oeuvre très personnelle.

En 1872, il assiste au synode des Églises réformées en tant que délégué des Églises libres. Il rédige ensuite l'histoire de cet important synode.

En 1874, il quitte l'Église libre pour rejoindre les Églises réformées. L'Église de l'Étoile se rattache aussi aux Églises réformées en 1877.

En 1877 également, est fondée, dans un bâtiment contigu du temple de l'Étoile, l'école professionnelle de jeunes filles de Paris ancêtre de l'Association Méromédia.

Bersier meurt en 1889, à 59 ans, en pleine activité.

Le pasteur Eugène Bersier était un homme de paix et d'union qui a cherché à rétablir l'unité de l'Église réformée déchirée. Il est une personnalité ouverte, n'hésitant pas à accueillir à l'Étoile pendant dix ans, comme directeur de l'école du dimanche, Auguste Sabatier, dont il ne partageait pas tout à fait la théologie.

Il faut noter aussi sa passion pour l'histoire du protestantisme. Il devient vice-président de la S.H.P.F. (Société d'Histoire du Protestantisme Français) et se fait remarquer par les conférences qu'il prononce en 1885 pour le deuxième centenaire de la Révocation de l'Édit de Nantes.

La figure de Coligny le fascine et il conçoit le projet d'un mémorial en son honneur, mémorial inauguré en 1889, rue de Rivoli, contre le chevet du Temple de l'Oratoire.



Jean-Louis Blessig (1747-1816)

Cet universitaire a tenté d'accorder les principes du luthérianisme traditionnel aux thèses de l'Aufklärung, avec le but de justifier la foi évangélique par des arguments tirés de la Raison, puis de la concrétiser dans la pratique quotidienne.

Mausolée du Maréchal
Strasbourg, Mausolée du
Maréchal de Saxe par Pigalle.
Statue du XVIIIe siècle,
église Saint Thomas.
(Collection privée)
Un prédicateur remarquable

Après des études au Gymnase de Strasbourg, il est docteur en philosophie en 1770, puis professeur en philosophie puis théologie, enfin recteur de l'Université (1786-1789). La réputation internationale de Blessig est d'abord celle d'un prédicateur remarquable, et ses discours lors des grandes célébrations politiques ou historiques (centenaire du rattachement à la France, translation du corps du Maréchal de Saxe) ont un retentissement européen. Partisan de la Révolution à ses débuts, membre élu de la Municipalité, il appelle dès août 1789 les luthériens au calme et signe en août 1792 une adresse à la Législative contre la déposition de Louis XVI. Il sera emprisonné pendant 11 mois en 1793-1794. De forte culture germanique, son rôle est essentiel dans la rédaction des Articles Organiques et dans l'organisation des structures ecclésiales de l'Église luthérienne, dont il deviendra Inspecteur ecclésiastique et membre du consistoire général.

Médiateur engagé

Lié aux cercles maçonniques, il rédige les statuts de la Société des philanthropes qu'il fonde en 1775 avec les frères de Türckheim, justification doctrinale d'inspiration chrétienne des Droits de l'Homme et du Citoyen, militant en particulier pour l'émancipation des Juifs. « Premier ecclésiastique protestant d'Alsace », il en a écarté les théologiens de tendance orthodoxe ou piétiste, en essayant d'harmoniser l'esprit du temps et le christianisme. Il a été très actif dans le domaine de la bienfaisance et de la diffusion de la Bible.


Pasteur Ami Bost
Pasteur Ami Bost (1790-1874).
(Société Évangélique de Genève)

Ami Bost (1790-1874)

Il est considéré comme un des plus célèbres propagandistes du Réveil, redouté de ses adversaires en raison de son « mauvais caractère », de son sens de la polémique, particulièrement au début de son ministère. Bon musicien, il compose des cantiques, dont certains sont encore en usage.

Esquisse biographique

Né à Genève, formé par les Frères moraves, dont la spiritualité le marquera toute sa vie, il entreprend ses études de théologie à Genève. Consacré en 1814, il passe deux ans à Genève comme enseignant, puis suffragant dans le Jura bernois, et enfin quelque mois comme évangéliste itinérant.

Il revient en France en 1819 après avoir rompu avec l'Église nationale de Genève, et il se met au service de la société continentale de Londres comme « missionnaire » du Réveil. Il exerce son ministère surtout en Alsace, mais il doit quitter la France en 1822 en raison des plaintes de pasteurs hostiles au Réveil qu'il avait vivement attaqués. Il exerce en Allemagne, rentre en Suisse en 1825, comme pasteur dissident. Il est réintégré en 1840 dans l'Église nationale de Genève. Après la révolution de Genève, il revient en France en 1843 comme pasteur dans le Cher puis à Melun pendant trois années : il est accepté comme aumônier de la maison centrale, mais défendant souvent les détenus il se fait mal voir des autorités, malgré l'appui de Tocqueville, président du comité des prisons. À partir de 1848, il se retire du ministère proprement dit, enseigne à Neuchâtel, séjourne à Jersey, à Paris, à Pau, et termine sa vie aux environs de La Force (Dordogne) chez son fils John.

Propagateur et écrivain majeur du « Réveil »

En plus de brochures polémiques, il a rédigé plusieurs ouvrages, traductions, et a laissé des Mémoires pouvant servir à l'histoire du réveil religieux des Églises protestantes de la Suisse et de la France, et à l'intelligence des principales questions théologiques et ecclésiastiques (3 vol., Paris, Meyrueis, 1854-1855).



Timothée Colani (1824-1888)

Un libéral et un radical

Antoine Colani
Antoine Colani.
(Sté des Missions)
Né en Wurtemberg, Colani reçoit une éducation piétiste dans l'union d'une communauté de frères moraves. Il fait ses études de théologie à la Faculté de Strasbourg et devient pasteur de la paroisse Saint-Nicolas ; il occupe la chaire d'éloquence sacrée à la Faculté. Ses contacts avec Scherer et l'influence de Reuss l'avaient convaincu de la nécessité d'un renouvellement de la pensée théologique francophone permettant de présenter à l'intelligence contemporaine un message chrétien qu'elle pouvait recevoir. Il fonde en 1850 la Revue de théologie et de philosophie chrétienne ou Revue de Strasbourg qui devient vite le porte-parole du libéralisme radical. Colani reprochait à l'orthodoxie, incarnée pour lui par les hommes du réveil, « de n'être pas un humanisme, de faire planer Dieu au-dessus du monde, de ne prendre en compte ni l'humanité de Jésus, ni les progrès à l'oeuvre dans la société ». Il retranchait d'ailleurs du Nouveau testament tout ce qui pouvait donner à Jésus des qualités qui ne seraient pas de ce monde (son rôle eschatologique) considérant l'affirmation religieuse comme étant sans signification, si le sujet ne vit pas d'elle et pour elle. (dans Les protestant A. Encrevé 1993, op. cité).

Ces positions ont été à l'origine de violentes polémiques (cf. le temps des divisions). Les évangéliquesreprochent à Colani d'édifier sa christologie uniquement sur le terrain de la morale et de la conscience, et « de supprimer le fondement du caractère unique que présente l'interpellation divine adressée à l'homme en Jésus-Christ ». Ils créent, en 1854, leur propre revue, la Revue Chrétienne. Après 1871, Colani abandonne tout à fait ses fonctions pastorale et professorale ; sous-bibliothécaire à la Sorbonne en 1877, il s'intéresse davantage aux questions littéraires et politiques, et collabore à différents journaux (Le Temps, la République française de Gambetta). Au synode général de l'Église réformée en 1872, ses interventions en faveur de l'héritage spirituel de la Réforme, plus ou moins méconnu selon lui par l'orthodoxie protestante, sont remarquées, de même que son opposition totale à la Déclaration de foi, telle qu'adoptée par le synode.



Athanase Coquerel (1795-1868)

Un homme engagé dans son temps


Athanase Coquerel père
Athanase Coquerel père (1795-1868).
(S.H.P.F.)
Après des études de théologie à Genève et Montauban, et un premier ministère à Amsterdam, il s'installe, en 1830, comme pasteur à Paris, où il demeurera jusqu'à sa mort. Homme de bonne culture, orateur remarquable, il fut un des représentants éminents du mouvement libéral, et participa à la fondation du Lien.

Homme de son temps par sa volonté d'être moderne (en 1842 il publie un ouvrage intitulé L'Orthodoxie moderne) et scientifique (en 1847 il fait paraître Le Christianisme expérimental), il veut traiter du christianisme comme d'autres domaines de la connaissance, il revendique pour la théologie le statut de science.

En fait, il se contente de présenter une simple atténuation des doctrines traditionnelles, dépourvue de justifications scientifiques, sans envisager une réfutation argumentée de la dogmatique du siècle. Il effectue donc un tri entre ce qui lui paraît admissible, et ce qui lui semble inacceptable. Souvent ses raisonnements semblent s'arrêter en chemin, parce que leur auteur, plutôt que de s'attacher à leur logique interne, a décidé, a priori, de rester dans le cadre de ce qui est pour lui le christianisme.

S'il se montre assez hardi dans ses livres, il l'est beaucoup moins dans ses sermons. Il y prêche avant tout la morale, ayant tendance à considérer la théologie comme une science réservée aux spécialistes. Quand, explique-t-il dans L'Orthodoxie moderne, un fidèle ne comprend pas tel ou tel passage de la Bible, il doit simplement se dire que ce paragraphe a été écrit « pour des enfants doués de facultés plus élevées ». Dans un sermon intitulé « Sanctification du nom de Dieu », il suggère que sanctifier Dieu c'est simplement le connaître et il ajoute : « laissez de si hautes pensées à des esprits que Dieu a fait pour elles ; n'aspirez à rien au-delà de vos forces. ». L'un de ses biographes a écrit que sa prédication se résumait à l'affirmation de l'Évangile comme : « un ensemble de préceptes et de simples vérités pour servir de modèle dans la conduite de la vie : [...] Avant de vous demander ce que vous avez cru, le juge suprême vous demandera comment vous avez vécu ».

Bien que représentant modéré du mouvement libéral, il sera en butte aux attaques des évangéliques car il apporte son soutien aux positions ecclésiastiques des libéraux extrémistes. À partir de 1844 il n'eut plus le droit d'exercer au temple du village des Batignolles qu'il avait pourtant fait construire, et à la fin de sa vie les candidats qu'il présentait à sa suffragance lui furent refusés. Au même moment son fils se voyait aussi refuser une suffragance : déboires que ses partisans estimèrent être une vraie persécution. En fait, il est possible que cette hostilité soit en rapport avec son influence politique et son rôle sous la Deuxième République : député à l'Assemblée constituante de 1848, puis à la Législative de 1849, il a participé à la préparation du décret du 26 mars 1852 créant le Conseil central des Églises réformées, lequel pouvait être sensible à une influence possible et redoutée en faveur du courant libéral.



Athanase Coquerel fils (1820-1875)

Le fondateur de l'Union protestante libérale

Athanase Coquerel fils
Athanase Coquerel fils.
(S.H.P.F.)
Fils d'Athanase Coquerel, il commence son ministère pastoral à Nîmes.

En 1848 il devient aumônier du lycée Henri IV à Paris, et sera le prédicateur favori du mouvement libéral. Sans pouvoir être considéré comme libéral extrémiste, il est très hostile au principe des confessions de foi obligatoires. N'admettant pas la divinité du Christ, il voit surtout dans la religion le lieu d'un développement moral marqué par la miséricorde de Jésus.

Il sera un acteur essentiel de la crise aiguë de 1864 entre libéraux et évangéliques : comme il avait cédé sa chaire à des pasteurs extrémistes tels Colani ou Réville, le consistoire, à majorité évangélique, ne lui renouvelle pas sa suffragance. Le brillant prédicateur continuera de prêcher dans des salles louées par l'Union protestante libérale qu'il a créée en 1861 ; mais il se refuse à mettre sur pied une véritable Église indépendante. Très cultivé, membre du comité de la S.H.P.F., il fut une figure marquante du monde intellectuel protestant de la capitale.



Tommy Fallot (1844-1904)

Devenu pasteur, Tommy Fallot est profondément marqué dès sa jeunesse par le peu d'intérêt que le protestantisme, très divisé à la fin du XIXe siècle, porte aux questions sociales. Il sera l'initiateur du grand mouvement du « Christianisme social ».

Les études

Tommy Fallot
Tommy Fallot.
(S.H.P.F.)
Tommy Fallot est né au Ban de la Roche en Alsace en 1844. Dans ce lieu marqué par le souvenir du pasteur Frédéric Oberlin (1740-1826), il est très tôt sensible à l'influence d'hommes de foi soucieux des problèmes sociaux liés à l'industrialisation et à l'émergence du prolétariat :

Daniel Le Grand (1783-1859) son grand père, industriel au Ban de la Roche.
Christophe Dieterlin (1818-1875), industriel, mais avant tout « homme de Dieu » convaincu que le message de l'évangile est d'abord pour les pauvres et les malheureux quelles que soient leurs souffrances.

Tommy Fallot commence en 1871 ses études de théologie à Strasbourg dans une faculté devenue allemande, dont l'intellectualisme le déçoit quelque peu, et termine sa vie universitaire en soutenant en 1872, sa thèse sur Les Pauvres et l'Évangile, montrant bien par là l'orientation qu'il entend donner à son ministère.

Les débuts du ministère

Après quatre années passées comme pasteur de Wildersbach, près du Ban de la Roche, il quitte l'Église luthérienne, et accepte un poste de pasteur de l'Église libre de la chapelle du Nord (boulevard de la Villette), un des quartiers les plus populaires de Paris.

C'est là qu'il entre en contact avec l'oeuvre d'évangélisation du Révérend Robert Mac All, pasteur anglais, animateur des « conférences morales », destinées à apporter aux plus démunis le message de l' Évangile.

Le succès de ces réunions est à rapprocher des manifestations initiées par le Réveil grand mouvement de foi qui traverse au XIXe siècle la plupart des pays européens.

Fallot à la demande de Mac All, se charge de la « station » de la Villette qui sera pendant près de 5 ans avec son ministère à la chapelle du Nord, le centre de son activité. Mais il perçoit vite le danger majeur de cette tentative un peu fièvreuse d'évangélisation qui, dans son éloignement progressif des questions théologiques et ecclésiales, contribue aux divisions du protestantisme.

L'engagement social et politique

À partir de 1882, Fallot, en complément de son ministère pastoral, va s'attacher à la défense de la moralité publique et en particulier au problème de la prostitution.

À la suite d'une rencontre avec Joséphine Butler (1828-1906) en 1869, qui en Angleterre a entrepris une véritable croisade contre ce fléau, il crée la Ligue française pour le relèvement de la moralité publique, qui rencontre un vif écho en province aussi bien qu'à Paris.

Par ailleurs, son souci de plus en plus marqué pour les problèmes du peuple pousse Fallot à adhérer aux idées du socialisme, même s'il condamne d'emblée les excès du socialisme révolutionnaire.

« C'est mon socialisme qui m'a sauvé » écrira-t-il à un correspondant en 1892, tout en contestant fortement « la haine de classe » prêchée par des leaders qui « rêvent de revanche et de conquête ». Ce rejet du socialisme politique pousse ainsi Fallot à fonder le Cercle socialiste de la libre pensée chrétienne, devenu en 1882, la Société d'aide fraternelle et d'études sociales, qui conduira au grand mouvement du Christianisme social, projet à la fois utopique et critique visant à apporter une solution chrétienne aux questions sociales.

L'écho de ces innovations amène à Fallot des hommes éminents comme le doyen Raoul Allier et des pasteurs comme Charles Wagner, Wilfred Monod, Élie Gounelle, mais elledresse aussi contre lui une frange conservatrice et bourgeoise du protestantisme.

Pasteur dans la Drôme

En 1890, Fallot, atteint dans sa santé par 12 années d'une activité intense et déçu du peu d'écho que rencontrent ses idées socialisantes dans le protestantisme institutionnel -où les oppositions entre orthodoxes et libéraux sont vives- demande à retrouver une simple paroisse de campagne.

C'est à Sainte-Croix puis à Aouste près de Crest dans la Drôme, qu'il passera les 10 dernières années de sa vie, en véritable évangéliste des populations locales.

C'est aussi dans les nombreux écrits de cette période, qu'il montrera combien il se préoccupait d'oecuménisme bien avant que le mot ne soit prononcé et de la nécessaire unification des divers courants au sein des Églises Réformées.


Bibliographie
• BOEGNER, Marc, La vie et la pensée de Tommy Fallot, Berger-Levrault, Paris, 1914.


François Haerter (1797-1874)

F. Haerter
F. Haerter (1797-1874).
(Mours)
Un protestant militant

Pasteur luthérien à Strasbourg, il incarne le Réveil coloré d'une nuance piétiste. Homme d'action, il participe à la création de nombreuses oeuvres ou sociétés, dont La Société Évangélique de Strasbourg (1834) qui édite et diffuse la Bible, et déploie une action en mission intérieure, en particulier dans les milieux ouvriers. Il fonda en 1842 une maison de diaconesses, se consacrant aux activités scolaires, crèches, garde-malades, soupes populaires, l'établissement des diaconesses ayant ultérieurement la charge de l'hôpital municipal de Mulhouse. En 1856 un hôpital est fondé à Guebwiller. Les autres oeuvres sont la Société biblique, la Société des Missions Évangéliques, l'Union Chrétienne de Jeunes Gens. Fidèle à l'Église officielle, à sa chaire du Temple Neuf, son influence fut importante, car il avait réussi à retenir dans l'Église les milieux piétistes de Strasbourg, dont de nombreux membres éminents développèrent les oeuvres sociales dans tout l'Alsace.



Frédéric Horning (1809-1882)

Le fondateur de la Société évangélique luthérienne

Après des études à Strasbourg, il fut longtemps pasteur dans cette même ville, à l'église Saint Pierre le Jeune. D'abord libéral, il devint l'ardent défenseur d'un retour aux sources du luthéranisme : catéchisme de Luther et vieux cantiques luthériens remis à l'honneur, surtout respect de l'autorité de la confession de foi luthérienne. Lorsqu'en 1848 l'Assemblée luthérienne s'était montré favorable à l'union avec les réformés, il prononça une « mise en garde » et fonda la Société Évangélique Luthérienne dont le propos était de diffuser « une plus grande fidélité aux dogmes traditionnels, et de souligner la place centrale de la justification par la foi face à l'activisme, à l'ascétisme et au sentimentalisme de certains milieux protestants de son temps » (Les protestants, A. Encrevé, op. cité). Cet excellent prédicateur a opéré un recentrage sur la vie paroissiale à un moment où certains protestants avaient plutôt tendance à s'investir dans des groupes ou des mouvements. Ce n'est pas pour autant qu'il ne prit pas sa part aux grandes réalisations sociales de son temps.


Bibliographie
• MAYEUR, Jean-Marie et HILAIRE, Yves-Marie, Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, Beauchesne, Paris, 1985-, 9 Tomes. Tome 5, Les protestants, ENCREVÉ, André (dir.), 1993


Frédéric Lichtenberger (1832-1899)

Pasteur luthérien et professeur à la Faculté de théologie de Strasbourg, il quitte l'Alsace annexée. Doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, considéré comme évangélique modéré, il oeuvre à la conciliation entre les différents courants du protestantisme français.

Étude sur le principe du Protestantisme
« Étude sur le principe
du Protestantisme »
par Lichtenberger.
(S.H.P.F.)
Strasbourg

Après des études théologiques à Strasbourg et plusieurs séjours en Allemagne et à Paris, il est pasteur (1858 -1864) à l'Église du Temple Neuf à Strasbourg. Il soutient sa thèse de licence de théologie Étude sur le principe du protestantisme d'après la théologie allemande contemporaine, puis sa thèse de doctorat (1860) Des éléments constitutifs de la science dogmatique. En 1864, il est nommé professeur de morale à la Faculté de théologie. Influencé par Vinet, il s'inscrit dans le courant évangélique modéré, opposé à tout formalisme liturgique ou doctrinal.

En février 1871, Frédéric Lichtenberger rappelle du haut de sa chaire « Nos devoirs envers la France », et le 26 novembre de la même année, après avoir refusé d'enseigner la morale en allemand et de pactiser avec la nouvelle administration, il prononce à l'Église Saint-Nicolas son célèbre sermon « l'Alsace en deuil » dans lequel il oppose la conscience chrétienne à l'abus de la force.

Paris

Contraint de quitter Strasbourg, il s'installe à Paris et devient pasteur à l'Église libre de la Chapelle Taitbout. Il fonde en 1873 avec Edmond de Pressensé, Eugène Bersier et Auguste Sabatier une École libre de sciences théologiques, dont l'un des buts est de donner aux anciens professeurs émigrés de la Faculté de Strasbourg la possibilité de reprendre leur enseignement. En 1877, la nouvelle Faculté de théologie protestante de Paris – née du transfert de celle de Strasbourg – ayant été créée, il est chargé du cours de morale évangélique ; il en devient Doyen en 1880. Son Histoire des idées religieuses en Allemagne depuis le milieu du XVIIIe siècle jusqu'à nos jours, publiée en 1873 a pour but de faire connaître au public français les résultats des recherches de l'école historique allemande. Il dirige la publication des 13 volumes de l'Encyclopédie des sciences religieuses (1877-1882), qui réunit les principaux théologiens francophones, sans distinction de nuances dogmatiques ou doctrinales.

Membre du Conseil général des Facultés, du Conseil supérieur de l'Instruction publique, du Comité de la Société de l'histoire du protestantisme français, il est président du comité de direction du Journal du protestantisme français. Dans toutes ces charges, Lichtenberger s'efforce d'être un élément de conciliation entre les différents courants du protestantisme français de cette époque.


Bibliographie
• ENCREVE André, dir., Les protestants, Beauchesne, Paris, 1993.


Paul-Henri Marron (1754-1832)

Issu d'une famille huguenote réfugiée aux Pays-Bas, Paul-Henri Marron a été le premier pasteur de l'église reformée de Paris.

Pour informations complémentaires, voir : Paul-Henri Marron (1754-1832).



Eugène Ménégoz (1838-1921)

Un tenant du symbolo-fidéisme


Réflexions sur l'évangile du Salut
Réflexions sur l'évangile du Salut de Ménégoz.
(S.H.P.F.)

Le théologien luthérien est né en Alsace et a fait ses études de théologie à Strasbourg, ainsi que dans plusieurs universités allemandes. En 1866, il est nommé vicaire, puis pasteur de la paroisse des Billettes à Paris. En 1877, il devient directeur du séminaire de la nouvelle Faculté de théologie de Paris dont il est l'un des fondateurs. Il y enseigne la langue allemande et la théologie. En 1882, il est nommé professeur de dogmatique luthérienne et devient en 1901 doyen de cette Faculté.

Il se détache progressivement de l'orthodoxie luthérienne et devient, aux côtés d'Auguste Sabatier, le chef de l'école symbolo-fidéiste, dont il expose la thèse centrale dans Réflexions sur l'Évangile du Salut (1879) : « la foi est la condition unique, mais aussi la condition absolue du salut ». Il s'écarte ainsi des évangéliques étroits qu'il soupçonne d'avoir un penchant pour le salut par les croyances, mais aussi des libéraux qu'il voit comme prêchant le salut par l'amour de Dieu et du prochain. Il défend « le salut par la foi, indépendamment des croyances », les croyances n'étant qu'un « moyen pédagogique de premier ordre ». Pour Ménégoz, le discours religieux est relatif à un temps, et même à un état psychologique de l'individu. De ce fait, la formulation des croyances, et notamment les confessions de foi très détaillées, ne sont pas d'une importance capitale.

Cette conception, teintée de piétisme et de subjectivisme, est soupçonnée par ses adversaires – malgré ses dénégations – de tenir la doctrine pour indifférente ; elle lui vaudra de vives attaques et un blâme de la Conférence pastorale luthérienne de Paris.

Mais la pensée de Ménégoz a une grande efficacité pratique : elle est bien adaptée aux préoccupations des pasteurs de paroisse qui veulent fonder sur une base solide leur refus d'attacher une trop grande importance aux débats entre théologiens. De plus, ses idées expriment un certain retour aux sources de la Réforme, d'où son influence sur le corps pastoral et les fidèles.



Adolphe Monod (1802-1856)

Pasteur Adolphe Monod
Pasteur Adolphe Monod
(1801-1856).
(S.H.P.F.)
Un grand orateur du Réveil

Le cinquième fils du pasteur Jean Monod, frère du pasteur Frédéric Monod, fit ses études à Genève. Lors d'un premier ministère à Naples pour la colonie de langue française, il se « convertit » aux idées du Réveil. Nommé en 1828 pasteur à Lyon, il entre en conflit avec la majorité libérale des « anciens » du consistoire qu'il juge non-chrétiens, « incrédules et profanes ». Encouragé par des dames « régénérées » de Paris, il se laissa emporter par son éloquence de tribun, « faisant succéder rapidement à la plus sombre expression de désespoir et d'extase un sourire tendre et expressif ». Jugé fanatique, car il n'accepte de distribuer la Cène qu'à ceux des fidèles qu'il juge dignes, sa révocation est demandée pour « refus de service » (1832). Il devint alors le pasteur d'une église indépendante (cf. le temps des divisions). En 1836, le ministre – protestant – de l'Instruction publique et des Cultes, Claramond Pelet de la Lozère, le nomme à la faculté de Montauban, où il enseigne la morale, la prédication, l'hébreu, puis l'exégèse. Il finira sa carrière à Paris comme pasteur à l'Oratoire.

Très recherché pour son talent de grand orateur (d'un style romantique), il allait partout où on lui demandait de prêcher. Ses tournées de conférences firent progresser l'orthodoxie. Il fut un des fondateurs de l'Alliance évangélique. Vers la fin de sa vie, il évolua vers une position plus modérée que celle de son frère Frédéric, affirmant, lors des assemblées protestantes de 1848, vouloir rester dans l'Église établie, et s'en tenant au principe de la confession de foi dite de La Rochelle.



Frédéric Monod (1794-1863)
F. Monod
F. Monod.
(S.H.P.F.)

Un pasteur en constante recherche

Le fils aîné du pasteur Jean Monod, frère d'Adolphe, fait ses études à Genève. Nommé pasteur à Paris en 1820, il rejoint le Réveil. Sans avoir le talent oratoire de son frère Adolphe, il déploie cependant une activité intense : fondation de la première école du dimanche à Paris, rédaction d'articles aux Archives du christianisme, participation aux diverses sociétés religieuses (Biblique, des Missions, Évangélique). Il considère que l'Église réformée est trop peu active dans la diffusion de la foi et en matière d'évangélisation. Il la quitte lors de l'assemblée de 1848, où il fait partie de la petite minorité qui réclame le vote d'une confession de foi, il entre alors en dissidence, fondant avec Agénor de Gasparin, l'« Union des Églises évangéliques libres de France » (le temps des divisions). Il est à l'origine de la construction de la chapelle du Nord inaugurée en 1849, où Tommy Fallot a exercé par la suite.



Wilfred Monod (1867-1943)

Une figure phare

C'est l'une des grandes figures pastorales réformées de la famille Monod (qui en compte beaucoup).

Né à la fin du Second Empire, il exerce un Ministère pastoral, d'abord à Rouen, puis à Paris (à l'Oratoire) de type revivaliste. Mais il a surtout pris conscience des problèmes sociaux qui sont liés au développement industriel et il a été immédiatement frappé par l'influence du socialisme en milieu ouvrier, influence dont il redoute le caractère irréligieux. Selon sa formule, l'Église tend à prêcher un Messie sans messianisme, tandis que le socialisme prêche un messianisme sans Messie. Son exigence est de trouver cette voie étroite qui ne sépare plus le Messie du Messianisme, c'est-à-dire celle qui permet de renforcer l'action sociale de l'Église, d'en faire sa vocation crédible pour le temps présent. Il s'engage alors dans deux voies complémentaires que sont le mouvement du Christianisme social d'une part, le mouvement oecuménique de rassemblement des Églises d'autre part. Le Christianisme social, doté d'une revue brillante, maintenant remplacée par Autres Temps, vise à proposer un programme social que les Églises protestantes devraient s'efforcer de réaliser.

Pour ce faire, elles doivent au moins paraître agir ensemble dans le monde de plus en plus laïc. La réalisation la plus visible en a été la création de la Fédération Protestante de France en 1905. Mais la Fédération ne regroupe à ses débuts que peu d'Églises. C'est pourquoi Wilfred Monod s'est engagé activement dans le mouvement de rassemblement des Églises protestantes qu'avait créé en 1908 l'évêque Suédois luthérien Nathan Söderblom sous le nom de Christianisme pratique, lequel tentait d'oublier les querelles théologiques pour se concentrer sur la question sociale.

Dans ce contexte, Wilfred Monod s'est aussi efforcé de construire concrètement, localement, le souci oecuménique. C'est la mise en oeuvre de la Communauté des Veilleurs en 1923 dont la liturgie a pour fondement les Béatitudes et s'inspire des liturgies de différentes confessions.

Parce qu'il ne faisait pas de la rigueur de la problématique théologique sa préoccupation première, Wilfred fut écarté de la Faculté de Théologie de Paris en 1929, ce qu'il ressentit très douloureusement.



Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826)

Jean-Frédéric Oberlin
Jean-Frédéric Oberlin
(1740-1826).
(Société Évangélique de Genève)
Une figure exemplaire

Né à Strasbourg, où son père était professeur au Collège protestant (« Gymnase »), il fait ses études de philosophie dans cette ville, puis de théologie, et devient en 1767 pasteur de l'église luthérienne de Waldersbach, paroisse du comté du Ban-de-la-Roche, qui se trouve à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Strasbourg, région de montagne déshéritée, au sol pauvre et au climat rude, avec une population de « sauvages » ignorants, parlant un patois lorrain. Il y demeurera toute sa vie, menant une expérience exceptionnelle.

Dans son ministère pastoral, inspiré du mouvement « piétiste » allemand, il est convaincu du fait que l'élévation de l'âme humaine vers le spirituel passe par une amélioration sensible des conditions matérielles de l'existence.

Ainsi il mènera de front :

Le développement d'une industrie de tissage, en favorisant le travail à domicile.
Le développement de l'agriculture par l'introduction de nouvelles semences et de nouvelles techniques de cultures (amendement des soles, irrigation, plantation et greffes d'arbres fruitiers).
La construction d'un réseau routier pour désenclaver le Ban de la Roche.
L'amélioration des conditions d'hygiène et d'habitat.
le financement de la formation de sujets capables à des professions utiles au bien public, comme par exemple celle de sage-femme.

Mais tout ceci implique un énorme effort en matière d'enseignement, qui restera toute sa vie une préoccupation première, cherchant dans le message biblique des réponses aux questions quotidiennes : « le questionnement dialectique de la théorie par la pratique, de l'action par les textes, alimente la démarche pédagogique pastorale ». Un projet pédagogique cohérent sera progressivement mis en place.

1. Son oeuvre la plus originale concerne la petite enfance : il invente les écoles maternelles. Oberlin est frappé par l'état d'abandon dans lequel sont laissés les jeunes enfants, inutiles aux travaux de la campagne avant l'âge de six ans, restant des journées entières livrés à eux-mêmes, sans surveillance, sans éducation. Il va créer une nouvelle institution, celle des « poêles à tricoter » : dans une maison, une pièce avec son poêle et sa chaleur bienvenue en hiver, est consacrée à l'accueil des enfants, sous la direction des « conductrices de la tendre enfance ».

Ces conductrices sont des jeunes filles célibataires, non émancipées, ce qui oblige à obtenir l'accord préalable du chef de famille. Elles sont rémunérées pour ce travail, la rémunération étant une garantie d'indépendance de l'institution par rapport aux familles, et gage de sérieux et d'engagement professionnel. Ce caractère contractuel donne aux jeunes paysannes qui s'engagent aux côtés d'Oberlin un véritable statut social dans l'accomplissement d'une réelle tâche de service public.

Ce choix participe du projet éducatif, inspiré par la théologie piétiste : la connaissance du Divin est liée à l'éducation des sens, la raison étant souvent un obstacle à la quête spirituelle ; c'est la femme, la mère, qui possède cette sensibilité lui permettant de réagir sur le potentiel sensitif et émotionnel du jeune enfant, or les mères sont hors d'état de s'occuper de leurs enfants, d'où la nécessité de leur substituer des personnes du même sexe qui, sans contraintes domestiques, seront disponibles pour mener cette tâche difficile. Position d'autant plus originale qu'en général les discours sur la petite enfance nient le plus souvent une possibilité d'éducation des enfants avant 7 ans, reconnaissant aux seules familles une responsabilité avant tout nourricière jusqu'à cet âge. Les familles, exclues du processus éducatif, sont néanmoins tenues au courant des résultats et des progrès des enfants grâce au système des récitations publiques, valorisant le caractère scolaire des « poêles à tricoter » au sein de la population.

Le programme d'enseignement comprend :

des activités manuelles, illustrées par le « tricotage », le dessin, la constitution d'herbiers, donc une production permettant de fixer l'attention fugitive des enfants.
l'éducation physique avec de nombreuses sorties en plein air.
surtout l'apprentissage du français, rendu difficile pour des enfants dont les parents ne parlent que patois : répétition des mots, utilisation de la représentation graphique des objets, pratique du chant.
des éléments de géographie et de botanique.
tout ceci dans une « douce contrainte », empreinte d'un caractère ludique, en rupture avec l'âpreté de l'environnement familial.

Plusieurs « outils pédagogiques », inventés par Oberlin, son utilisés :

Création d'une documentation pédagogique écrite avec des cahiers thématiques rédigés par le pasteur.
Collection d'histoire naturelle (minéralogie, botanique).
Jouets, cartes, alphabets en bois, herbiers, jeux collectifs : le jeu est un moyen privilégié comme moyen didactique.

Cet édifice pédagogique se construit autour de l'idée selon laquelle la contemplation de la nature et la compréhension des phénomènes qui la régissent rapproche l'homme du divin Créateur. C'est une pédagogie d'éveil à la nature et à l'activité humaine, ancrée dans le milieu de vie des enfants. On peut spéculer sur le caractère actuel du débat concernant les modalités de garde et d'éducation de la petite enfance en Europe : rôle de la mère ou de l'éducatrice, famille ou école, clôture ou ouverture ?
2. Pour les enfants plus âgés, il va, avec l'aide de la population, reconstruire les écoles des 5 paroisses. Une dynamique de prise en charge communautaire de la question éducative est amorcée, chacun se sentant responsable.

Pour perfectionner la pédagogie, Oberlin entreprend en 1778 et 1780 des voyages pédagogiques à travers le Bade-Wurtemberg, qui lui permettent de prendre contact avec d'autres réalisations, et au retour il codifiera le programme scolaire élémentaire, la conduite à tenir en matière de discipline, de méthode, d'émulation et de formation des enseignants : cf. les textes d'Oberlin.
3. D'autres initiatives sont prises par Oberlin :

Bibliothèque de prêts de livres : l'accès du plus grand nombre aux livres est une préoccupation constante : nul ne doit être exclu de l'univers culturel contenu dans la langue écrite. Il aide les plus pauvres à acheter des manuels scolaires à moitié prix, la moitié restant étant due en heures de travail pour l'école : ce système permet de faire considérer le livre comme un bien précieux, son prix devient mesurable puisqu'il équivaut à une quantité de travail.
Réunions d'éducation pour adultes.

Le retentissement de son action fut considérable, connue par une correspondance abondante, et de nombreux voyages dans les centres pédagogiques d'Allemagne et Suisse. L'abbé Grégoire le protégera pendant la tourmente révolutionnaire (Oberlin fut brièvement emprisonné sous la Terreur), le Tsar Alexandre le prit sous sa protection lors de l'invasion de la France en 1814, Louis XVIII lui décerna la Légion d'Honneur, une ville de l'Ohio prit son nom. La modernité de l'action pédagogique d'Oberlin reste actuelle..., sans oublier qu'il fut un précurseur de l'oecuménisme.


Bibliographie
• CHALMEL L., Le pasteur Oberlin, collection éducation/formation, PUF, Paris, 1999.
• GOURSOLAS F., J.F. Oberlin, pasteur «  catholique évangélique  », Albatros, Paris, 1985.


Edmond de Hault de Pressensé (1824-1891)

Un pasteur attentif aux débats politiques


Edmond de Pressensé
Edmond de Pressensé
(1824-1891).
(S.H.P.F.)
Après des études de théologie à Lausanne où il suit les cours d'Alexandre Vinet dont il fut toute sa vie un fervent disciple, et un séjour dans plusieurs universités allemandes, il est consacré pasteur en 1847 à la chapelle Taitbout et restera toute sa vie pasteur de cette célèbre Église indépendante parisienne.

La Révolution de 1848 et la naissance de la Deuxième République sont pour lui l'occasion de se mêler quelque peu à la vie politique, se montrant alors sous les traits du « bourgeois socialiste qu'il fut toujours ». Dans une lettre du 21 mars 1848, il raconte ainsi le « peuple » de l'Hôtel de Ville : « on apprenait à connaître cette race intelligente, vive, spirituelle et bonne, car les mots de concorde sont dans toutes les bouches. On n'entendait qu'une histoire dans toutes les bouches, lamentable tableau de misère et d'asservissement, réquisitoire pacifique pour le ton, mais dont les conclusions étaient plus imposées que conseillées. J'ai été confondu du talent oratoire de nos gens en blouse » (E.G. Léonard, Histoire générale du protestantisme, t. III, p. 261). Son intelligence, son attention pour les problèmes sociaux et la vie politique, sa vivacité de plume et ses articles dans le Semeur, le feront rapidement connaître.

Un essayiste actif

Revue chrétienne
Revue chrétienne, revue du mouvement orthodoxe.
(S.H.P.F.)
Directeur de la Revue chrétienne à partir de 1854 il se révèle comme l'un des plus brillants adversaires des libéraux extrémistes et un des leaders des évangéliques. Mais sa foi n'a pas ce côté sombre et obsédé par l'horreur du péché que l'on trouve chez certains « revivalistes ». Brillant, lisant parfaitement l'allemand – donc au courant de la production théologique d'outre-Rhin – il n'est pas un théologien au vrai sens du terme, écrivant vite, et n'évitant pas toujours erreurs et négligences. Dans la Revue chrétienne, qu'il dote en 1861 d'un supplément théologique (devenu en 1870 une Revue théologique autonome), il s'efforce de renforcer la culture théologique des évangéliques et en affirme que l'on peut parfaitement être instruit et intelligent et rester partisan des doctrines traditionnelles, ce que le Lien, la Revue de Colani à Strasbourg contestait. Très actif, il rédige des livres d'histoire de l'Église (Histoire des trois premiers siècles de l'Église chrétienne) et prononce un grand nombre de conférences en France et à l'étranger. Son ouvrage Jésus-Christ. Son temps, sa vie, son oeuvre (1866) est sans doute la meilleure réponse à la Vie de Jésus de Renan (1863), lui apportant de nombreuses amitiés parmi les catholiques libéraux.

Avec la libéralisation du Second Empire, il devient l'ami de Thiers. Engagé volontaire pendant la guerre de 1870 (comme ambulancier de la société internationale de secours aux blessés), il est élu député (centre gauche) en juillet 1871, et tout en restant pasteur de la chapelle Taitbout, il devient homme politique. Non réélu en 1876, il espère être choisi comme professeur à la Faculté de théologie de Paris (il soutient sa thèse de doctorat à Montauban en 1877), mais le doyen Lichtenberger s'y oppose. Élu sénateur inamovible à partir de 1883, il entre en 1890 à l'Académie des sciences morales et politiques. Edmond de Pressensé, par sa culture, l'abondance de ses publications, la diversité de ses engagements, son rôle dans la presse protestante, est l'une des principales figures du protestantisme français de la seconde moitié du XIXè siècle. Il est le père de Francis de Pressensé, lequel fut député du Rhône et surtout le premier président de la Ligue des Droits de l'Homme.



François Puaux (1806-1895)

Un partisan actif du Réveil

François Puaux
François Puaux (1806-1895).
(Mours)
Né à Vallon-Pont d'Arc (Ardèche), il fait des études de droit à Montpellier, puis de théologie à Montauban.

Pasteur à Luneray, Rochefort, Mulhouse, il fut un partisan très actif du mouvement du Réveil, prenant la défense du courant évangélique et ne se privant pas de polémiquer avec les libéraux. Il rédige également toute une série de brochures hostiles au catholicisme. « Il peut être considéré – écrit le Temps au moment de sa mort – comme le dernier représentant du type d'huguenot d'autrefois... Il aimait la lutte, s'y portant spontanément avec l'allégresse et l'allure d'un franc-tireur. Les armes dont il se servait (...) n'étaient rien moins que savantes, mais il avait le don du style, de l'image populaire, de la répartie brusque... » (Cité par A. Encrevé, dans Les protestants).

Son fils Frank Jean Alexandre (1844-1922), pasteur et théologien, peut être considéré comme l'historien officiel du protestantisme français de la fin du XIXe siècle.



Édouard Reuss (1804-1891)

Professeur de théologie à la Faculté protestante de Strasbourg, Édouard Reuss est avant tout historien, sans arrière-pensée dogmatique dans son analyse de la Bible ou de l'oeuvre de Calvin. Membre du courant libéral de l'Église luthérienne, il révèle au protestantisme francophone la richesse de la recherche biblique allemande.

L'historien

Reuss et Cunitz
Reuss et Cunitz.
(S.H.P.F.)
Né à Strasbourg, au sein d'une famille de la bourgeoisie commerçante, Édouard Reuss commença ses études théologiques à Strasbourg, poursuivies à Göttingen, complétées par l'étude des langues orientales à Halle et Paris. Privat-docent (1828) puis professeur titulaire au séminaire protestant de Strasbourg, il sera, de 1838 à 1888 professeur à la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg où il occupe une chaire de morale, puis et surtout d'exégèse. Après l'annexion de l'Alsace par l'Allemagne, il continue son travail universitaire à Strasbourg, où il meurt en 1891. Il est considéré comme membre du courant libéral de l'Église luthérienne.

Son oeuvre, publiée surtout en allemand, est considérable. Édouard Reuss se veut exclusivement historien, pratiquant une exégèse dépourvue de toute arrière pensée dogmatique ou métaphysique, proche de l'école « historico-critique » de C. Baur (Tübingen) associant l'exégèse et l'analyse historique. Parmi les publications de ce grand universitaire il faut citer :

Die Geschichte des Heiligen Schrift Neuen Testament (1842), et Die Geschichte des Heiligen Schrift Alten Testament (1881), véritable encyclopédie de l'histoire d'Israël jusqu'à la prise de Jérusalem par Titus.
La traduction en français, avec commentaires, de la Bible en 16 volumes (1876 à 1879).
L'édition des oeuvres de Calvin, contenant tous les traités théologiques du réformateur.

Pour Reuss, la formation de la Bible doit tenir compte de l'histoire culturelle du judaïsme pour l'ancien Testament et du christianisme primitif pour le Nouveau Testament. Il rejette l'explication « mythique » des miracles évangéliques, qui sont essentiellement des signes pour la foi. Les récits de la résurrection de Jésus sont difficiles à appréhender par notre raison, mais la proclamation de la résurrection constitue le fondement de la transcendance du message biblique.

L'enseignant

Édouard Reuss fut un des principaux acteurs de la renommée de la Faculté de théologie de Strasbourg, jusqu'au désastre de 1870. Remarquable enseignant, il insistait sur l'exigence de solides études scientifiques des futurs pasteurs, sinon l'enseignement académique se réduirait à l'apprentissage d'un métier : les pasteurs devaient naturellement prêcher la Bible, mais l'étude approfondie des textes devait précéder la composition d'un sermon.

Vis-à-vis du protestantisme francophone, l'influence de Reuss fut importante, en lui révélant la richesse de la recherche biblique allemande. Témoin des controverses sur la Bible et la Réforme auxquelles le Réveil avait donné naissance en France, il estimait que les différents protagonistes connaissaient insuffisamment les sources de l'inspiration chrétienne en négligeant l'étude objective des documents bibliques. Avec Timothée Colani, il crée en 1850 la Revue de théologie et de philosophie chrétienne, plus connue sous la désignation de Revue de Strasbourg, dont le but était d'initier le protestantisme de langue française aux nouvelles méthodes d'étude de la Bible.

Toujours avec le souci de ne pas détruire l'autorité de la Bible et de concilier science et foi, il a permis aux protestants orthodoxes ou évangéliques de mieux accepter les résultats de la critique biblique, établissant ainsi un pont entre les deux tendances du protestantisme français de son époque. Le retentissement de son oeuvre fut considérable tant en France qu'à l'étranger, en particulier en Grande Bretagne.


Bibliographie
• ENCREVE André, dir., Les protestants, Beauchesne, Paris, 1993.
• STROHL Henri, Le protestantisme en Alsace, Oberlin, Strasbourg, 2000.


Albert Réville (1826-1906)
Reville A.
Reville A. :
Histoire des religions.
(S.H.P.F.)

Un historien des religions

Longtemps pasteur réformé à l'Église wallonne de Rotterdam, il noue des relations scientifiques avec le cercle libéral de l'université de Leyde, l'École de Tübingen, et E. Renan.

Ses publications en font un représentant important du courant libéral et historique-critique. Rentré en France en 1873, cessant d'être pasteur, il défend la démocratie républicaine. En janvier 1880 parait le décret inspiré par Jules Ferry qui institue la première chaire d'histoire comparée des religions au Collège de France : Réville y est nommé, soutenu par Renan et Gambetta. Il renonce alors à toute fonction dans l'Église pour respecter le principe de laïcité. En 1886, il est nommé président de la section des sciences religieuses créée à l'École pratique des Hautes Études. Auteur d'une Histoire des religions (4 volumes), ses travaux portent sur l'exégèse biblique, l'histoire et la philosophie religieuse.



Auguste Sabatier (1839-1901)

Le professeur de dogmatique

Auguste Sabatier
Auguste Sabatier.
(S.H.P.F.)
Pasteur, puis théologien réformé, Auguste Sabatier a pu être qualifié par certains de « plus grand théologien français depuis Calvin ». L'importante notice biographique de A. Sabatier due à F. Laplanche, et publiée dans « Les protestants » A. Encrevé 1993, peut être résumée ainsi :

La carrière de Sabatier : né en Ardèche dans une famille de petits commerçants fortement marquée par la piété du Réveil, il fait ses études secondaires à l'Institution Olivier de Ganges (Hérault) où, avec quelques camarades, il fonde une « union chrétienne ». Il s'inscrit en 1858 à la Faculté de Théologie de Montauban. Après un voyage à Bâle, Tübingen, Heidelberg (1863-1864), il devient pasteur à Aubenas (1864-1868).

Élu en 1868 à la chaire de dogmatique réformée de la Faculté de théologie de Strasbourg, pour laquelle il avait été le candidat des orthodoxes (ou évangéliques), il en est exclu après l'annexion, puis expulsé, et il quitte Strasbourg en 1873.

À Paris, Sabatier participe activement à la création de la Faculté de théologie de Paris (décret du 27 mars 1877), où il y retrouve une chaire de dogmatique réformée, qu'il conserve jusqu'à sa mort. Il en devient le doyen en 1895. Entre-temps, il est nommé (1886) directeur d'études-adjoint à la section « Sciences religieuses » de l'École Pratique des Hautes Études, chargé d'un cours d'histoire de la littérature chrétienne.

Il a collaboré activement à de nombreuses revues et journaux et durant de longues années, et il a longtemps dirigé l'école du dimanche de l'Église réformée de l'Étoile.

Son oeuvre s'attache à analyser les rapports entre théologie et culture et ce qui peut les rompre : l'écart entre la science et la foi, entre les dogmes et l'autonomie de la conscience, la contradiction entre la fixité des dogmes et l'évolution du monde. Dans la lignée de l'oeuvre de Schleiermacher, Sabatier énonce que puisque le sentiment religieux donne naissance aux dogmes (et non l'inverse), puisque ce sentiment s'exprime de manière diverse selon les cultures, la dogmatique se comprend comme l'histoire de l'expression du sentiment religieux et fait ainsi partie de la science historique. La religion, considérée comme expérience spirituelle, est éclairée par la psychologie pour sa face interne et par l'histoire pour sa face externe. La théologie est ainsi assimilée à la science des religions et retrouve sa place dans la culture, sans que cette nouvelle approche soit réductrice des spécificités bibliques : en effet l'expérience spirituelle de Jésus, qui a conscience d'être fils de Dieu, a atteint un sommet de sainteté indépassable et inégalable.

La transformation de la dogmatique traditionnelle en science de l'expérience religieuse entraîne une nouvelle conception de la connaissance religieuse : elle est avant tout symbolique car, de même qu'il existe une vie des organismes et une vie du langage, il existe aussi une évolution des symboles religieux : ils se remplacent les uns les autres tout en exprimant la même expérience fondamentale, le langage biblique demeurant la norme indépassable à laquelle il faut mesurer les autres systèmes symboliques, non en vertu d'une lettre, mais parce que dans la Bible le croyant trouve Jésus-Christ vivant. Cette conception est voisine de celle de Ménégoz ; le nom de symbolo-fidéisme s'attache à l'association des deux auteurs.
Faculté de Théologie protestante
Paris, Faculté de Théologie protestante.
(S.H.P.F.)


L'action républicaine

Son rôle dans les rapports entre le protestantisme français et la République a été important. En assimilant la théologie à une histoire ou une sociologie de la religion, Sabatier légitimait la place d'une Faculté de Théologie protestante dans le système universitaire français, ainsi que la participation de théologiens protestants à la jeune section des « Sciences religieuses » de l'École Pratique des Hautes Études.

Compte tenu de l'affrontement croissant entre « laïcs » et « cléricaux », l'attachement à la « religion de l'esprit » permet à Sabatier, dans le respect envers les personnes (en particulier Léon XIII), de distinguer avec fermeté le protestantisme du catholicisme, « religion d'autorité ». Pour Sabatier, il y a alliance objective entre le protestantisme et la République. Le transfert de la Faculté de Strasbourg à Paris, pour lequel il a beaucoup oeuvré, fut ressenti par les protestants comme la reconnaissance officielle de leur patriotisme.

Ardemment attaché à la personne de Jésus-Christ, Sabatier, laissant tous ses droits à la critique historique, maintient que le secret de l'existence de Jésus nous échappe et par son origine et par son terme. Concevant ce témoignage rendu à Jésus non comme celui d'un individu mais comme la confession de l'Église, Sabatier a toujours tenu à rester au-dessus des problèmes de l'Église et des querelles de parti, comme le montre sa participation aux tentatives de réconciliation après la réunion du synode national de 1872. Cette opposition au formalisme et au dogmatisme fut une constante de sa vie.



Edmond Scherer (1815-1889)

Du Réveil à l'anti-cléricalisme

Après des études classiques, littéraires et juridiques, il obtient son doctorat de théologie à la Faculté de Strasbourg. Il est d'abord adepte des idées du Réveil.

Edmond Scherer
Edmond Scherer (1815-1889).
(S.H.P.F.)
Il accepte (1845) la chaire d'histoire de l'Église à l'école de théologie indépendante de l'Oratoire de Genève, ouverte par la Société évangélique de cette ville, dont la base doctrinale est la pleine inspiration de la Bible. Mais en 1849 ce tenant brillant et connu du camp évangélique annonce la modification de ses choix doctrinaux et démissionne de toutes se fonctions antérieures. En 1850, dans une brochure intitulée « La critique et la foi » il explique que lorsqu'on connaît les travaux des théologiens modernes, il est devenu impossible d'accepter la théorie de l'inspiration divine des Écritures. Il collabore (et soutient financièrement) la Revue de Strasbourg de T. Colani, y exposant un cheminement doctrinal qui le conduit progressivement à la libre-pensée, et à l'agnosticisme • (cf. le temps des divisions). En 1860 il s'installe à Versailles, et participe à des mouvements intellectuels et politiques. Il est élu député en 1871 (centre gauche) puis désigné comme sénateur inamovible en 1879. Très anti-clérical, il s'affirme comme un des plus fidèles défenseurs de la IIIe République, et demande que ses obsèques soient purement civiles.



Friedrich David Ernst Schleiermacher (1768-1834)

Ce théologien allemand a exercé une influence considérable sur le protestantisme européen du XIXe siècle. Il a le souci de ne pas séparer le christianisme et la culture.

Biographie

Friedrich Schleiermacher
Friedrich Schleiermacher
(1768-1834).
(S.H.P.F.)
Né à Breslau où son père était pasteur, F.D.E. Schleiermacher a fréquenté les établissements d'éducation des frères moraves, puis la faculté de théologie de Halle, fondée par le piétisme et toujours sous son influence. Très marqué par cette sensibilité jouant sur l'aspect subjectif et émotif de la religion, Schleiermacher n'y est pas resté inféodé. Un début de pastorat en Poméranie l'a rapidement conduit, en 1796, au poste d'aumônier réformé de l'hôpital de la Charité, à Berlin, ce qui lui permit d'entrer en contact direct avec les milieux cultivés de cette ville, en particulier avec les principaux représentants du romantisme. En 1804, il est appelé à occuper un poste professoral à la faculté de théologie de Halle et y reste jusqu'en 1807, date à laquelle il retourna à Berlin, mais sans affectation précise, et participe activement à la mise en place de la nouvelle université de cette ville. En 1809 enfin, parallèlement à son enseignement universitaire, il est nommé prédicateur de l'église de la Trinité. Toute la fin de sa vie a été dominée par une triple activité de pasteur, de prédicateur et de professeur de théologie, voire de philosophie.

Le théologien

Du point de vue du mouvement général des idées, Schleiermacher s'est d'abord distingué par ses traductions de Platon, mais il est surtout l'auteur de l'un des principaux manifestes du romantisme allemand : De la religion, discours à ceux de ses contempteurs qui sont des esprits cultivés (1799). L'essentiel de son argumentation revient à dire en substance à ces « contempteurs » : « Vous croyez n'être pas religieux, mais par ignorance de ce qu'est la vraie religion ; car la religion n'est pas un savoir, ni une morale ; elle est conscience immédiate et intuitive de l'infini, de la dépendance absolue de l'homme par rapport à l'infini de Dieu ; vous voici donc plus réellement religieux que vous n'imaginiez l'être. » Cela posé, Schleiermacher invite ses lecteurs à faire avec lui quelques pas de plus : une religion aussi réellement religieuse, ils ne sauraient la trouver mieux que dans le christianisme et, au sein du christianisme, dans son acception protestante, mais d'un protestantisme qui prend au sérieux le témoignage intérieur du Saint-Esprit et en tire les conséquences qui s'imposent dans le présent.

Ces Discours de Schleiermacher ont fait date, d'une part en dépassant l'exigence morale de Kant par le postulat de l'existence, en l'être humain, d'une dimension religieuse spécifique et inaliénable, d'autre part en situant le problème des formulations doctrinales dans une perspective très renouvelante : les doctrines ne sont plus des vérités révélées comme telles, mais l'expression que les hommes donnent à la conscience de leur relation à Dieu. Dans une région, comme celle de Berlin, où les oppositions doctrinales entre luthériens et réformés étaient particulièrement marquées, cela revenait à dire que ces différences de doctrines correspondaient à des manières différentes de comprendre une même exigence fondamentale, et non à deux conceptions doctrinales inconciliables. Schleiermacher en a conclu que luthériens et réformés n'avaient pas de raisons réelles de continuer à célébrer des cultes distincts. Aussi a-t-il proposé au roi de Prusse, Friedrich Wilhelm III, une version modifiée de la liturgie officielle en usage sur ses terres. Mais là où le théologien ne concevait pas que l'on puisse agir autrement que par persuasion, le roi voulut imposer cette nouvelle liturgie par la force et provoqua une scission au sein de l'Église luthérienne. Complètement opposé à cette manière d'agir, Schleiermacher en devint un critique sévère du principe de l'Église d'État telle qu'elle existait à ce moment-là en Prusse, mais sans prôner jamais la séparation de l'Église et de l'État au sens absolu où le voulut bientôt un Alexandre Vinet.

Schleiermacher a laissé de nombreux écrits théologiques qui ont influencé l'ensemble de la théologie protestante subséquente. Le plus important est sa Glaubenslehre, ou « doctrine de la foi », qu'il ne faut surtout pas confondre avec une « dogmatique ». Son but n'est en effet pas d'exposer une série de dogmes tenus pour normatifs, mais de développer une conception de la foi et de ses conséquences qui soit cohérente avec l'essence de la religion telle qu'elle peut être perçue et vécue en perspective chrétienne. Il a également développé une Herméneutique, une Éthique philosophique et une Dialectique. Il est enfin l'un des grands maîtres de la Théologie pratique, par quoi il faut entendre sous sa plume un enseignement touchant à la foi à la pratique du ministère pastoral et à la gestion des institutions ecclésiastiques.

On a dit de lui qu'il était « le père du protestantisme moderne » (Karl Barth). Il l'est en particulier par son attention soutenue aux manifestations de la culture. Lui qui comparait le ministre de la religion à un « virtuose », c'est-à-dire à un artiste ou à un poète, a ouvert largement la voie à une réflexion de la théologie attentive à éviter de tracer une frontière trop nette entre le christianisme et la culture, mais incite au contraire à toujours tenir compte de leur étroite parenté.

B. Reymond


Bibliographie
• REYMOND, Bernard (trad), De la religion. Discours aux personnes cultivées d'entre ses mépriseurs, de Friedrich David Ernst Schleiermacher, dans une nouvelle traduction, Van Dieren, Paris, 2004, 181 pages.
• SCHLEIERMACHER, Friedrich, Discours sur la religion, trad. Fr., Aubier, Paris, 1944.
• SIMON, Marianna, Philosophie de la religion dans l'oeuvre de Schleiermacher, Vrin, Paris, 1974.


Jules Steeg (1836-1898)

Né à Versailles en 1836, Jules Steeg est le fils d'un cordonnier immigré allemand et d'une Française. Personnalité exceptionnelle, sa vie se déroule sous trois aspects : pasteur, homme politique et éducateur.

Le pasteur

Jules Steeg
Jules Steeg (1836-1898).
Pasteur puis homme politique très impliqué dans les débats sur l'instruction publique.
(Collection privée)
Après des études théologiques à Bâle, Strasbourg et Montauban, il est le premier pasteur en titre de la paroisse protestante de Libourne (Gironde) de 1859 à 1877. Il évolue vers un libéralisme extrême, exprimé à travers de nombreux articles et conférences. Sollicité par Ferdinand Buisson en 1869 pour l'Église libre et libérale que celui-ci veut créer à Neuchâtel en Suisse, il abandonne pour raison de santé, mais il se consacre à la diffusion des idées démocratiques et républicaines. Refusant toute orthodoxie religieuse, il donne en 1877 sa démission de pasteur.

L'homme politique

Après la création en 1870 d'un journal républicain dans son canton de Libourne (où il prend parti contre le plébiscite et pour la République), il est élu député de la Gironde en 1881 et en 1885. Il participera activement à la mise en place de l'école républicaine, laïque, publique, gratuite et obligatoire, dans le cadre du cabinet de Jules Ferry, où il retrouve ses amis protestants Félix Pécaut et Ferdinand Buisson. Il est rapporteur de la proposition de loi sur l'abrogation du Concordat et de la loi de Jules Ferry sur la laïcité de l'enseignement.

L'éducateur

À partir de 1889, il est nommé Inspecteur général de l'enseignement primaire et chargé de la direction du Musée pédagogique à Paris. Il termine sa carrière en succédant à son ami Ferdinand Buisson comme Inspecteur des études de l'École Normale Supérieure de Fontenay aux Roses.

Son fils Théodore, qui fut Président du Conseil des Ministres, écrivait en 1937 : « Je rougis presque des succès de ma carrière politique en pensant que c'est à mon père qu'ils auraient dû aller, à lui qui m'était supérieur par l'intelligence, le courage et le talent ».


Bibliographie
• MAYEUR, Jean-Marie et HILAIRE, Yves-Marie, Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, Beauchesne, Paris, 1985-, 9 Tomes. Tome 5, Les protestants, ENCREVÉ, André (dir.), 1993


Samuel Vincent (1787-1837)

Le pasteur Samuel Vincent est un représentant typique du protestantisme français méridional du début du XIXe siècle. Par ses écrits et les revues de théologies qu'il fonde, il contribue à développer la réflexion théologique en France.

Le contestataire de Lammenais


Samuel Vincent
Samuel Vincent.
(S.H.P.F.)
Samuel Vincent est né en 1787, l'année même où l'Édit de Tolérance de Louis XVI rendit aux protestants, non toutes leurs prérogatives, du moins le droit de vivre normalement en France. Il est ainsi le représentant typique d'une nouvelle génération pastorale qui a grandi sous la Révolution, le Directoire et l'Empire, et a donné le ton au protestantisme français de l'intérieur sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Après des études à Genève, toute l'activité pastorale de Vincent s'est déroulée à Nîmes, et il peut être considéré comme un représentant non moins typique du pôle méridional, non parisien, du protestantisme français au début du XIXe siècle.

Appelé à présider un culte destiné à marquer le retour des Bourbons sur le trône de France, le 5 juin 1814, il marqua fortement la différence entre protestantisme et catholicisme en posant que « la variété d'opinions et d'idées, dès qu'elle est accompagnée de charité, loin d'être un mal pour la religion, est un véritable bien. Elle encourage les recherches, favorise les progrès des lumières, dissipe peu à peu les erreurs, épure la religion et fait triompher la vérité. »

L'évolution de la situation n'a pas tardé à le faire monter en première ligne pour défendre ce point de vue. En 1817, l'abbé Félicité de La Mennais (ou Lamennais) publiait son célèbre Essai sur l'indifférence en matière de religion qui soutenait « la nécessité de l'unité en matière de foi, et d'une autorité permanente et décisive pour la maintenir », et contenait de sévères attaques contre le protestantisme, présenté comme étant dès son origine la source de toute rébellion. Seul parmi les protestants, Vincent a répondu à Lamennais en 1820 par un premier livre de 223 pages intitulé Observations sur l'unité religieuse, en réponse au livre de M. de La Mennais, suivi la même année d'Observations sur la voie d'autorité appliquée à la religion qui répondaient à une seconde attaque, plus directe encore, de Lamennais. Vincent y reprenait et développait l'idée déjà avancée dans son sermon de 1814, mais avec une force et une largeur de vues qui, d'emblée, faisaient de lui un penseur avec lequel il fallait désormais compter.

Vues sur le Protestantisme
Vues sur le Protestantisme de
J.L.S. Vincent.
(S.H.P.F.)
Le théologien

Vincent avait déjà contribué au réveil de la pensée protestante française en publiant deux traductions d'ouvrages anglais : en 1817 la Philosophie morale de William Paley, et en 1819 Des preuves et de l'autorité de la révélation chrétienne de Thomas Chalmers. En 1820, il a franchi un pas de plus, décisif pour le protestantisme français de son temps, en commençant à publier une importante revue de théologie intitulée Mélanges de religion, de morale et de critique sacrée (10 vol. de 1820 à 1825). C'est ainsi que, à côté de nombreux morceaux originaux, il a été l'un des premiers à signaler les options théologiques de Schleiermacher, et surtout à montrer l'importance de Kant pour la morale et la théologie protestantes. Les circonstances ayant interrompu la publication des Mélanges, il revint à la charge en 1830-1831 avec quatre volumes d'une autre revue, Religion et christianisme.

Entre temps, il avait publié en 1829 son ouvrage le plus important et le plus riche en ouvertures théologiques sur le nouveau siècle : Vues sur le protestantisme en France (2 vol.).

« Le fond du protestantisme, c'est l'Évangile ; sa forme, c'est la liberté d'examen. » Souvent citée, cette phrase situe fort bien la perspective générale de cet ouvrage. Vincent y distingue nettement entre la religion, ou foi vivante des fidèles, et l'organisation ecclésiastique. L'Église rappelle-t-il, n'est pas nécessaire au salut ; elle doit seulement se montrer utile et efficace, et elle ne le peut qu'a condition de reconnaître à chacun sa pleine liberté d'examen, en particulier en matière de foi. Vincent marque aussi la distance entre la Bible et la révélation proprement dite, qui est avant tout un fait de conscience, et même de conscience individuelle. C'est dire que, pour lui, la Réforme ne se limite pas à ce qu'ont dit ou écrit les réformateurs ; ils ne pouvaient déployer d'emblée toutes ses virtualités.

Vincent est de ceux pour qui liberté spirituelle et libre examen vont de pair. Cela fait de lui l'un des grands initiateurs du courant libéral dans le protestantisme d'expression française. Plutôt optimiste dans sa vision de l'être humain (sa conception de la liberté l'implique et il ne parle pas de péché « originel »), il entendait que la liberté d'examen porte également sur les écrits bibliques qu'il entend soumettre à un examen scientifique, au sens des méthodes historiques en usage de son temps.

Simultanément, Vincent a été très attentif à développer la piété individuelle des fidèles, mais en mettant ses coreligionnaires en garde contre les conceptions toutes faites de la foi. La foi suppose un effort constant et personnel de pensée et de liberté. Cela le rapproche du Réveil. Il recommandait en effet à ses collègues pasteurs de faire preuve dans l'exercice de leur ministère d'un zèle et d'un esprit de consécration pour le moins équivalents à ceux dont faisaient preuve les agents du Réveil, mais sans épouser leurs étroitesses doctrinales et spirituelles.

À signaler enfin que Vincent a été un défenseur du régime synodal au sein des Églises réformées, ce qui l'a conduit à critiquer les entraves que les Articles organiques de 1802 imposaient au fonctionnement interne de ces Églises, mais sans chercher pour autant à rompre tout lien avec l'État.

B. Reymond



Alexandre Vinet (1797-1847)

Par ses écrits, le théologien suisse Alexandre Vinet a influencé l'ensemble du protestantisme d'expression française pendant près d'un siècle.

Alexandre Vinet
Alexandre Vinet (1797-1847).
(S.H.P.F.)
Esquisse biographique

Alexandre Vinet, que l'on peut considérer comme le penseur le plus important du protestantisme d'expression française au XIXe siècle, est né à Lausanne le 17 juin 1797. À peine achevées ses études de théologie à l'Académie de cette ville, il alla s'installer à Bâle pour y enseigner le français dans une école de jeunes filles, puis la littérature française dans l'université de la cité rhénane. En 1826, la Société (protestante et parisienne) de la Morale Chrétienne lui assura une large audience en couronnant son Mémoire en faveur de la liberté des cultes qui reste l'un des grands manifestes de cette époque pour la liberté religieuse. Dès 1830, sa collaboration régulière à la revue protestante et parisienne Le Semeur ne tarda pas à asseoir sa réputation de critique littéraire, et ses Discours sur quelques sujets religieux (1831), plusieurs fois réédités et bientôt suivis d'autres publications du même type, le posèrent comme l'un des penseurs religieux avec lesquels il fallait désormais compter.

Bien que consacré au ministère pastoral au début de son séjour bâlois, Vinet n'en vint jamais à l'exercer effectivement dans une paroisse. Cela n'empêcha pas l'Académie de Lausanne de l'appeler en 1837 à occuper sa chaire de théologie pratique. Il s'y est illustré au point de pouvoir être considéré l'un des principaux représentants de cette discipline au XIXe siècle, tant dans l'aire francophone qu'ailleurs en Europe et en Amérique du Nord. En 1842, son Essai sur la manifestation des convictions religieuses vint donner un tour plus acéré et plus polémique à son Mémoire de 1826. Il y défendait sans concessions le principe d'une nécessaire et complète séparation de l'Église et de l'État, alors même que l'Église réformée de son canton avait un statut d'Église d'État. Or la révolution radicale qui prévalut dans le canton de Vaud en 1845 voulut précisément mettre les pasteurs au pas de sa politique. Il n'en fallut pas plus pour que la thèse séparatiste de Vinet devienne le programme de nombreux pasteurs et d'une partie des fidèles qui, en 1847, fondèrent une Église libre, indépendante de l'État, et complètement distincte de l'Église nationale. Gravement atteint dans sa santé, Vinet eu tout juste le temps d'assister à la mise en place de cette Église conforme à ses principes, avant de s'éteindre le 4 mai 1847.

L'oeuvre et la pensée de Vinet

À part son Essai de 1842, Vinet n'a pas laissé de traité véritablement systématique. Il est bien plutôt un essayiste et un moraliste au meilleur sens de ces deux termes. Penseur exigeant, chrétien fervent et scrupuleux, il s'est efforcé de conjuguer les impératifs de la foi chrétienne et ceux de la liberté, revenant sans cesse sur leur convergence et leur communauté de destinée. En littérature, il prisait avant tout les classiques du siècle de Louis XIV. Avec eux, il pratiquait une discipline de la langue, considérée comme une exigence à la fois morale et spirituelle. Blaise Pascal est, à cet égard, l'auteur qui l'a marqué le plus fortement, et l'on peut considérer Vinet comme le plus pascalien des théologiens protestants. Quant au reste de son oeuvre, Vinet se caractérise comme un penseur religieux dont la pensée s'est forgée dans sa fréquentation des oeuvres littéraires beaucoup plus qu'à l'école des théologiens, mais au gré d'une réflexion toujours fermement ancrée dans la foi évangélique. Son originalité tient même au fait qu'il a su faire la synthèse, fort rare, de deux exigences souvent difficilement conciliées : d'une part un goût très vif et une attention toujours en éveil pour les productions de la littérature, d'autre part une piété fortement marquée par la sensibilité du Réveil religieux.

Éducateur, Vinet a voulu mettre ses élèves en contact direct avec les meilleurs représentants de la langue et de la pensée. Sa Chrestomathie française (3 vol.) est restée longtemps un modèle de manuel pour l'apprentissage de la langue. Parallèlement, il a insisté sur la nécessité de donner une solide instruction aux femmes et à en souligner l'importance pour la vie de la société dans son ensemble, allant jusqu'à collaborer à l'ouverture à leur intention d'une école qui, à Lausanne, porte encore son nom.

Moraliste, Vinet n'a cessé d'insister sur le fait qu'il ne saurait y avoir de religion sans morale, ni de morale sans religion, non au sens institutionnel de ces termes, mais dans la perspective des responsabilités qui incombent à chaque individu et qui s'étendent à tous les domaines de la vie : cité, vie publique, éducation, famille, église, activités artistiques. Une phrase résume bien son attitude sur ce point : « Je veux l'homme maître de lui-même afin qu'il soit mieux le serviteur de tous ».

Théologien, il était trop scrupuleux pour s'adonner à de déchirantes révisions doctrinales. Au fil des ans, on le voit néanmoins laisser tomber des expressions doctrinales qui, bien que traditionnelles, ne correspondaient plus à ses convictions profondes, par exemple l'idée d'expiation. Et l'on aime citer à cet égard une autre sentence tirée de ses oeuvres : « Là où l'erreur n'est pas libre, la vérité ne l'est pas non plus ».

En théologie pratique, c'est-à-dire la partie de la théologie qui s'intéresse avant tout à la pratique du ministère pastoral, Vinet n'a laissé derrière lui que des notes et des manuscrits qui, après sa mort, ont été rassemblés pour en faire des volumes, bientôt considérés comme de véritables manuels. Sa Théologie pastorale et son Homilétique ou théorie de la prédication esquissent les grandes lignes d'un ministère tout entier au service d'un message constitué de « ce qui n'est pas monté naturellement au coeur de l'homme », et qui est par excellence appel à la repentance, au salut et au service. Dans un siècle où les anciens repères religieux institutionnels se mettaient à vaciller, il a mis l'accent sur la nécessité d'une cure d'âme individualisée et tenant compte de la diversité des situations et des tempéraments. Sa vision du pastorat a largement influencé l'exercice de ce ministère dans les Églises protestantes francophones jusque dans la première moitié du XXe siècle.

Son attitude quant aux relations entre Églises et États semble avoir beaucoup contribué à faciliter l'évolution de la situation dans un domaine qui demeure difficile et souvent moins contrasté qu'il ne le postulait dans ses écrits les plus polémiques.

Par ses écrits, Vinet a influencé l'ensemble du protestantisme d'expression française, qu'il soit libéral ou orthodoxe, pendant près d'un siècle. Il a ancré en lui l'idée que le christianisme, fait d'un attachement tout personnel et quasi mystique à la personne et au message de Jésus-Christ, est avant tout un fait de conscience et de pensée. Parmi les théologiens que se sont le plus expressément réclamés de lui, on peut citer Auguste Sabatier et sa critique des régimes d'autorité en matière de foi, Gaston Frommel et son attachement à la notion d'expérience spirituelle, et les premiers représentants de la psychologie de la religion en contexte protestant.

B. Reymond



Charles Wagner (1852-1918)

Né en Alsace à Wiberswiller, il fait ses études de théologie à Paris, puis à Strasbourg, et fréquente les universités de Goettingen et de Heidelberg. Nommé par le Directoire luthérien vicaire du pasteur de Barr, il acceptera en 1877 la charge de l'Église réformée de Remiremont, dont il démissionne en 1882 pour venir à Paris poursuivre des études d'histoire et de psychologie.

Charles Wagner
Charles Wagner.
(S.H.P.F.)
Un pasteur libéral

Il développe son activité dans le cadre du Comité libéral. Considéré comme situé à l'extrême-gauche dogmatique, la communauté religieuse qu'il a développée se déploie en église presque indépendante. Ses nombreux ouvrages de spiritualité sont ceux d'un mystique indépendant, typique du protestantisme libéral. La maladie et la mort de son fils lui inspirent L'Âme des choses, et L'Ami. La vie simple (Paris, Collin, 1895) eut un grand succès et le président des États-Unis, Théodore Roosevelt, l'invita en 1904 pour une tournée triomphale aux États-Unis ainsi qu'à la Maison Blanche.

Avec les fonds recueillis en France et aux États-Unis, Charles Wagner fonde la paroisse du Foyer de l'Ame, rue Duval( devenue en 1924 rue du Pasteur -Wagner), dont le temple de 1200 places assises témoigne de sa réputation de prédicateur.

En 1906, avec Wilfred Monod, il est l'instigateur de l'assemblée de Jarnac, où il plaide en faveur de l'unité, à l'origine de l'Union nationale des Églises réformées, dont il devient président d'honneur.



Un peu d'histoire

19e siècle

La communauté protestante
Les débats théologiques
Les protestants et la vie publique
Les domaines d'action
Les protestants et la vie économique
Les protestantismes européens
Portraits


Musée virtuel du protestantisme français
Source : Musée virtuel du protestantisme français