Connaissance de l'Islam

Sommaire

Introduction (Non disponible)
Chapitre 1 L'Arabie avant Muhammad
Chapitre 2 Muhammad
Chapitre 3 Un Dieu unique, plusieurs sectes
Chapitre 4 Multiples faces, un seul objectif
Chapitre 5 Éléments de théologie musulmane
Chapitre 6 La relation de Jésus avec Dieu
Chapitre 7 L'anthropologie musulmane
Chapitre 8 Les pratiques de l'Islam
Chapitre 9 Divergences entre l'Islam et la foi Chrétienne
Notes Références bibliographiques


(L'introduction n'est pas disponible, seulement les notes le sont.)

Spécial Islam (1)
L'Islam. (2)
Unité chrétienne (3)
L'histoire (4)



Chapitre 1
1.   Le pays

"Ce n'est pas sans raison, écrit Toufic Fahd, que le retour à la péninsule ardente, berceau de la religion de l'Islam et première nourrice de la culture qu'il inaugura, a constamment servi de point de départ aux historiens de l'Islam et aux biographes de Muhammad. Il y a là, en effet, une reconnaissance unanime de ce que l'Islam primitif doit à sa terre d'origine. Muhammad, fils de cette terre qu'il aimait et de ce peuple arabe à la promotion duquel toute sa vie allait être consacrée, n'a pas rompu avec la tradition des ancêtres, pas même en instaurant le monothéisme, puisqu'il affirme n'avoir fait que restaurer la religion abrahamique, corrompue par l'ignorance de la "jâhilliya", ce Moyen Age d'ignorance que connut l'Arabie centrale depuis l'institution du culte des idoles, doublant celui de bétules, au troisième siècle, par le célèbre réformateur 'Amr Luhavy, jusqu'à l'avènement de l'Islam." (5).

L'Arabie est un pays vaste dont la plus grande partie est désertique. C'est dans ces régions-là que les bédouins promènent leurs troupeaux, eux-mêmes séjournant sous des tentes. Dans les premiers siècles du christianisme, la péninsule arabique comprenait deux zones distinctes: Au sud (Yémen) vivent des peuplades sédentaires dont l'occupation essentielle consiste en la production de parfums et d'aromates et dont les pratiques païennes (adoration notamment de divinités astrales) nous sont mal connues. Dans les zones désertiques du centre, on rencontre les bédouins ou Arabes qui vivent en nomades, poussant d'un oasis vers un autre leurs moutons et montant leurs dromadaires. Aussi bien l'organisation sociale que la vie religieuse de ces tribus est rudimentaire.

La route des caravanes est jalonnée de stations où se livrent des tractations commerciales: on y spécule sur les chargements attendus tout comme les marchands vénitiens le feront plus tard sur le fret des navires accostant les rives de l'Adriatique. Dans une vallée rocheuse du Hedjaz, autour d'un temple consacré à une source, la Kaaba, se développe l'important centre de Makka (La Mecque); la tribu dominant cette cité était celle des Quraysh, divisée elle-même en plusieurs familles dont deux surtout retiendront notre attention: celle d'Omaya, détenant la suprématie politique et militaire; celle de Hakim chargée en particulier de l'entretien du temple de la Kaaba; Muhammad appartient à cette dernière.

Il y existe également des villes dans lesquelles de riches commerçants se livrent à des affaires prospères; parmi elles La Mecque est la principale. Les caravanes la traversent se dirigeant au sud, au Yémen, ou bien plus au nord, en Syrie. La Mecque est à la fois un centre commercial important et une ville sainte, elle possède son propre autel, lequel se présente sous forme de cube, la Kaaba donc, appelé la maison d'Allah. Selon la tradition, cette maison sainte aurait été détruite par un déluge, mais Abraham et son fils Ismaël l'auraient fait reconstruire.

Le monde dans lequel est né Muhammad a été décrit par les musulmans comme un monde barbare L'existence dans les conditions du désert n'avait jamais été bien confortable. Le bédouin ne ressentait presque aucune obligation envers autrui si ce n'est envers sa propre tribu. La rareté des biens matériels ainsi qu'un tempérament de guerrier ont périodiquement enflammé, un soleil brûlant y aidant, des passions qui aboutissent au brigandage, lequel s'est graduellement institutionnalisé, donnant le signe, affirme-t-on, de la virilité de ceux qui s'y livraient. Au sixième siècle de notre ère, l'impasse politique et la chute du magistère dans la cité capitale de La Mecque rendirent cette situation totalement chaotique. Les orgies et les beuveries finissent dans des querelles sanglantes et provoquent des meurtres. La passion des jeux de hasard est également très vive chez les nomades, les tables de jeu sont occupées durant des nuits entières, sans le moindre contrôle officiel. Des danseuses passent d'une tente à l'autre, enflammant les passions de ces impétueux enfants du désert.

"Au début du septième siècle, l'Arabie centrale était la seule région du Proche-Orient qui échappât à la domination des deux géants de l'époque, l'empire byzantin et l'empire sassanide. Le premier l'encerclait du sud au nord en passant par l'ouest (Yémen-Égypte-Palestine); le second le contrait à l'est en occupant la Mésopotamie (Iraq et principautés du golfe Persique). Immense territoire sur lequel évoluaient les nomades de l'Arabie centrale correspondait approximativement à celui de l'actuelle Arabie Saoudite. La tradition arabe s'enorgueillit de ce que jamais l'envahisseur n'ait occupé ce territoire toujours resté indépendant. Un régime tribal, reposant sur des confédérations de tribus, des alliances traditionnelles et des coutumes ancestrales, rendait possible la cohabitation de nombreuses tribus et fractions de tribus réglant la transhumance à travers le vaste territoire.

Si des points de fixation se sont formés au cours des âges auprès des puits, des sources et de quelques grands acacias dont l'ombre rafraichissante invitait les caravaniers à faire halte, les vraies agglomérations urbaines étaient demeurées très peu nombreuses. À l'aube du septième siècle, les plus importantes d'entre elles étaient La Mecque, Yathrib (la future Médine) et Tâ'if. Yathrib était la métropole des oasis et le centre de ralliement des caravaniers qui venaient y charger les dattes ramassées dans toute la région... La Mecque était seule maîtresse de tout le commerce qui transitait par l'Arabie centrale. Située à l'intersection des routes qui sillonnaient l'Arabie du sud au nord et d'est en ouest, elle devint l'unique centre de transactions où les commerçants des deux empires rivaux pouvaient se rencontrer." (6).

2.   La religion

La religion prédominante n'exerce aucune influence morale pour retenir les débordements de passions laxistes. Religion polythéiste, voire animiste, elle a peuplé le désert d'esprits d'animaux appelés des "djinns", ou démons. Ces personnifications fantastiques des terreurs du désert, on ne peut cependant dire qu'elles inspiraient la moindre vénération religieuse. Dans l'ensemble, les conditions pourraient être à peine meilleures si on compte de soudaines explosions de feu et de sang, dont certaines duraient pendant plus d'un demi siècle. Le temps était mûr pour l'apparition d'un libérateur.

Ce n'est pas l'Arabie heureuse, héritière du royaume de Séba, mais l'Arabie désertique qui allait devenir le berceau de l'Islam. L'organisation tribale faisait loi chez les bédouins comme chez les citadins, mais la formule de Renan, "le désert rend monothéiste", ne s'applique guère alors à cette Arabie polythéiste adorant des déesses, des "djinns", des pierres sacrées, même si on y rencontrait à l'époque du Prophète des îlots juifs ou chrétiens. Le désert est au carrefour des grandes civilisations (gréco-romaine, mésopotamienne, perse, indienne), et à la lisière de deux empires en déclin, pourtant riches en traditions culturelles: au nord s'étend l'empire byzantin, à dominance chrétienne, mais où l'on pratique aussi, comme à Palmyre, un syncrétisme religieux; à l'est se trouve la vieille Perse des Sassanides, laquelle treize siècles plus tôt avait adopté le zoroastrisme des mages comme religion officielle.

Il semble que les Arabes adoraient déjà Allah, qu'ils tenaient pour le Dieu suprême. On ne sait s'ils en eurent connaissance par Muhammad ou s'ils l'apprirent d'Abraham. Bien qu'ils reconnurent Allah comme Dieu suprême, ils vouaient à côté de lui un culte religieux à d'autres divinités. Il ne semble pas qu'ils attachaient une vénération exclusive à son culte. À l'époque de la jeunesse de Muhammad, la "Kaaba" était pleine d'images de multiples dieux et déesses. Les Arabes à La Mecque, venus pour leurs affaires annuelles, y pratiquaient également leurs rites de pèlerinage, marchant sept fois autour du monument, embrassant et touchant la pierre noire bâtie dans un mur. Cette pierre noire était un météorite tombé du ciel, à laquelle on attachait une grande importance religieuse; dans l'ensemble, la ville de La Mecque, et le rituel qui y était célébré, était précieux aux yeux des nomades en tant qu'élément capital d'héritage culturel.

À l'époque où naît le Prophète, le zèle religieux est considérablement en déclin. Les nomades incultes qui ont perdu leur foi en leurs dieux se sont tournés vers d'autres pratiques religieuses pour découvrir le secret de l'existence présente et celle de l'avenir. Certains deviennent des astrologues, scrutent les signes et investiguent les secrets des planètes pour déterminer leur destinée. D'autres s'adonnent à la dissection d'oiseaux ou à celle de souris et ils en examinent les entrailles pour augurer les signes de bonne ou de mauvaise fortune. D'autres encore, selon les vieilles traditions, jettent le sort et explorent des formules magiques grâce auxquelles ils prétendent s'initier aux secrets des dieux.

"On ne trouve pas trace... de véritables préoccupations religieuses en dépouillant les plus anciens monuments de la littérature bédouine, à savoir ce qui reste de la poésie pré-islamique. La religion préoccupait peu les bédouins. Ils avaient un idéal moral dans lequel la religion ne jouait aucun rôle. L'homme modèle qui montrait courage, endurance, fidélité à son groupe et à ses obligations sociales, générosité et hospitalité, était doué de "murûwwa", la virilité. Le sens de l'honneur qui le poussait à cet idéal se substituait à beaucoup de fonctions ordinaires de la religion... Ceci ne veut pas dire que les Arabes étaient des athées. Ils étaient polythéistes, croyant à une multitude d'esprits et aux divinités qui habitaient des pierres et des arbres. Chaque tribu avait son dieu, souvent avec une déesse parèdre, représenté par des pierres autour desquelles se trouvait un territoire sacré où l'on faisait des libations, des sacrifices et des pèlerinages. On y trouvait aussi souvent des arbres et sources sacrés. Il n'y avait pas de caste sacerdotale, mais une famille ou un clan de la tribu était responsable du sanctuaire. Parmi eux se trouvaient des "kahin" qui rendaient les oracles, interrogeaient les flèches, présidaient à "l'istiskâ", destinée à obtenir la pluie, et exerçaient également la fonction de juge-arbitre. Les "sâdin" étaient de simples gardiens de sanctuaires et les "'aif" et "kâif" interprétaient les augures. De plus, partout les Arabes attestaient l'existence d'un dieu suprême." (7).

Avec le déclin de la religion, les maux et les fléaux sociaux ne tardent pas à surgir. Le tir au sort conduit au jeux de hasard, celui-ci à son tour à d'autres pratiques dégradantes. Les Arabes avant le Prophète avaient la réputation d'être des buveurs excessifs et de pratiquer toutes sortes de libertinages sexuels.

3.   Juifs et Chrétiens en Arabie

On ne peut certes prétendre que tous les Arabes se complaisaient des conditions religieuses de leur pays. Nous avons signalé que la situation politique n'était pas brillante. Du fait de l'absence d'unité, les tribus arabes courraient le risque de disparaître dans les grands empires, ceux de Perse, de Byzance, de l'Éthiopie. La religion populaire ne satisfaisait plus personne et peu nombreux étaient ceux disposés à reconnaître un dieu. Pourtant, un petit groupe de gens intelligents, connus sous le nom de "Hanifs", avaient l'habitude de se réunir pour discuter des problèmes politiques et religieux.

N'existait-il pas des gens en Arabie pouvant leur enseigner au sujet du vrai Dieu? Oui, car depuis des temps reculés nombre de juifs y résidaient, dont certains à La Mecque. En Médine, quelques quatre cents kilomètres au nord, il existait de larges communautés possédant leurs synagogues et leurs Écritures. Propriétaires de chameaux, d'habitations, de terres, contrôlant largement le commerce de la ville, ils jouissaient d'une prospérité économique bien enviable. Le niveau d'éducation et celui de leur vie étaient supérieurs à ceux des Arabes païens. Les Arabes connaissaient la religion des juifs qui n'adoraient pas des idoles, mais le Dieu invisible (l'Allah des Arabes). Toutefois, il est fort improbable que les juifs aient fait connaître aux païens le contenu de leurs Écritures.

Contrairement à d'autres religions, le christianisme n'est pas ignoré par l'Islam. De nombreuses Églises et sectes chrétiennes sont présentes dans la région, jusqu'aux environs de La Mecque, et il est certain qu'elles exercèrent une certaine influence sur la population autant que sur la formation de la religion du Prophète.

"Le christianisme s'était bien répandu parmi les Arabes. Beaucoup de tribus étaient devenues chrétiennes... Comme les juifs, ils jouissaient d'une estime particulière reposant sur leur double supériorité intellectuelle et morale. Mais à l'encontre de l'exemple des juifs, les chrétiens ne rompaient pas avec l'organisation sociale de la tribu, ni avec les institutions de leurs pays. Pour certains le christianisme n'était qu'une religion de surface. Ils avaient une connaissance très imparfaite de leur foi et, dans le désert, il n'y avait pas de culte bien structuré... Aujourd'hui, beaucoup d'orientalistes prétendent qu'il y avait aussi des sectes judéo-chrétiennes, des descendants des Ébionites. Il n'est pas impossible que certaines sectes, persécutées par les chrétiens, aient pu trouver refuge dans le désert. Parmi les légendes les plus fantastiques, les historiens musulmans des premiers siècles de l'hégire ne négligent point les rencontres que Muhammad a eues avec les chrétiens, et mettent en évidence la vocation prophétique de Muhammad, le prophète que les chrétiens attendaient depuis longtemps." (8).

Le Coran témoigne de cette influence chrétienne. Il mentionne les chrétiens, qui sont appelés "les gens du livre", ce qui indique le respect que Muhammad a pour eux. L'Évangile y est cité comme le sont Jésus et Marie, Jésus étant considéré comme le plus grand prophète avant l'apparition de Muhammad.

Au début, Muhammad ne distingue pas clairement la différence entre les juifs et les chrétiens; à ce moment, son grand souci est l'affirmation du monothéisme. Il pense que le message qu'il adresse est le même que celui de Moïse et des chrétiens. Il est plus que probable que le prophète arabe ait puisé dans la Bible, Ancien et Nouveau Testaments, nombre d'éléments de sa prédication. Comment se fait-il qu'il ait eu une conception du Christ diamétralement opposée à celle des Évangiles et des confessions orthodoxes de la foi chrétienne? C'est l'une des questions intéressantes que l'on ne cessera de poser. Dans le nord, il y avait de nombreuses tribus arabes déjà converties au christianisme. Au sud, dans le Nejran, de nombreux chrétiens, à leur tête des prêtres, lisaient l'Écriture Sainte en langue syriaque. Cette Église nestorienne de l'Est, qui dans le passé avait envoyé des missionnaires en Arabie, n'avait pas réussi dans son effort d'évangéliser les Arabes, dont la majorité s'attachait toujours au paganisme. Il semble aussi que les chrétiens aient manqué de l'amour et de la pureté de vie, de même que d'un dynamisme spirituel indispensable pour faire d'eux des missionnaires efficaces en Arabie.

Là où les juifs et les chrétiens prêchèrent un mode de vie et proposèrent un code moral capable de procurer une paix personnelle et de rétablir l'ordre social confus, on parla du Dieu unique, immanent et proche, identique à l'Allah des Arabes. Cependant les Arabes rejetèrent l'enseignement des juifs. Mais, voici que parmi eux quelqu'un les écouta d'une oreille attentive: c'était Muhammad.



Chapitre 2
La vie du Prophète, appelée la "sira", ne nous est connue que par des traditions islamiques. La légende dorée se mêle constamment aux récits historiques et il est malaisé d'en entreprendre une synthèse objective. On doit à un fidèle de Médine, mort vers 769 (plus de cent trente ans après Muhammad, nommé Ibn Ishâq, un Abrégé de la vie édifiante de Muhammad, résumé cohérent et comportant nombre de traditions; le Coran, lui aussi, contient de nombreuses allusions biographiques.

1.   Avant l'hégire

Muhammad est le fils d'Abdallah (mort deux mois après la naissance du Prophète) et d'Amina (morte alors que l'enfant atteint l'âge de six ans); son nom signifie "le très exalté". Orphelin, il est élevé par son oncle Abu Talib (mort en 620). Sa famille était composée de membres puissants de leur tribu, appelée Quraysh, responsable de la Kaaba. Abu Talib, bien que personnage influent, était pauvre. Pendant un certains temps, l'enfant servit comme berger dans le désert. À l'âge de douze ans déjà, il accompagne son oncle avec des caravanes se rendant en Syrie.

Au cours de ces voyages en caravane, le jeune homme eut l'occasion d'entendre des juifs et des chrétiens discourir sur leur Dieu unique. On dit qu'il fut un garçon intelligent, répugnant à la grossière immoralité de son peuple qui lui causait une grande déception. Dans ses années vingt, il est déjà une figure populaire. On ajoute qu'il aurait gagné les titres suivants: le vrai, le juste, le digne de confiance. Il vivra cependant assez à l'écart d'une société qu'il tenait pour dégénérée et chaotique.

Arrivé à l'âge adulte, on lui confie la conduite des caravanes. À l'âge de vingt-cinq ans, il entre au service d'une riche veuve nommée Khadija. Son savoir-faire impressionnera la dame et peu à peu leur relation s'approfondissant aboutira à un amour réciproquement partagé. Quoiqu'âgée de quarante ans, Khadija épousera le jeune Muhammad, en 595. Durant de longues périodes pendant lesquelles nul parmi ses contemporains, voire ses proches, ne le prenait sérieux, et doutant bien souvent de sa propre vocation, Khadija restera à ses côtés.

Deux fils et quatre filles leur naîtront; pendant la vie de Khadija, durant les vingt ans de vie conjugale, Muhammad ne prendra pas d'autre femme. Durant ces mêmes années, Muhammad s'associe aux principaux de la ville et se familiarise avec la situation politique et religieuse du pays. Khadija était parente d'un Hanif converti au christianisme, et il est probable que le futur prophète eut l'occasion de discuter avec lui, sans doute aussi avec d'autres Hanifs, des problèmes de l'Arabie. Il connaissait des juifs et des chrétiens adorateurs d'Allah, le Dieu unique. Bien qu'il continue à se rendre à la Kaaba, il est probable qu'il se soit déjà rendu compte que les images placées dans la maison d'Allah ne sont pas des véritables dieux.

On peut, avec quelque raison, penser qu'il fut un chercheur de Dieu. À présent, il a aussi bien du temps que de l'argent à sa disposition pour voyager. Sans doute, il lui a semblé qu'il pourrait se rendre ailleurs dans le Nejran, en Syrie ou en Éthiopie, pour effectuer des recherches auprès de chrétiens savants, les interroger au sujet de leurs Écritures et de leur Dieu. Mais il ne semble pas avoir fait d'effort sérieux pour comprendre vraiment le contenu des Écritures chrétiennes. Il n'a jamais su ce qu'était le véritable Évangile. Fut-il vraiment empêché de se rendre dans ces pays, vers des docteurs et des théologiens chrétiens, à cause des querelles sévissant entre diverses branches de l'Église orientale? Ou bien était-ce son orgueil national d'Arabe, originaire de La Mecque, qui l'empêcha de se rendre auprès des juifs et des chrétiens, gens minoritaires, pour chercher auprès d'eux une direction spirituelle? Quelle qu'en soit l'explication, à ce moment-là, il manqua définitivement l'occasion de se familiariser avec le Dieu de Jésus-Christ.

Muhammad apparaît en cette Arabie où se mêlent la fierté, le culte de l'honneur, le respect de la parole donnée, la violence, la brutalité et l'âpreté des moeurs. Lutter contre toute forme d'idolâtrie, prêcher un Dieu unique, transcendant, créateur des mondes, seul juge, tout-puissant et miséricordieux, telle sera la mission principale que désormais il s'assignera. Sur les quinze années qui suivront son premier mariage, nous n'avons guère de renseignement sur lui, sans doute médita-t-il longuement sur ses inquiétudes religieuses, tout en se livrant à son commerce ordinaire.

2.   La "révélation" et les débuts de la prédication

Nous exposerons ici ce que nous rapporte la tradition musulmane au sujet de la "révélation" et des débuts de la prédication du Prophète. Une nuit, en l'an 610, alors que Muhammad est âgé de quarante ans, la foi musulmane verra le jour lors d'une "révélation" dans la caverne où il séjourne pendant six mois, et où il se livre à une méditation solitaire. L'ange Gabriel lui serait apparu en lui adressant un ordre: "Proclame!" Ne sachant bien s'il s'agissait d'un rêve ou d'une vision, il répond: "Que dois-je proclamer, je ne sais lire?" Soudain, sa gorge se serre comme si l'ange cherche à l'étouffer. De nouveau retentit l'ordre: "Proclame!" De nouveau, il proteste: "je ne puis même pas lire", et de nouveau, il éprouve la même sensation d'étouffement; pour la troisième fois, il entend l'ordre: "Proclame au nom du Seigneur,

"Le Créateur qui créa l'homme d'un caillot de sang,
Proclame. Votre Seigneur est gracieux;
Il a enseigné par la plume
Ce que l'homme ignorait." (Coran 46:1-4)

Quand la vision disparut, Muhammad trouvera gravés profondément dans son coeur aussi bien l'expérience que les mots de l'ange; il ne comprenait ce que cela signifiait ni s'il pouvait faire confiance en ce qu'il venait de voir. Ne s'agissait-il pas d'un rêve? Ou d'une illusion? Ne serait-il pas la cible d'attaques de la part des méchants esprits? Ces questions sans réponse le plongeront dans une inquiétude désolante, à tel point qu'il songera à se supprimer. Mais, au moment où il lui semble devoir mettre fin à son existence, une force non identifiée l'en empêche. Tremblant, avec frayeur, il entendra une nouvelle fois la vois de Gabriel: "je suis Gabriel, l'ange d'Allah, tu es son prophète." À partir de ce moment, le caravanier sait qu'il sera le Prophète d'Allah, chargé de mission auprès des Arabes. Aussitôt il se mettra à prêcher; Khadija est sa première convertie. D'autres "révélations" ne tarderont pas à lui être accordées, à des intervalles plus ou moins réguliers.

3.   Le message

L'essentiel du message reçu consiste à déclarer l'existence d'un seul Dieu, d'Allah, à l'exclusion de toute autre divinité, seul véritable, créateur des cieux et de la terre. L'homme en est l'esclave; son devoir principal consiste à se soumettre à ce Dieu unique et à lui obéir. La bonté de Dieu et sa miséricorde se manifestent dans la providence qui pourvoit aux besoins de tout homme; aussi tous lui doivent une humble reconnaissance. Un jour eschatologique et redoutable attend le monde lorsque la terre sera ébranlée; alors Dieu ressuscitera les morts pour les faire comparaître devant son tribunal de jugement final. Il récompensera avec des plaisirs charnels et le don d'un paradis sensuel ceux qui l'auront adoré et auront pratiqué des bonnes oeuvres; il condamnera par le feu de l'enfer ceux qui se seront adonnés à l'iniquité, la pire de celles-ci étant la confusion du vrai Dieu avec des idoles.

D'où Muhammad tient-il ce message? Selon les musulmans, il l'a reçu pendant des "révélations" successives. On peut supposer que l'unicité de Dieu lui avait été inculquée lors de ses rencontres avec les juifs et les chrétiens. En ce qui concerne le jugement, sans doute il le tenait de certains éléments de la doctrine chrétienne. Quelle que soit la manière dont il les ait reçues, Muhammad annoncera ces vérités avec un grand zèle et conviction, cherchant à amener les Mecquois à la repentance et à la foi au Dieu unique.

4.   Les effets de la prédication à la Mecque

Peu de gens accordèrent crédit à la proclamation de ce message et à l'annonce que lui, Muhammad, était porteur d'une révélation divine, Khadija, nous venons de le voir, devenant sa première convertie. Outre elle, ce sera un jeune cousin nommé Ali et son fils adoptif Zayd qui adhéreront à son enseignement. Plus tard, un marchand du nom d'Abu Bakr se joindra au petit groupe d'adeptes. D'autres, dont la plupart des gens modestes, s'ajouteront au groupe.

Ceux des classes supérieures l'ignoreront et bientôt le ridiculiseront, le tenant pour un homme du commun, dépourvu de toute qualification pour assumer une mission divine. Son message relatif à la résurrection des morts n'est qu'une incroyable assertion. Comment les morts reviendraient-ils à la vie? On l'accuse de sorcellerie et de fraude. Tandis qu'il commence à s'attaquer aux dieux de la Kaaba, qu'il tient pour faux, les Mecquois redoublent leur opposition, allant jusqu'à persécuter le petit groupe. Ils n'osent toucher cependant au Prophète, parce qu'il jouit de la puissante protection de son oncle Abu Talib.

La persécution devient plus sévère, de sorte que Muhammad envoie quatre-vingt de ses adeptes en Éthiopie, pays voisin christianisé. Ces réfugiés y sont accueillis et traités favorablement. Plus tard, rentrant en Arabie, ils retrouveront le Prophète à Médine. L'opposition violente n'arrête pas Muhammad dans la dénonciation de ses ennemis, qu'il menace du châtiment divin. Des nouveaux convertis s'ajoutent au petit nombre qui l'encouragent à persévérer.

5.   L'hégire

Incapable de progresser à La Mecque, il ne vit autre alternative que de transfèrer sa mission vers une localité plus favorable. Il décida de se rendre à Yathrib. À l'approche de son départ, il lui fut accordée une nouvelle "vision" qui le réjouit grandement après treize ans d'incompréhension. Il s'est vu transporté au ciel en conversant avec des prophètes et les apôtres du passé et, déclare-t-il, il fut reconnu et honoré d'eux. Selon certaines traditions, durant cette nuit, il se serait corporellement trouvé au ciel, mais, au dire d'Aïsha, son épouse, cette nuit-là il n'avait point quitté son lit.

Ayant appris que les Mecquois voulaient empêcher son départ en compagnie de son ami Abu Bakr, il s'échappa au cours d'une nuit, se réfugiant dans une caverne; de là, ils feront route vers Médine. Cet épisode est appelé par les musulmans le "hejra", l'hégire. Cette nuit de fuite marquera plus tard la première année du calendrier musulman Durant cette période, miracle. Cependant, il demanda un signe tangible pour convaincre son peuple que c'était bien Dieu qui l'avait envoyé. La réponse reçue affirma que le Coran était précisément le signe demandé. Le Prophète considérait les Écritures juives et chrétiennes comme des livres d'inspiration divine authentique; cependant, il estimait que les juifs et les chrétiens en avaient donné de fausses interprétations allant jusqu'à en déformer le contenu. Quant à lui, il prétendra avoir été envoyé directement par Dieu afin de conduire les gens vers la foi véritable, celle d'Abraham. Il imite les juifs qui, pour prier, se tournent vers Jérusalem; il est tout disposé à gagner l'allégeance et le soutien de ces derniers.

6.   Séjour à Médine

Dans sa nouvelle ville de résidence, Muhammad fait édifier la première mosquée. Un jour de vendredi, il y prononce son premier sermon. La situation politique à Médine étant passablement confuse, il prend bientôt entre les mains la direction des affaires aussi bien religieuses que politiques. Le nombre de ses disciples ne cesse de croître. On dit qu'il exerce une autorité prudente, ramenant paix et ordre au sein de la ville anarchique.

Il cherche aussi l'appui des juifs pour l'aider dans son entreprise. La sourate 2:.257 dit qu'il ne doit point exister de contrainte religieuse. Bien que certains juifs l'assurèrent que son apparition avait été prédite dans l'Écriture, attestation qu'il cherchait d'ailleurs avidement, la majorité des juifs observa à son égard une prudente neutralité. Les juifs ne pouvaient croire qu'il fut leur messie, lequel, selon les prophéties de l'Ancien Testament, devait être issu de la famille royale de David. Lorsqu'il se rendit compte de l'attitude plus que réservée des juifs à son égard, il les traita d'hypocrites. On lui répliqua que son avènement n'était nullement prédit dans leur Bible; il se contenta alors de les accuser de falsifier leurs propres écrits, non pas d'avoir substitué d'autres, inauthentiques, mais d'avoir omis de mentionner ce qui se référait à sa personne.

7.   Progrès et affermissement

À Médine, il n'est plus un prédicateur isolé, mais un véritable chef politique et religieux; il communique à ses fidèles son idéal d'une religion purifiée des pratiques païennes, adorant non pas des idoles, mais le Dieu véritable. Le culte de celui-ci devait unir entre elles toutes les tribus arabes de la péninsule. Il se mit ainsi à réformer la législation de la cité et, à partir de l'an 624 de notre ère, à entreprendre une campagne contre les Mecquois, marquée par les événements suivants: une victoire (Badr), une défaite (Ohod), le blocus de Médine que les assiégés entourèrent d'un grand fossé (la guerre du Fossé), une série de négociations, de compromis et, finalement, en 630, la prise de La Mecque. Muhammad s'assurait un onzième mariage avec la fille d'un chef mecquois, concluant les dernières alliances dont il avait besoin pour asseoir son autorité.

En habile politicien, il ne supprima pas le pèlerinage païen à La Mecque, où l'on adorait la pierre noire. Ce pèlerinage était un véritable symbole d'union, puisque toutes les tribus nomades s'y retrouvaient. Le premier pèlerinage exclusivement musulman eut lieu en 632 sous les auspices mêmes du Prophète.

Durant toutes ces années, Muhammad se mit à former une communauté de gens unis non par les liens du sang, comme c'était le cas dans une société traditionnelle arabe, mais par la foi en Allah et en son apôtre.

C'est à Médine que Muhammad élaborera sa doctrine religieuse. D'autres "révélations" lui viendront durant des moments d'intense transe; les descriptions qu'il a faites de ces rencontres, mémorisées et enregistrées par ses disciples, seront recueillies plus tard pour former le livre sacré de l'Islam, le Coran. Tandis que s'accroit le nombre des adeptes, le Prophète entreprend une série de guerres de vengeance. En 628, les Mecquois donnèrent l'accord de laisser ses disciples effectuer un pèlerinage à la Kaaba, laquelle, aux yeux de la nouvelle religion, passe pour être toujours un lieu saint. Deux ans plus tard, le Prophète y conduit une armée de dix mille hommes, remportant une éclatante victoire sans verser du sang, et en en prenant le contrôle total.

"Le premier souci du Prophète fut de créer des rapports nouveaux entre les éléments hétérogènes qui composaient sa troupe. Aux lois tribales qui s'avéraient de plus en plus inadaptées à la vie dans la cité et qui avaient jusqu'ici neutralisé l'action de ses adversaires, il chercha à substituer une loi nouvelle basée, non sur le lien de parenté par le sang, ni sur les alliances tribales, mais sur la communauté de foi au Dieu unique, créateur de tous les hommes et maître de tout l'univers. Le principe de la "umma" fit ainsi son apparition; il allait être le remède le plus efficace contre les rivalités traditionnelles entre les diverses tribus et l'individualisme séparatiste des Arabes. La loi de cette "umma" était déjà esquissée, ses principaux articles étant la foi au Dieu unique, les fins dernières, l'intervention divine dans l'histoire par les prophètes. D'autres articles sont en voie d'élaboration: la réglementation de la prière, le jeûne, l'aumône légale, la confession de la foi, le pèlerinage. Les cinq "piliers" de la foi, de caractère essentiellement moral, préparent le croyant à admettre les trois premiers principes de caractère dogmatique." (9).

Dès le début, l'Islam se présente comme une institution Église-État, une société religio-politique dans laquelle le Prophète occupe la deuxième place après Dieu en tant que prince gouverneur; il exerce son autorité aussi bien dans le domaine politique que dans celui de la religion. Cette position peut rappeler l'institution théocratique de l'ancien Israël. Mais la tribu des Quraysh se rendra vite compte qu'on vient de fonder un État dans leur État.

La dixième année de la mission, en 620, le Prophète éprouvera deux pertes. Son onde Abu Talib, qui l'avait soutenu et protégé, quoique n'ayant pas adhéré à la doctrine, meurt en cette année. Mourra aussi Khadija, son épouse. Quelques mois après la mort de cette dernière, Muhammad cherche la consolation en épousant Aïsha, la fille de neuf ans de son ami Abu Bakr, qu'il ne prendra chez lui que trois ans plus tard comme épouse favorite.

8.   La mort du prophète

Déjà atteint par la maladie qui devait mettre fin à ses jours, Muhammad conduisit le pèlerinage de 632. Ce fut le grand défilé du triomphe de l'Islam. Dans une homélie mémorable, le Prophète rappelle à la communauté les fondements de l'Islam et, du haut d'un rocher, proclame de sa voix affaiblie, mais amplifiée par celle de Bilâl, le premier muezzin de l'Islam:

"0 hommes, Satan a désespéré d'être adoré sur cette terre qui est vôtre; mais il se contentera des concessions que vous lui feriez dans vos actions; méfiez-vous de lui pour votre religion... 0 hommes, écoutez mes paroles et peser-les; car j'ai accompli ma vie et je laisse en vous ce par quoi vous éviterez à jamais l'égarement, si vous y êtes fidèles, une loi claire, le livre d'Allah et la tradition de son Prophète. Écoutez mes paroles et pesez-les. Sachez que tout musulman est un frère pour un autre musulman, que les musulmans sont frères, qu'il n'est licite pour un homme sur la part de son frère que ce que celui-ci lui donne de son plein gré. Ne faites point tort à vos propres personnes."

Puis il demande à la foule., "Ai-je remplis ma tâche?" "Par Allah, oui", répond la foule! "Par Allah, reprend le Prophète, je rends témoignage!... Aujourd'hui, le temps revient au point où il était , le jour où Dieu créa les cieux et la terre!"

Ce fut son dernier pèlerinage. Il rentrera à Médine, conscient de la proximité de sa fin. Frappé d'une pleurésie, il mourra à Médine, le 8 juin 632. Il sera enterré sur place, sous la chambre où se trouvait son lit de mort. Cette pièce fut par la suite rattachée à la mosquée. La légende conte que Fâtima, sa fille, prit un peu de la poussière couvrant le cercueil et s'écria: "Lorsqu'on a senti la poussière de sa tombe, peut-on encore prendre goût aux parfums les plus exquis?"

"Cette mort fort inattendue jeta la panique dans la communauté. L'oubliant dans son linceul, ses compagnons se réunissent sans désemparer pour tenter d'assurer sa succession. On vit alors apparaître les prodromes des schismes; mais de peur que les ennemis de la nouvelle religion ne relevassent la tête, des concessions sont faites de part et d'autres et Abu Bakr prit la tête de la communauté." (10).

En dépit de nombreuses légendes, circulant déjà du vivant du Prophète, Muhammad a rejeté la prétention à la divinité, soulignant qu'il n'était qu'un être humain, soumis à Allah; son canal seulement.

9.   Après la mort du prophète

Les luttes au nom de l'orthodoxie commencent après la mort du Prophète (11) . Elles n'ont guère cessé. Engagées au nom de la pureté de la loi islamique et du retour aux sources, elles reflètent aussi des rivalités pour l'accession au pouvoir. Sur les quatre premiers califes (les "rachidoûn", ou bien inspirés), trois connaissent un sort tragique. Abu Bakr règne de 632 à 634 et se définit comme calife ou "Successeur de l'envoyé de Dieu". Omar (634-644) s'attribue le titre d'"Amir al Mou'minine", ou commandeur des croyants. C'est lui qui entame les grandes chevauchées à la tête des cavaliers d'Allah, soldats-prédicateurs qui recourent au Coran autant qu'à l'épée, mais il meurt percé du poignard d'un esclave chrétien. Othman (644-656) et Ali (656-661) seront également assassinés. Ces déchirements n'empêchent pas l'Islam d'étonner par ses audaces et sa fulgurante progression.

En un siècle, se constitue un des plus vastes empires du monde; il s'étend du Tage à l'Indus, de l'océan Atlantique à la mer d'Aral, des Pyrénées au Sahara. Repoussés à Poitiers en 732, les Maures font de l'Andalousie un joyau et de la Sicile un jardin. Malgré ses divisions, l'Islam est pendant plusieurs siècles le seul grand foyer de civilisation avec la Chine. Damas, Bagdad, Samara, Samarkand, Boukhara, Le Caire, Kairouan, Bougie, Tlemcen, Fès, Marrakech, Grenade, Cordoue... sont des centres de création qui illustrent le "miracle arabe" comme il y a eu dans l'Antiquité le "miracle grec".

Alors que l'Islam connaît de nombreux schismes et s'étend sur une multitude de peuples, c'est la permanence de l'unité dans la foi et dans le rite qui l'emporte et s'impose, sans empêcher cependant le génie propre à chaque région de s'exprimer. L'art en est profondément marqué. Des minarets carrés d'Andalousie et du Maghreb aux minarets-fuseaux du Caire ou d'Ispahan, ce ne sont que variations sur un même thème. Le Coran n'interdit pas formellement la reproduction de la nature dans l'oeuvre d'art (le Prophète aurait porté une tunique dont le bas était brodé de palmiers et d'animaux), mais il prescrit de détruire les idoles. C'est ainsi que l'abstraction

prévaudra dans l'Islam, qui n'est pas une civilisation de l'image, mais de l'arabesque: la calligraphie devient l'expression plastique du sacré, comme la psalmodie du Coran est son expression musicale.

Le déclin commence lorsqu'au onzième siècle le calife Al-Qadir définit ce qui doit être l'orthodoxie et "ferme la porte de l' "ijtihad" (l'effort de recherche personnelle). Paradoxalement, alors que se confirme le repli de l'Islam, arabe, l'Islam turc prend son essor et domine avec l'empire ottoman du seizième au dix-neuvième siècles, pendant que l'Islam de la seconde expansion, grâce aux commerçants et aux marabouts, part à la conquête de l'Afrique noire et de l'Extrême-Orient. Les Arabes ne représentent plus alors que 10 à 15% des musulmans dans le monde, mais il jouent encore un rôle capital au dix-neuvième siècle avec la "Nahda" (renaissance) qui est à l'origine des grands courants de pensée qui agitent depuis l'ensemble du monde islamique.

Au vingtième siècle, l'Islam devient un bouclier pour les peuples colonisés. À l'heure de la décolonisation et des indépendances, il est vécu comme une religion du Tiers monde qui valorise ses adeptes. Il a su profiter des bouleversements économiques et des "ruptures sociales" pour substituer une forme de vie communautaire, à une autre devenue anachronique. Face à un Occident laïcisé et à un monde communiste qui professe un athéisme militant, il apparaît beaucoup comme un recours et un refuge. Il emporte surtout l'adhésion parce que sa foi est simple... Cependant, l'Islam, qui n'est pas seulement une foi, mais aussi une civilisation, un mode de vie et une culture, s'aura t-il relever le défi du siècle, réaliser la symbiose entre religion et développement, tradition et modernité?



Chapitre 3
"Deux grandes sensibilités se partagent le monde de l'Islam: le sunnisme, ou gens de la 'Sunna', c'est-à-dire de la tradition (90% des musulmans), et le chiisme, ou gens de la "Chi'â", ou parti d'Ali (10%, surtout en Iran, en Irak et au Liban)", écrivent Paul Balta et Anne-Marie Delcambe.

Nous les suivrons de près dans l'exposé du présent chapitre. Historiquement, ces deux mouvements sont nés de querelles de succession provoquées par la mort du troisième calife, Othman, et l'élection du quatrième, Ali, cousin et gendre du Prophète. En outre, des questions de culture, iranienne et non-sémite dans le cas du chiisme, font que sur certains points d'exégèse coranique, la lecture chiite du Coran diffère de la lecture sunnite... Il n'y a pas dans l'Islam de magistère de type catholique romain habilité à donner une interprétation universellement contraignante et acceptée de la religion, ni même un organisme fédératif comme c'est le cas pour nombre de dénominations protestantes. Il y a dans l'Islam autant de théologies que d'ulémas (docteurs de la loi). Il n'y a pas non plus de clergé au sens précis du terme. En effet, aucun moment de la vie religieuse du musulman ne nécessite la présence d'un médiateur entre Dieu et le croyant.

L'Encyclopaedia Universalis, de son côté, note:

"On peut distinguer dans l'Islam deux tendances nettement différentes: celle de l'exotérisme, qui s'attache à la réalité religieuse telle qu'elle est déterminée par son cadre historique et son contenu linguistique, et celle de l'ésotérisme, pour qui la même réalité ne compte que comme absolu, dans son étendu illimitée, c'est-à-dire dans ses valeurs éternelles et sa substance intemporelle, considérées au-delà du contexte historique et linguistique."

Dans les exotérismes, on casera les "mutazilites", neutres ou indépendants, et les "asharites" qui sont, dans l'Islam, les meilleurs représentants de la tendance exotérique, avec des thèses et des conceptions qui restent propres à chacun de ces mouvements.

Le premier désigne un groupe de penseurs musulmans qui se forma dès le second siècle après l'hégire. La première thèse du groupe, le "tawhid", ou doctrine de l'unité divine, est le dogme fondamental de l'Islam. Il ne l'a pas inventée, mais il s'est distingué par l'explication qu'il en a donnée et l'application qu'il en a faite à d'autres domaines de la théologie. Elle est exposée dans le livre classique "Makalat al-islamiyyin": Dieu est unique, nul n'est semblable à lui. Il n'est ni corps ni individu, ni substance ni accident. Il est au-delà du temps. Il ne peut habiter dans un lieu ni dans un être. Il n'est ni conditionné ni déterminé, il n'engendre pas et il n'est pas engendré. Il est au-delà de la perception des sens. La deuxième thèse est celle de la justice divine. La troisième est celle des promesses, celle des récompenses aux fidèles. La quatrième thèse considère le péché comme une situation intermédiaire entre la foi et l'infidélité. Le pécheur est dans une situation intermédiaire qui n'est ni celle du croyant ni celle de l'incroyance! La dernière thèse, qui se rapporte à l'impératif moral, concerne la vie de la communauté et les comportements sociaux qu'elle envisage à partir des principes de justice et de liberté.

Les "asharites", fondés au milieu du quatrième siècle après l'hégire, ont dominé l'Islam sunnite durant des siècles. Dans certaines régions, ils furent même identifiés avec le sunnisme. Ici, l'idée de la création du monde conduit logiquement à la manière dont il convient de concevoir la relation entre Dieu et l'univers.

L'ésotérisme, lui, est représenté dans l'Islam religieux par les "soufis", qui sont des mystiques et des spirituels, et par les chiites. Ces deux mouvements expriment par excellence dans le monde musulman la tendance gnostique, un effort total pour comprendre la réalité religieuse dans tous ses aspects.

1.   Les Sunnites

Descendants spirituels de ceux qui acceptèrent l'arbitrage, les sunnites reconnaîtront le pouvoir de Moâwiyya, fondateur de la dynastie omeyade qui régnera à Damas et en Andalousie. Selon eux, on doit obéissance à tout calife institué, dès lors qu'il ne commande rien contre les coraniques. Kharijites et chiites ont été toujours minoritaires et ne représentent aujourd'hui qu'environ 12% du monde musulman, alors que les sunnites constituent l'écrasante majorité. C'est en vertu du nombre plus que d'un principe théologique que ces derniers ont fait du sunnisme l'orthodoxie de l'Islam. Ils s'appelleront "gens de la communauté et de la tradition", d'où le nom de sunnites qui leur est donné ("ahl-al-Jamâ'a, wal Sunna").

Par opposition à l'idéal chiite ou kharijite, utopiste, passionné et assez mystique, l'idéal sunnite se veut réaliste, raisonnable et inséré dans l'histoire. Leur exégèse du Coran se borne souvent au sens littéral et, contrairement aux chiites et aux soufis (mystiques), ils se gardent d'en rechercher le sens caché ("bâtin"). Cette prudence ne signifie pas pusillanimité.

2.   Les Chiites

Les chiites, légitimistes de l'Islam, ont, dès le début, soutenu que les successeurs du Prophète devaient être obligatoirement choisis parmi les membres de sa famille.Malheureusement pour eux, leur désir ne fut réalisé que relativement tard: Ali ne sera calife qu'après l'assassinat d'Othman et son califat, loin de faire l'unanimité, sera court et violemment contesté. Aïsha, la première, manifeste son opposition et rallie à sa bannière d'anciens compagnons d'Ali. Ce dernier est alors obligé de quitter Médine où il ne trouve aucun appui. Il gagne Koufa, au sud de l'Irak, dont les habitants embrassent sa cause. il livre là, contre les partisans d'Aïsha, la bataille dite "du chameau" dont il sort vainqueur. C'est la première guerre civile entre musulmans. Un an plus tard, Ali doit affronter un autre adversaire. Ce dernier n'hésite pas à provoquer Ali. C'est à Suffin que leurs troupes s'affrontent. De nombreux partisans d'Ali refusent l'arbitrage proposé par Moâwiyya, parmi eux les fidèles inconditionnels qui se posent vraiment en "parti" ("chi'â"), estimant qu'il est le seul successeur légitime depuis la mort du Prophète. C'est à partir de ce moment qu'ils seront appelés "chiites".

La notion d'imamat prend en effet avec le chiisme une importance et une extension spéciales. L'imam chiite ne doit pas être confondu avec l'imam sunnite qui, à la mosquée, dirige la prière en se plaçant devant les fidèles (le mot "amama" en arabe veut dire devant). Il est imam grâce à une émanation mystérieuse qui, depuis Adam, passe d'un imam à l'autre. C'est cette émanation divine qui le rend impeccable et infaillible. L'infaillibilité fait qu'il ne saurait se tromper et l'impeccabilité le garantit contre toute faute. Il est dépositaire du "sens caché" des versets coraniques, sens caché qui, d'après la tradition chiite, aurait été à l'origine confié par le Prophète à Ali; son rôle est d'interpréter le texte sacré.

Le chiisme se scinde en effet en plusieurs branches: duodécimains ou imamites, ismaélien ou septimaniens, zaydites, jafarites, etc., selon le nombre des imams connus. Les chiites duodécimains ou imamites reconnaissent douze imams. Les chiites septimaniens ou ismaéliens reconnaissent seulement sept imams. Les zaydites sont les chiites les plus modérés. Ils arrêtent à cinq les imams légitimes et, contrairement aux autres mouvements, reconnaissent comme imam Zayd ben Ali, petitfils de Hussein.

Si les chiites ont été dans l'histoire persécutés par le pouvoir officiel sunnite, ils n'ont eux-mêmes pas pour autant toléré ces opposants à l'orthodoxie que sont les mystiques (soufis).

3.   Les Kharijites

Les kharijites sont les opposants fanatiques à l'ascension d'Ali au califat. Le kharijisme n'est plus guère aujourd'hui qu'une survivance, mais il garde son intérêt pour la compréhension de l'histoire musulmane, car il est le premier des schismes de l'Islam. Ils sont les "sortants", "al-khawârij", du verbe "kharaja" qui signifie sortir, parce que, à l'issu d'un violent combat entre Ali et Moâwiyya, ils ont refusé l'arbitrage proposé et ils "sortirent".

Qui sont-ils donc ces kharijites, ces "puritains de l'Islam"? Ils se manifestent par leur intransigeance et leur fanatisme. Les kharijites n'admettent qu'un califat et condamnent le principe de l'hérédité. Ils se trouvent donc en contradiction complète avec les chiites. Ils considèrent, en effet, que le califat peut échoir à tout musulman juste, intègre et pieux, quand bien même il serait esclave abyssin, car il y a égalité absolue des croyants devant Dieu. Ce non-conformisme social s'accompagne d'un rigorisme moral poussé à l'extrême. Pratiquement, ils condamnent le luxe, quel qu'il soit, et proscrivent musique, jeu, tabac et bien entendu boissons spiritueuses. Si donc les kharijites sont très tolérants pour les musulmans non arabes, en revanche ils sont intransigeants pour les musulmans infidèles qui, à leurs yeux, méritent la mort et la damnation éternelle.

4.   Les Ismaéliens

Les ismaéliens, ou septimaniens, sont des chiites extrémistes. Ils limitent à sept les imams légitimes, alors que les chiites, dans leur majorité, en reconnaissent douze. L'activité des ismaéliens fut d'abord uniquement religieuse. Mais elle prit vite un caractère politique, le but étant de détruire le califat et le sunnisme. Le caractère politique est nettement marqué dans les deux branches de l'ismaélisme les plus connues que sont les qarmates et les fâtimides.

Pour l'ismaélisme, l'histoire est cyclique et comprend sept ères dont chacune est inaugurée par un prophète. L'invitation à la doctrine comprend sept degrés. Elle est fondée sur l'interprétation allégorique du Coran. L'enfer est provisoire, car toute âme revient sur terre par métempsycose (réincarnation) et y reste jusqu'à ce qu'elle ait acquis la science sous la direction de l'imam. Cette branche extrémiste se caractérise par les revendication sociale et politique. Mais ce n'est qu'un côté apparent. Il y a aussi l'aspect intérieur et ésotérique.

Les ismaéliens extrémistes du Caire annoncèrent (en 1017) que le calife fatimide Hakim était l'incarnation même de Dieu. Darazi, familier du calife, fut l'un des plus ardents propagandistes d'une doctrine initiatique prenant Hakim comme centre. Les Druzes dérivent leur dénomination de Darazi et ils sont nombreux en Syrie et au Liban notamment.

5.   Les Qarmates

Les qarmates forment une secte qui vit le jour à partir de 877 de notre ère. Elle est à l'origine d'un compagnonnage comportant des grades d'initiation semblables à ceux que l'on trouve dans la franc-maçonnerie occidentale. Gagnant l'Arabie, la secte se transforma en communisme primaire, mais ses excès provoquèrent l'intervention du pouvoir.

6.   Les Fâtimides

L'origine des fâtimides est célèbre. Tandis que Hamdân Qarmat prêchait en Mésopotamie, un autre missionnaire ("da'î") Abu Abd Allah al'Chîi, arrivé au Maghreb en 895, annonçait l'apparition prochaine de l'imam caché. Le "mahdî" annoncé, Obaïd Allah, arrive en Afrique du Nord et rallie à sa cause quelques Berbères (la tribu des Koutama) et un petit groupe de citadins. Le "mahdî" se proclame alors calife, émir des croyants, descendant d'Ali et de Fâtima. Ainsi est instauré le chiisme ismaélien en Ifriqîya. Mais les masses y restent fermement hostiles; de toute façon, maîtres de l'Afrique du Nord, les fatimides dirigent aussitôt leurs ambitions vers l'Orient dont ils étaient originaires. Soixante-dix ans plus tard, l'ismaélisme était implanté pour deux siècles en Égypte, du dixième au douzième siècles. Mais l'ismaélisme allait prendre en Syrie et au Liban un autre visage.

7.   Les Nosaïris

Les nosaïris les plus connus actuellement sont les alaouites de Syrie. Ils croient à une trinité formé d'Ali, de Muhammad et de Salmân. Cette trinité (?) évoque les triades paiennes de l'antique Syrie, mais ce paganisme n'est pas le seul élément; on y trouve aussi un curieux mélange avec les fêtes chrétiennes.

Il faut citer encore, comme branche, les nizarites, plus connus sous le nom de secte des "assassins", avec leur principe d'obéissance aveugle, faisant absorber à ses hommes guerriers un breuvage contenant du chanvre indien (haschisch, d'où le nom de "hachichiyyin" qui leur a été donné, et d'où vient notre mot assassin). Le haschisch provoquait sur eux des hallucinations dont l'ismaélien persan profitait pour les pousser à assassiner les princes et les grands personnages qui combattaient sa puissance. Cette secte se maintient malgré l'arrivée des croisés et des Turcs seldjoukides.

8.   Les Confréries musulmanes

À l'Islam officiel, sunnite ou chiite, s'oppose un autre Islam considéré par tous les docteurs de la loi comme dangereux. Cet Islam parallèle, c'est l'Islam mystique, ou "soufi". Cet Islam des "assoiffés de Dieu", à la recherche d'une "règle de vie", c'est également celui des confréries ("tarlqâ", pluriel "tourouq").

Ce qui caractérise l'Islam des confréries, c'est qu'il est un Islam populaire et non pas un Islam savant. Il est souvent aussi un Islam des campagnes plus qu'un Islam des villes. Son succès auprès de la population vient de ce que la tradition mystique plonge dans le vieux fonds des croyances locales. Les cheiks apparaissent à la population comme des faiseurs de miracles et des donneurs d'amulettes. Ils ont la "baraka", la puissance surnaturelle, et portent chance. C'est Islam du culte des "saints", des tombeaux, des reliques, des miracles...

Mais les confréries représentent aussi une force spirituelle. Souvent elles ont sauvé l'Islam comme croyance et comme tradition culturelle, lorsqu'elles se trouvaient dans un pays où cette tradition était contestée.

Les confréries commencèrent à apparaître au onzième siècle. Très vite, elles se diversifièrent. Il y eut des confréries mystiques, mais aussi des confréries militaires de moines soldats pour la défense de l'Islam. Il y eut même en Égypte des confréries féminines. Quelques grandes confréries se retrouvent dans l'ensemble du monde musulman même si certaines ont un caractère purement local. Si l'on examine leur répartition géographique dans le Proche-Orient, on peut les trouver dans quelques grands pays, en tête desquels vient l'Égypte. Il n'y a pas de pays, en effet, où elles soient aussi prédominantes.

Le mysticisme semble avoir trouvé une certaine place en terre d'Islam depuis ses débuts. Muhammad lui-même, quoique pas de tempérament mystique, fut très souvent attiré par des périodes de solitude et de jeûne. Plusieurs facteurs encouragèrent une telle attitude, à l'instar des hermites chrétiens, nombreux en Arabie... Dès l'origine, ce dut être une vue assez commune de voir des ascètes errants entourés de leurs disciples, tous vêtus d'un vêtement de laine simple et dont les soufis tirent justement leur nom.

La mystique se développa bientôt selon des lignes davantage spéculatives et philosophiques. En cela l'Islam a été grandement redevable à l'Église grecque orientale, mais également à des croyances perses et à une certaine influence, hindoue... Le penseur musulman prétend réconcilier certains des enseignements du Coran avec la spéculation de la pensée grecque, en se réfugiant dans la mystique. Le soufi pense que l'âme humaine possède une étincelle divine, bien qu'elle soit emprisonnée dans le monde des sens. Le coeur humain est le miroir, bien obscur, de la déité. Il appartient au mystique de le nettoyer des sensations du monde matériel et de l'orienter vers le Dieu unique. C'est ainsi qu'il recevra l'illumination divine.

C'est lors d'une extase qu'il reçoit la révélation. Toute une science se développe alors pour savoir comment atteindre cette étape extatique. La piété de quelqu'un est évaluée non par la sainteté de son comportement, mais par le degré et la fréquence de ses expériences extatiques. Durant cet état, il réalise une totale unité avec Dieu. Cependant, durant des siècles, les mystiques furent regardés par le fidèle orthodoxe avec une grande méfiance.

Plus tard apparut l'ordre des derviches. Le principe soufi d'une soumission aveugle se prononça davantage, et bientôt le groupe fonda une fraternité permanente. Chacun des ordres des derviches retrace ses origines vers un saint du passé dont les pouvoirs miraculeux seraient transmis à leurs successeurs; ces ordres sont composés soit des derviches professionnels, soit des adhérents non-professionnels, qui visitent les monastères avec une régularité plus ou moins grande et prennent part au "dikr", ou forme de répétition du nom de Dieu adopté par un ordre donné, qui permet alors d'entamer l'étape de l'extase. L'appartenance à de telles fraternités était, jusqu'à il y a peu, très fréquente chez des musulmans, même ceux appartenant aux classes professionnelles.

En outre, la vaste majorité des gens dans ces pays croient implicitement non seulement aux pouvoirs miraculeux d'hommes saints (marabouts, chefs des ordres des soufis) dont la prière, le toucher, la respiration et même la salive exhaleraient une vertu, la "baraka", mais également en des saints trépassés dont les tombeaux sont visités et l'intercession implorée. Dans l'Islam populaire, le monothéisme pur du credo a été dilué dans une pléthore de survivances animistes, dont certaines ont été tolérées déjà par le Prophète, mais d'autres sont ouvertement opposées à ses enseignements, laissant des gens dans la servitude et l'angoisse, ainsi que des proies sans défense face à de nombreuses et malhonnêtes exploitations financières. Pour gagner la protection, la guérison ou la fertilité, on implore régulièrement le secours de la hiérarchie des saints conduite par Qutb et ses divers lieutenants, lesquels périodiquement tiendraient un parlement mystique.

Si les confréries font peur, la raison en est que l'influence qu'elles exercent n'est pas seulement d'ordre spirituel. L'exemple le plus frappant est celui du rôle qu'elles ont joué en Afrique du Nord, principalement en Algérie au temps de la colonisation.

Toutes ces confréries ont en commun certaines pratiques rituelles: mortification, récitation de litanies, solidarité des membres, emprise du maître sur ses subordonnés qui parfois tourne à l'esclavagisme; ces pratiques peuvent être influencées par le milieu local.

La confrérie favorise un enracinement local de l'Islam, mais son caractère fétichiste est rejeté par les docteurs de la loi et par l'élite. Muhammad Abduh, le grand réformateur musulman, accuse les mystiques d'avoir "efféminé" l'Islam! En fait, la méfiance à l'égard des confréries semble bien tenir à la peur qu'éprouve l'orthodoxie sunnite ou chiite devant l'aspect plus humain que revêt la religion lorsqu'elle quitte le chemin de la loi pour emprunter la voie de l'amour.



Chapitre 4
Selon Georges Peyronnet, "les relations entre le monde occidental et le monde musulman sont d'une brûlante actualité: il y a là, certes, des causes purement historiques et politiques. Il en est d'autres d'ordre psychologique. On peut s'étonner de l'étendue des dissentiments qui séparent les occidentaux, héritiers plus ou moins directs et plus ou moins conscients du christianisme, et l'Islam, puisque les deux cultures sont issues d'une même racine, au départ seulement monothéiste. Mais l'histoire entre ces deux aires culturelles a multiplié les malentendus, les incompréhensions et les attitudes hostiles. Mais il est difficile de dialoguer avec les musulmans. L'Islam oppose à cet interlocuteur complexe et mouvant le béton armé de ses croyances irréductibles! L'Islam était postérieur au christianisme, est-il possible de déceler des traces d'inspiration chrétienne dans les affirmations dogmatiques de Muhammad en se basant uniquement sur le Coran, admis dans son intégralité par tous les musulmans, tandis que le "Hadith", propos attribués au Prophète par la tradition (Sunna) prête à discussion, voire à controverse? Le premier pas obligatoire d'une démarche chrétienne en direction de l'Islam devrait chercher et inventorier les causes et les raisons qui ont amené Muhammad à diverger sur des points ..." (12) .

1.   Les multiples faces de l'Islam

Examinons pour commencer les faces multiples de cette religion. "Par sa nature, l'Islam tend à dominer, à imposer sa loi à toutes les nations et à étendre son hégémonie sur la planète toute entière", écrivait le Cheik Hassan Al-Banna, fondateur de la fraternité musulmane (13) .

Nous tiendrons compte des faces multiples de l'Islam si nous voulons, si peu que ce soit, en connaître aussi bien les principes que les directives, autant que les objectifs qu'il poursuit. On connaît de l'Islam les grands principes et les déclarations de foi. Mais chaque jour une nouvelle information vient s'ajouter à nos connaissances qui restent fragmentaires. Notre tâche se complique lorsque le chrétien cherche à comprendre l'idéologie islamique d'après ses effets au niveau de la vie individuelle et sociale. Si on peut connaître telle facette de l'Islam, celle-ci cachera encore des aspects qui échapperont au regard chrétien occidental, ou bien dont on pourra choisir telle ou telle facette sans que l'ensemble ressorte avec clarté.

Le musulman qui cherche à entreprendre la conquête de la planète est un opportuniste qui présente telle facette dans telle situation ou telle autre si cela convient à son projet et à son entreprise. Mais derrière l'ensemble vibre un seul coeur, d'où coule une source constante pour irriguer l'existence de l'adepte, se pratique une conduite uniforme, voulant atteindre un objectif général et professer une seule et unique idéologie. Quel est l'apport de celle-ci, à quoi en définitive aboutira-t-elle?

Qu'est-ce qui inspire et meut par exemple le coeur d'un musulman terroriste? Celui d'un étudiant sérieux qui raisonne et médite sur les voies de la paix proposée par l'Islam, de l'homme et de la femme du commun dans l'arrière-fond culturel qui lui est propre?

Nous savons qu'au coeur de la foi chrétienne se trouve ancrée la vérité. Celle-ci aussi possède ses facettes et, tel un joyau, elle envoie ses flashes multicolores lorsque nous les contemplons avec un émerveillement ému. Leur effet engendre des vérités en nous qui seront conformes à la vérité. Pourront-elles nous aider à comprendre ce qui se passe dans le coeur du musulman évoluant en dehors du Christ, Seigneur et vrai Dieu?

Un certain nombre de chrétiens occidentaux possèdent une intelligence suffisamment correcte des principes et des pratiques de l'Islam, de ses objectifs, de ses méthodes. Ces connaissances, ils les tiennent souvent des déclarations sorties de la bouche de représentants autorisés de l'Islam. Une autre source de connaissance, bien évidemment, ce sont les écrits ou documents traditionnels dont le principal reste le Coran, qui précède la Sharia, ou loi sainte, le Hadith, recueil des discours prononcés par le Prophète, enfin la Sunna, ensemble des coutumes et des pratiques de l'Islam.

Les points suivants nous permettront de saisir ce que nous appelions la face, ou les facettes, de l'Islam: L'Islam est une religion fondée sur la poursuite du pouvoir et de la domination. Le gouvernement islamique est de droit divin et ses lois ne peuvent être ni altérées ni modifiées, encore moins contestées. La société islamique est une société dure et violente, dépourvue de tout sentiment de pitié; elle n'a de respect que pour la force et ne témoignera d'aucune compassion à l'égard de la faiblesse. L'Islam mène une guerre pour la cause d'Allah; cette cause est considérée juste, noble et humanitaire. La victoire de l'Islam est celle de la cause défendue par l'Islam. Or, une cause aussi humanitaire et noble ne peut pas se défendre par voie inhumaine et indigne. L'humanitarisme se trouve donc à la base, au coeur de l'approche islamique de la guerre. La stratégie militaire du Coran consistera à se préparer à la guerre pour frapper de terreur ses adversaires, tout en se préservant de l'atteinte de la terreur ou de la panique. La philosophie coranique de la guerre est immensément riche dans ses contenus moraux et humanitaires. Théoriquement, le Coran interdit au musulman de pratiquer une guerre sauvage et inhumaine. En tant que document considéré d'origine divine, le Coran a une vue totale et globale de la guerre. Il détermine et définit tous les aspects de l'usage qu'on fera de la force dans des rapports entre États. Le mot le plus célèbre pour ne pas dire le plus glorieux dans le vocabulaire de l'lslam est certainement celui de "djihad" qui, au sens large, signifie lutter, s'efforcer à chercher la conquête et à faire avancer la cause et atteindre des objectifs divins. Le "djihad" visant la conquête de tout pays non-musulman est l'un des points fondamentaux de la pratique islamique. L'épée est la clé même du ciel. "Croyants (entendez musulmans), ne prenez pas pour ami ni le juif ni le chrétien, car ils sont amis entre eux."

Cette liste n'épuise pas toutes les facettes de l'Islam que l'on voudra examiner. Mais nous en aurons pu découvrir l'une des faces les plus audacieuses, des plus dures, une face martiale, une face rationaliste, voire terroriste, mais aussi une face triste et une autre de peur.

Le fait fondamental au sujet de l'Islam est que celui-ci n'est pas seulement une religion, mais encore un système juridique et économique, un code politique et une vision globale de la vie. D'aucuns ont dit qu'il était un système légal, ce qui nous permettra d'en comprendre le visage autoritaire. Le chrétien occidental aura de la peine à saisir le fait que l'Islam ne reconnaisse pas de séparation entre la religion et l'État.

Nous avons déjà signalé le formidable essor et l'élan avec lesquels l'Islam se répand dans le monde à notre époque, avec une vigueur qui ne trouve pas de parallèle dans l'histoire. En dépit de ses conquêtes, la foi chrétienne n'a jamais avancé de la même façon, telle une avalanche irrésistible. Au contraire elle a accusé des progrès graduels, siècle après siècle, sans heurt violent, à l'inverse de l'Islam qui s'abat comme un violent ouragan. D'où celui-ci puise-t-il sa force? Certainement dans le Coran, la Hadith, la Sharia islamique et la Sunna, déjà mentionnés.

Kenneth Cragg, un spécialiste chrétien de l'Islam qualifie l'Islam de "théologie de l'impératif". Au siècle dernier, Ernest Renan avait écrit que quiconque avait été en orient ou en Afrique du Nord avait dû être frappé par l'obscurantisme du fidèle musulman, qui le rend absolument fermé à la science, incapable d'apprendre quoi que ce soit ou de s'ouvrir à une nouvelle idée. Qu'y a-t-il derrière les multiples faces de l'Islam, en son coeur? Ce sont les musulmans qui répondront avec précision: "L'Islam est une foi et un rituel, une nation et une nationalité, une religion et un État, esprit et acte, texte sacré et épée."

On attribue à feu l'Ayatollah Khomeiny la phrase : "Nous n'avons peur ni des sanctions économiques ni des interventions militaires. Ce dont nous avons peur, ce sont des universités occidentales."

Un proverbe syrien dit: "Celui qui change ses voies perd son bonheur." Pourtant, il est certain que même si l'Islam voulait changer, il resterait lié par les lourdes chaînes de son histoire de sa tradition et de sa loi islamique.

Récapitulons: "Religion, conception de la cité, civilisation: tel apparaît l'Islam, au cours de son développement historique... Il y a d'abord l'Islam une unité incontestable qui en fait une religion universelle, capable de recevoir dans son sein les peuples les plus divers et d'assimiler bien d'autres cultures... L'Islam doit cette spécificité principalement à l'unité de sa foi. Celle-ci, réduite à un minimum de dogmes simples, a quelques vérités aux arêtes vives, n'ouvre guère la voie, comme les mystères chrétiens, aux divergences, voire aux dissidences doctrinales. Le monothéisme musulman se veut une religion universelle.

Car si Dieu a parlé aux hommes à travers des milliers de prophètes, c'est toujours pour rappeler la révélation primitive, celle qui a apporté au monde la religion, à savoir l'Islam... En second lieu, l'unité musulmane repose sur l'unité d'un livre, le Coran... Si dans le christianisme le Verbe s'est fait chair, on peut dire que, dans l'Islam, le Verbe s'est fait livre." (14) .

2.   Les objectifs de L'Islam

Quelles sont les intentions de l'Islam, s'interroge John Laffin, qui donne la réponse que nous résumerons dans ce paragraphe. L'Islam n'a jamais caché ses intentions. Le Prophète les avait déjà rendues claires en présentant l'Islam au monde du septième siècle. En tant que la révélation finale de Dieu, l'Islam proclame sa prééminence sur toutes les autres religions et sur tous les systèmes légaux et politiques qui lui sont antérieurs; aussi au nom d'Allah devait-il conquérir le monde. Telle était son intention fondamentale. Ses méthodes pour acquérir le pouvoir n'ont pas varié depuis mille trois cents ans. Laffin rappelle qu'en tant que chef d'armée, Muhammad fut sans pitié et, au moins une fois, il permit le massacre des populations. Au point de vue politique, il fut un opportuniste, en concluant des alliances là où il le pouvait. La conviction selon laquelle il avait reçu vocation de soumettre le monde entier à Allah a exercé une énorme influence d'abord sur sa propre personne, ensuite sur d'autres à des époques successives. Durant des siècles, tous les chefs religieux ou militaires musulmans ont clairement exposé les intentions de l'Islam. Certaines d'entre elles concernent plus directement la foi chrétienne. En voici les plus importantes:

La restauration du prestige islamique; l'établissement des bases islamiques (économiques, psychologiques, géographiques, démographiques, politiques) sur lesquelles il faut fonder la supériorité de l'Islam, ce qui sera assuré par le Coran; mener la guerre sainte; informer, éduquer le monde occidental par tous les moyens possibles au sujet de l'Islam; la conversion, un jour, du monde entier à la foi véritable, l'Islam; la résistance, notamment en Afrique, à l'oeuvre missionnaire d'autres religions, au christianisme plus particulièrement (le judaïsme n'étant plus une religion missionnaire qui propage sa foi, l'Islam n'a plus de querelle avec lui, quoique l'on nourrisse nombre de griefs contre les juifs); le renforcement de la foi islamique parmi les musulmans, individus ou communautés, qui seraient des tièdes dans la pratique de leurs devoirs religieux; la destruction de tout prince musulman considéré coupable de crimes contre Allah ou contre ses représentants terrestres, les imams principaux, les ayatollahs, les cheiks.

Ces intentions ne sont pas de simples voeux pieux, mais des objectifs déterminés, précis, que l'on tient à atteindre par une ferme résolution et une implacable détermination. Pour comprendre cela, il est nécessaire de voir l'Islam tel qu'il était jusqu'au dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième siècle. Politiquement et militairement parlant, l'Islam dominait de très larges territoires de la planète. Les musulmans se regardaient avec raison et fierté comme appartenant à une puissance mondiale, dont la légitimité ne saurait être contestée. Ils étaient convaincus que leur civilisation était supérieure à cause de leur contribution singulière sur le plan religieux, intellectuel et culturel. On se rappellera qu'à partir du début du dix-neuvième siècle, l'Europe chrétienne frappa durement l'Islam. Aussi son pouvoir souffrit-il considérablement et sous des violents assauts son prestige subit des revers. La civilisation européenne le considéra avec mépris en prenant entre les mains la direction de la culture et de la politique. Ce qui explique que le nationalisme, la volonté farouche pour l'auto-détermination et le prestige prirent chez les musulmans deux formes fondamentales. L'une est islamique en nature et cherche à réveiller la vie arabe sur cette même base, faisant de la foi en l'Islam le facteur prédominant dans la vie sociale. D'autres voient l'Islam comme l'agent de liaison pouvant unir les peuples arabes dans leur quête pour obtenir une reconnaissance officielle internationale. N'avaient-ils pas déjà jadis joui d'un tel prestige?

Presque toutes les intentions de l'Islam sont clairement décrites et exposées par les chefs islamiques modernes. Les chefs de file musulmans entendent parfaitement bien ce qu'ils déclarent publiquement. D'après des critères européens, nombre d'entre eux sont des "fondamentalistes" qui cherchent à appliquer littéralement le contenu coranique, sans en changer un iota. Mais ces derniers n'apprécient pas d'être traités ainsi; ils lui préfèrent le terme "d'islamistes".



Chapitre 5
Aucun credo religieux n'est aussi fréquemment récité et aussi familier, même à des non-musulmans, que le célèbre "la ilaha illa Allah; Muhammad rasul Allah", "il n'y a de Dieu qu'Allah, Muhammad est son Prophète". Cinq fois par jour, des millions de musulmans dans le monde entier se mettront à genoux pour réciter ce credo.

Jadis on appelait improprement les musulmans des "mahométans". Mais la religion de Muhammad s'appelle "Islam" qui, nous l'avons vu, signifie "soumission; son adepte est un musulman", c'est-à-dire "celui qui se soumet".

Il n'est guère possible au chrétien de communiquer l'Évangile au musulman sans prendre connaissance des principales doctrines et pratiques religieuses de l'Islam. Le présent chapitre s'efforcera d'offrir un aperçu sur ce qui nous apparaît être les éléments principaux de la théologie islamique.

1.   La mosquée et la théologie

Commençons par l'examen du signe le plus visible de la pensée théologique musulmane: la mosquée. La mosquée, de l'arabe "masdjid", est l'édifice du culte musulman. Le terme est la décalque moderne d'un vieux mot latin du Moyen Age, "moschet", ou bien de l'italien "moschete", eux-mêmes dérivés de l'arabe "masdjid". La mosquée est premièrement une maison de prière. "Prière" est un mot auquel on est habitué, mais il est impropre: la prière rituelle est un acte d'adoration de la divinité, à laquelle il serait malséant d'adresser une requête. Dans la mosquée, la prière est présidée par l'imam et, afin que tous les assistants puissent le voir, les rangs des fidèles se développent en largeur avant de s'échelonner en profondeur.

En effet, les personnes présentes répètent en même temps que l'imam la formule consacrée, se prosternent, s'inclinent, sont assises ou debout, ce qui est un rite comportant invariablement la prière musulmane.

Ces faits ont influé sur le plan architectural même de la mosquée. Celle-ci était jadis édifiée suivant les tendances régionales, comportant des plans variés, quoiqu'il n'en existe pas moins un type général. Le bâtiment est clos par des murailles, soit aveugles, soit percées de fenêtres; ces dernières jouent un rôle décoratif, l'éclairage étant assuré principalement par le côté de la cour intérieure.

On distingue des mosquées de quartier, des mosquées principales ("djami"), dite "grandes mosquées" ou "mosquées cathédrales", dans lesquelles se fait la prière solennelle du vendredi, pourvues de "m'mbar". La première mosquée, construite à Médine en 622, en fait la demeure même de Muhammad, occupait un vaste espace entouré de quatre murs. Le long de ces murs, le Prophète a fait aménager un toit plat, soutenu par des troncs de palmier, pour mettre les fidèles à l'abri du soleil pendant la prière.

Dans sa simplicité, ce premier lieu du culte comportait déjà deux éléments essentiels de la mosquée : l'oratoire, salle hypostyle, plus large que profonde, adaptée à l'ordonnance des fidèles rangés pour l'oraison collective, et la vaste cour, sur laquelle s'ouvre cette salle. Le "mihrab", niche d'orientation dans le fond de la salle, indique La Mecque. Celle-ci est parfois rappelée par une arcature dans la cour, qui peut être lieu de prière comme l'est la salle elle-même.

La cour, élément essentiel de la mosquée, pourrait avoir une double origine: la volonté de rappeler les premiers lieux de prière commune (au début, les fidèles se rassemblaient face à la lance de commandement, à l'extérieur des murailles de la ville), ou bien simplement la conséquence du climat de l'Orient, qui incite à la vie en plein air, ainsi que l'attestent les demeures particulières qui possèdent aujourd'hui une cour (15) .

L'originalité majestueuse de la mosquée est due à la splendeur du décor superbement tissé dans les murs et à la pureté des dômes façonnés, prétend-on, pour la plus grande gloire d'Allah. Un minaret sert à appeler les fidèles à la prière.

La bassine tient un double rôle important: d'ordre rituel, servant à l'ablution traditionnelle; d'ordre esthétique, servant de miroir pour les façades, et créant ainsi une symétrie dans l'espace, qui engendre un incomparable souffle de majesté.

Toutes les mosquées possèdent un aspect commun; l'existence d'une fontaine monumentale au centre de la cour extérieure pour l'usage des ablutions rituelles. D'autres aspects communs incluent des profusions de colonnes faites de bois ou de pierre; un arc spécial qui projette et se repose sur les colonnes aux chapiteaux; des stalactites utilisées sous forme de cellules d'abeilles. C'est un procédé original qui est spécifiquement arabe et permet de passer de la forme quadrangulaire à celle du cercle et de faire reposer le dôme sur la base du rectangle.

Au temps du Prophète, les femmes pouvaient fréquenter les prières publiques dans les mosquées, mais restant derrière les hommes. Il existe cependant une tradition selon laquelle (selon Muhammad) il était préférable aux femmes de rester au foyer. Beaucoup de mosquées ont une partie réservée aux femmes qui veulent y prier. C'est un coin isolé et plutôt sombre, marqué par de hautes grilles de bois sculpté. Les musulmans estiment que la prière est une affaire trop sérieuse et importante pour que les femmes s'en occupent! En tous les cas, la vue d'une femme dans une mosquée risquerait de distraire les hommes de la pratique de leurs dévotions...

Comprendre le rôle de la mosquée, c'est saisir le point focal, la source même du pouvoir, le lieu de rassemblement de toute communauté islamique. L'Islam, nous l'avons vu, est une religion résurgente, forte, parfois agressive, voire féroce, bâtissant des mosquées aux fonctions diversifiées pour des communautés vivant là où il y en avait encore peu et où elles étaient quasiment inconnues. Un certain nombre d'édifices jadis au service d'Églises chrétiennes sont actuellement transformés en mosquées. Quel est le rôle profond de celle-ci, outre d'être le lieu de la prière rituelle?

L'architecture de la mosquée est fascinante, reconnaissons-le, en dehors de toute considération missionnaire et sans porter un jugement de valeur; elle exerce un très grand attrait. Pourtant, des rituels bien malaisés à accepter par nous s'y pratiquent de manière monotone, jour après jour. Les traits extrêmes, extrémistes, il conviendrait mieux de dire, de l'Islam seront mieux compris à la lumière du sens et de la fonction de la mosquée, comme sera compris le large éventail d'activités rituelles qui s'y déroulent. Ce qui aujourd'hui y semble pacifique, demain peut dégénérer en agressivité, voire en violence. La prolifération des mosquées est une preuve éclatante qui démontre que nous vivons un temps unique pour le christianisme occidental, que l'Islam est en train de nous lancer un prodigieux et même un redoutable défi qu'il faut relever. Quelle sera la réponse, voire la réaction, que nous lui opposerons? Nous avons appris que chaque aspect, chaque facette de l'Islam possède un parallèle chrétien, parallèle qui existe depuis nos origines. Pour commencer, et sans tarder, il faudrait se rendre compte que l'expansion de l'Islam, consolidée par l'édification des mosquées, est le sûr indice que la lumière des Églises chrétiennes vacille et que faiblit la flamme de la foi chez les occidentaux jadis christianisés.

Rappelons aussi qu'Église chrétienne n'est pas synonyme d'un édifice appelé soit chapelle soit temple. Selon l'Écriture, l'Église est essentiellement un organisme vivant, le peuple des fidèles. Il faut souligner ce fait et prendre garde à ne pas comparer l'Église avec la mosquée.

Même comparées, tels quels, ce sont des bâtiments totalement différents, qui témoignent de l'antithèse radicale de la religion qu'on professe. La seule véritable similarité consiste en leur matérialité, mais pas plus. L'usage de l'une est aux antipodes de celui de l'autre. Même le décor intérieur et l'ameublement témoigneront de profondes divergences philosophiques, culturelles, religieuses, entre la foi chrétienne et la religion islamique. Ces différences ne sont pas toujours perçues par des chrétiens, peu d'entre eux ayant eu l'occasion de pénétrer dans une mosquée, et encore moins la possibilité d'étudier la religion qu'elle représente.

Dans la vie musulmane, la mosquée est, outre le lieu des rassemblement pour la prière rituelle, le centre d'activité communautaire par excellence. Tel n'est pas le cas pour la majorité des églises, les chrétiens ne la fréquentant qu'à des heures fixes de la semaine, en dehors desquelles l'édifice peut rester fermé, au moins en ce qui concerne les temples ou les chapelles protestants. La mosquée, elle, constitue le noyau de l'existence et des activités politique, éducative, sociale et culturelle musulmanes.

Muhammad avait été aussi bien prophète que soldat, homme et chef d'État, fondateur d'empire; ses disciples furent soutenus par la foi en l'approbation divine, laquelle, croyaient-ils, se manifestait dans leurs éclatants succès et les victoires décisives qu'ils remportaient. L'association entre la religion et le pouvoir, la communauté des fidèles et le gouvernement, se voit clairement dans le Coran. Une conséquence en est que, pour l'Islam, la religion ne couvre pas seulement un secteur de la vie. Elle s'adresse à la vie dans sa totalité, elle est une juridiction totale; aussi la religion et la cité y forment un seul organisme. Ce thème revient souvent dans les sermons prononcés dans les mosquées.

Par conséquent, le rôle que la mosquée tient est multiple. Celle du Prophète à Médine était devenue, déjà, le centre de la première communauté islamique. La mosquée ne sert pas seulement de lieu d'adoration, mais d'institution éducative, de cour de justice, d'assemblée politique. À partir d'ici, le Prophète et ses disciples établiront une société selon l'enseignement de l'Islam.

L'architecture de la mosquée en a été le premier message, le plus caractéristique et le plus spectaculaire. Sa magnificence est fascinante et son originalité et l'élégance de sa décoration admirables en tant que centre et symbole de la vie religieuse, c'est-à-dire que le fidèle y priera et se prosternera devant Allah.

La prosternation lors de la prière n'est pas, comme on le pense souvent, une institution musulmane. Elle est essentiellement d'origine orientale, marquant l'attitude du suppliant envers son prince ou son souverain et, naturellement, elle a passé et a été adoptée par les religions orientales.

L'architecture de la mosquée n'est pas conçue pour offrir un cadre confortable à l'auditeur ni comme cadre liturgique à un simple drame religieux. Elle a été créée en vue de la discipline.

Depuis que l'Islam est devenu plus militant et agressif, la mosquée et les offices qui s'y célèbrent sont devenus des centres de diffusion et de propagande. Dans certains pays islamiques, les complots contre l'autorité étatique y sont fomentés. Elle sert de sanctuaire dans lequel même la police de la sûreté intérieure hésite à s'en prendre à des conspirateurs.

2.   Le Coran

"Coran" est la transcription française de l'arabe "Qur'an", dont le sens premier est "message transmis par la parole". Pour l'Islam, le Coran est la révélation ultime et intangible de la volonté divine, laquelle abroge toutes les révélations antérieures, y compris celle de la Bible. Le Coran parle de la période antérieure, avant Muhammad, comme étant celle de l'ignorance. Cela implique que le christianisme, le judaïsme et le zoroastrisme ne jouissaient plus d'aucune actualité, étant devenus dépourvus de valeur. L'emploi du terme "ignorance" dans le Coran est péjoratif, car les trois religions que nous venons de mentionner étaient établies et bien connues. Rappelons cependant qu'en dépit de la diaspora, depuis la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains en l'an 70 de notre ère, le judaïsme avait de nombreux adeptes en Arabie jusqu'aux débuts de l'apparition de Muhammad.

Le Coran est considéré tellement important que, lors de la récitation publique dans la vie islamique, il est chanté en de lentes phrases mélodiques, dont l'art est enseigné dans les séminaires musulmans. Dans la vie islamique, l'idéal consiste à le mémoriser tout entier, ce qui est une performance religieuse de très haut niveau.

L'Islam est une religion de révélation. Dieu a parlé et a donné ses livres à ses prophètes. On dit que le nombre de ces livres serait de cent quatre. Dans le Coran, il y a des références à la Torah (de Moïse), au "Suhyf" (feuilles des livres des prophètes), au "Zabur" (psaumes de David), à "Injil" (l'Évangile de Jésus) et au "Qur'an" (le Coran) de Muhammad.

On suppose qu'Adam, Noé, Abraham et d'autres prophètes avaient leurs livres saints, mais qui ont depuis disparu. Tous ces livres avaient été la parole même de Dieu et l'enseignement qu'ils contenaient y était fondamentalement identique à celui de l'Islam. Cependant, lorsque Dieu donne un nouveau livre à l'un des grands prophètes, il abroge les précédents. Pour l'âge présent, seul le Coran est adéquat; après l'avènement de Muhammad, seuls ses commandements ont force sur les fidèles.

Le Coran n'est pas la parole ou le discours de Muhammad, mais la Parole même de Dieu. Il a été écrit depuis toute l'éternité sur des tablettes préservées dans le ciel et il fut apporté en de petits fragments à Muhammad par les soins de l'archange Gabriel pendant une période s'étendant sur vingt-deux ans. Il fut parlé à Muhammad, écrit par ceux qui l'avaient entendu et, finalement, rassemblé en un recueil qui est un peu plus grand que le Nouveau Testament. Pendant quelques années après la mort de Muhammad, il régna une confusion considérable autour de ce qui devait y être inclus. Finalement, sous le califat d'Othman (644-656), un texte établi reçut l'approbation officielle et les autres manuscrits furent éliminés.

Le Coran est immuable. Parce qu'on croit qu'il fut dans sa forme originelle arabe apporté du ciel, l'arabe est considéré comme faisant essentiellement partie de la révélation divine. On ne peut par conséquent le traduire comme on traduit d'autres livres et, jusqu'à maintenant, les musulmans sont réticents à publier des traductions de celui-ci pour des millions d'adhérents qui ignorent l'arabe.

Sa traduction est d'ailleurs une affaire délicate, car il y manque une certaine continuité de la pensée et il abonde en répétitions. Cependant, quand il est lu dans une mosquée à haute voix par un bon lecteur arabe ou à la radio, sa lecture est impressionnante pour ceux qui l'écoutent, même lorsque son contenu n'est pas compris. Selon les musulmans, le Coran est le seul miracle que leur prophète ait accompli, puisqu'il n'a pas pu en produire d'autres. Des croyants le traitent avec respect en l'enveloppant avec des couvertures et ils ne se tiendront jamais debout de manière à le dépasser par leur station verticale.

Aucun livre n'est aussi répandu dans l'Islam que le Coran. La personne du Prophète, elle, n'offre pas à la foi islamique la même importance essentielle que celle du Christ au regard de la foi chrétienne. L'importance du Coran pour l'Islam diffère totalement de celle de la Bible pour l'Église.

Car c'est la personne de Jésus-Christ qui se trouve au centre de la foi chrétienne; c'est à lui que la Bible tout entière porte témoignage. En général et à de rares exceptions, la Bible reste en retrait par rapport à la personne du Christ, n'assumant qu'une fonction ministérielle, de service qui lui est rendu. La Bible est moyen de grâce, mais non la grâce elle-même.

En revanche, Muhammad ne bénéficie aucunement de la même considération. Le Prophète arabe est subordonné au livre. Sa tâche n'a consisté qu'à transmettre les paroles d'Allah. Il n'est qu'une voix qui avertit, invite à écouter la voix divine, met en garde contre l'imminent jugement dernier. Le Prophète n'est pas l'objet de la foi musulmane. Le contenu de la foi musulmane dans sa totalité est inclus dans le Coran, dans lequel Muhammad a mis le sommaire des paroles d'Allah. Le Prophète se tiendra derrière le livre. Il n'assumera qu'une fonction de service par rapport à celui-ci; c'est le livre saint qu'il faut apprendre, car il contient tout ce qui est indispensable pour connaître Allah. Dès lors, les qualités les plus sublimes lui sont attribuées. Il est insurpassable et inimitable, incréé et éternel! Toutes les qualités que la foi chrétienne attribue au Christ, le Logos, l'Islam les attribuera au livre. Il est le fondement sur lequel repose l'édifice de la religion tout entier. Tout se tient avec lui et sans lui tout s'écroule. Celui-là seul qui se trouve en état de pureté cérémonielle est autorisé à en toucher un exemplaire. Aussi loin que le règne du calife Omar (634-644), des enfants ont dû en apprendre par coeur de larges portions.

La récitation du livre occupe une place importante dans les actes liturgiques. Dans les pays musulmans, certaines périodes des émissions radiophoniques sont réservées aux récitations du livre. Des pouvoirs magiques sont reconnus à ses paroles. Très souvent des textes sont utilisés comme des amulettes. On les rencontre dans des foyers et des édifices publics ornés avec une très grande élégance.

La loi civile doit se soumettre sans exception aux préceptes coraniques. Le musulman authentique ne peut demeurer neutre à l'égard de l'État : ou bien le prince et le gouvernement sont musulmans, ou bien, dans le cas contraire, il doit les rejeter, s'opposer et faire tout ce qui est en son pouvoir pour les remplacer, soit de manière pacifique, soit par voie de violence.

Parce que le Coran contient la loi de Dieu et que Dieu en personne y parle, ses déclarations sont tellement directes qu'elles n'ont pas besoin d'être interprétées. Par exemple: "Égorge les polythéistes là où tu les rencontres" (9:5); "fais la guerre à ceux qui ne croient pas, même s'il s'agit du peuple du Livre (à savoir chrétiens et juifs), jusqu'à ce qu'ils donnent leur accord délibéré de payer en reconnaissance de leur état de soumission" (9:29); "la religion avec Dieu, c'est l'Islam" (3:19); "la sédition vaut plus que le meurtre" (2:191). Voici une citation d'un auteur d'un commentaire sur le Coran:

"Le Coran est le fondement de la vie et de la culture islamiques. Si jamais un livre a transformé un peuple d'un groupe hétérogène de tribus guerroyantes en communauté civilisée, internationale, accordant une identité, façonnant leur personnalité historique et, depuis plus d'un millénaire, devenu la source principale de son inspiration, c'est bien le Livre saint. Son impact n'est pas limité aux musulmans et à leur développement culturel. il a influencé de plusieurs manières les corans de l'histoire et de la culture dans le monde entier et a pénétré la pensée et le style de vie des gens issus de traditions différentes."

Comparés superficiellement, on risque de penser que de nombreux éléments du Coran et de la Bible chrétienne présentent des traits communs. Ces éléments ne sont pas des demi-vérités par rapport au christianisme, qui pourraient se développer et s'enrichir, ou encore contribuer à un dialogue entre les deux religions. Les deux doctrines appartiennent à des plans religieux diamétralement opposés.

Muhammad a prétendu que sa prédication était entièrement nouvelle, même lorsqu'il s'agissait d'emprunts faits à la Bible! Le Coran a donné au message central de celle-ci un sens qui lui est entièrement étranger. Une étude approfondie démontrera que la conception coranique ne peut égaler celle de la Bible. L'alliance de Dieu dans le Coran est structurellement différente de l'alliance de grâce biblique. De la même manière, la justice et la sainteté dont parle le Coran sont différentes des notions bibliques. L'image du Jésus coranique est totalement étrangère au portrait qu'en donnent les Évangiles, comme l'est aussi celle d'Abraham. La même remarque s'applique à toutes les autres conceptions bibliques.

On a prétendu que la communication avec les musulmans deviendrait plus aisée si on se servait de ces soi-disant points communs qui apparemment ne soulèveraient aucune difficulté. À vrai dire, nous devrions être extrêmement prudents avant d'affirmer que nous comprenons le Coran, parce que certains termes et expressions offrent une analogie superficielle avec ceux de la Bible. Ce n'est qu'après une considération attentive de l'information contenue dans le Coran aussi bien dans son contexte immédiat que plus large que nous jugerons de leur identité, ce qui exige une étude sérieuse et approfondie.

"À la mort du prophète, on ne se contenta pas seulement de transcrire les révélations qu'il avait reçues de Dieu par l'intermédiaire de l'ange Gabriel; en outre, on recueillit "ses propos" ("hadith"), ainsi que des commentaires sur certains passages obscurs du Coran, des conseils relatifs au culte ou des exemples de morale quotidienne. La masse des "hadith" constitue la tradition; jointe aux façons d'agir et comportement du Prophète, elle engendre la "Sunna", c'est-à-dire la règle d'action pour imiter les coutumes du Prophète.

L'imposant ensemble des "hadith" qui compose la "Sunna" a été scrupuleusement étudié par les théologiens et les docteurs de l'Islam, les "ulémas" qui les classèrent en trois groupes: authentiques, probables, douteux...

L'interprétation du Coran s'est faite en grande partie par référence à la "Sunna" et au "hadith". (16) .

3.   La foi au prophète

Dans sa miséricorde, Dieu a envoyé plusieurs prophètes à toutes les nations pour ramener les errants sur le droit chemin et pour leur annoncer sa parole. Pour certaines sectes musulmanes, le nombre de ces prophètes s'élève à 124.000, pour d'autres il atteint les 144.000. Le Coran mentionne les noms des vingt-huit prophètes dont la plupart sont des personnages bibliques. Les grands prophètes sont Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, Muhammad. Chacun d'entre eux a été envoyé par Dieu comme son représentant auprès de tous les peuples du monde pendant une longue période. Chacun a reçu de Dieu un livre contenant des lois, aussi civiles que religieuses, pour la conduite de la vie des hommes.

Les lois données par un prophète étaient effectives jusqu'à ce qu'elles fussent abrogées par celles contenues dans le livre apporté par le suivant. Chacun des grands prophètes aurait prédit l'avènement de son successeur. Le dernier et le plus grand d'entre eux est évidemment Muhammad, le sceau des prophètes (sourate 33:40). Aucun autre prophète n'apparaîtra avant le jour de la résurrection.

Les prophètes ne sont pas des êtres divins, mais des "superman". Ils ne doivent pas être adorés. Bien que le Coran fait allusion aux péchés des prophètes, à l'exception de Jésus, on croit généralement que tous les prophètes ont été sans péché. Car, comment un pécheur pourrait-il guider d'autres pécheurs? Dieu a donné son livre non seulement aux grands prophètes, mais aussi à nombre d'autres de moindre importance. Ces livres sont également parole de Dieu, mais du fait que le Coran a remplacé toutes les révélations antérieures de la volonté divine, les lois contenues dans ces écrits antérieurs ne sont plus nécessaires et sont actuellement sans force.

Dans la sourate 7, le Coran relate la manière dont Dieu créa Adam et Ève en les plaçant dans le paradis terrestre. À cause de leur insoumission, ils en furent expulsés (selon la tradition, l'arbre défendu serait du blé!). L'Islam affirme aussi qu'un prophète ne commet pas de péché, aussi Adam ne serait pas coupable de mal, mais simplement de l'abandon de la voie supérieure. Il s'est repenti et Dieu a pardonné. Après lui, Dieu envoya successivement d'autres prophètes pour enseigner et pour avertir, dont plusieurs furent rejetés par ceux vers qui ils avaient été envoyés. Le Coran contient plusieurs récits de la vie d'Abraham, de Joseph, de Moïse et d'autres personnages de l'Ancien Testament, de même que de Zacharie et de Jean le Baptiste, ainsi que de Jésus. Certains de ces récits sont conformes aux récits bibliques, mais pas tous. Il est vraisemblable que Muhammad ait entendu certaines de ces histoires de la bouche des juifs et d'autres chez des chrétiens. Certaines sont tirées de la Bible, d'autres puisées dans des traditions orales. La connaissance que les musulmans ont des prophètes bibliques est imparfaite et, à certains endroits, complètement déformée.

Selon le Coran, Jésus aurait annoncé l'avènement d'un autre apôtre dont le nom serait Ahmad (sourate 61:6). Les musulmans estiment que c'est là la sûre prédiction de l'avènement de leur prophète, ces deux mots étant dérivés d'une racine arabe. Ainsi, en croyant à Muhammad, ils ont la certitude d'avoir obéi à l'ordre même de Jésus, tandis que les chrétiens, eux, lui désobéissent.

Pour les musulmans, Muhammad est la personnalité suprême, bien que, toujours selon le livre saint, il ne soit qu'un simple homme mortel (sourate 18:110). Certains écrivains prétendent que la première chose que Dieu a créée était la lumière de Muhammad, ensuite, il aurait créé tout le reste, et ce pour Muhammad! Il fut l'homme parfait, dont l'exemple devra être suivi en toutes choses, aussi bien en ce qui concerne le manger que dans le soin porté aux cheveux, à la barbe, dans le mariage, dans le comportement envers les épouses, le rapport avec les amis et les ennemis, dans la célébration du culte, dans l'office gouvernemental, dans la manière dont on conduit une guerre... Ainsi, l'exemple de Muhammad tel qu'il est dépeint correctement ou incorrectement dans le Coran et la tradition a profondément influencé la vie de millions de fidèles de l'Islam. Certains ont atteint un caractère plus saint et plus affable encore que lui. Il semble que ceux qui imitent le Prophète ne parviennent pas tous à atteindre le niveau de sa vie morale et spirituelle.

De même que le nom d'Allah est constamment sur les lèvres de ses serviteurs, de même le fidèle prononcera celui du Prophète, dans le bazar des souks et les ruelles étroites, dans la mosquée et du haut du minaret. Les marins le chantent durant leur navigation, les coolies le soupirent en portant leur chargement, le mendiant le murmure en tendant la main pour l'aumône; c'est le cri du fidèle quand il attaque à la guerre ou quand il doit bercer l'enfant; partout, c'est le coussin du malade, le dernier mot du mourant agonisant; il est écrit sur les portes et sur les coeurs, comme il l'a été depuis toute éternité sur le trône de Dieu! Le meilleur nom à donner à l'enfant, le meilleur pour jurer, celui qui convient pour mettre fin à une dispute.

Telle est la place de Muhammad dans la vie de ses disciples et de ses fidèles par le vaste monde.

4.   La foi en Dieu

La reproduction ici d'une partie de l'article de Jean Bichon soulignera la différence essentielle entre le monothéisme islamique et la foi au Dieu trinitaire ontologique révélé de la foi chrétienne.

"Peut-on parler de religion abrahamique?" s'interroge l'auteur, dans la revue "Foi et vie" (17) , que nous reproduisons avec l'autorisation de la direction de cette revue.

"Depuis le dix-huitième siècle, la pensée occidentale regarde les trois "religions" juive, chrétienne et islamique comme formant, au sein de l'univers religieux, un groupe distinct, aux caractéristiques propres. Quant aux musulmans, la parenté de ces trois religions est pour eux un enseignement du Coran. Il serait facile de montrer pourquoi c'est le siècle des Lumières, le siècle de la raison triomphante et du déisme, qui a opéré ou en tout cas accentué ce rapprochement, et non la théologie chrétienne; pour les chrétiens du Moyen Age, si l'Église fait couple avec la synagogue, par contre les musulmans sont des païens.

Nous ne contesterons pas ce groupement, pour autant qu'il se justifie par des raisons historiques évidentes et incontestables. Le christianisme est un rejeton du judaïsme dont il s'est progressivement séparé, au cours des quarante premières années de son existence; il croit "accomplir" l'attente du judaïsme. Muhammad, pendant toute sa période mecquoise, a espéré rallier à lui les chrétiens et les juifs, en les convainquant que son message s'accordait à leur croyance (sans doute le pensait-il lui-même); il n'a rompu avec eux, au plan doctrinal et au plan social, qu'après son installation à Médine; dès lors, il a cru qu'il reproduisait leur doctrine en la rectifiant; et les chrétiens d'Orient ont assez longtemps considéré l'Islam comme une secte hérétique plutôt que comme une religion étrangère. Un très grand nombre de notions théologiques et de références historiques (personnages, lieux, événements, etc.) sont communes à la Bible hébraïque, au Nouveau Testament et au Coran.

Mais un lien historique et une communauté, même étendue, de langue et de notions ne signifient pas nécessairement une parenté intrinsèque. Toute foi a son noeud vital, ses affirmations essentielles. C'est à ce niveau qu'il faut chercher une parenté substantielle. Depuis longtemps, certains savants, dont les idées sont souvent reprises par les tenants du "rapprochement" et du "dialogue", ont cherché à donner cohérence et valeur à un contenu conceptuel et théologique qui fut commun à ces trois religions. Nous n'avons ni la place ni l'érudition suffisantes pour inventorier et discuter cet effort séculaire et nous nous contenterons d'examiner les thèmes qui servent le plus couramment à souder ensemble les trois religions: celui de la révélation; celui du monothéisme; et surtout le plus récent, celui des "religions abrahamiques".

On se réfère souvent au mode de connaissance par lequel le croyant de chacune de ces trois religions est relié à l'objet de sa croyance; la "révélation", une connaissance dont l'initiative ne revient pas à l'homme, mais à Dieu. On groupe alors ensemble les trois "religions révélées", et les trois "livres révélés" sur lesquels elles s'appuient.

L'idée de révélation suppose l'existence d'un être divin capable de révéler ou de se révéler; c'est-à-dire distinct du monde et doué de conscience, d'entendement, de volonté et d'action, à peu près ce que nous appelons "personnel".

Mais l'idée de révélation, et par conséquent d'un Dieu qui en soit l'auteur, n'est pas propre aux trois seules religions juive, chrétienne et islamique; elle est très répandue dans l'univers des religions; sa présence en deux ou trois points différents n'entraîne donc pas une parenté étroite et riche de conséquences. "Les religions des peuples du Proche-Orient qui environnaient le peuple d'Israël étaient aussi, à leur manière, avec leurs dieux épiphaniques, des religions de la révélation." (Moltmann, Théologie de l'espérance, p. 41). "Aussi la différence réelle ne se situe-t-elle pas entre les dieux dits naturels et un Dieu de la révélation, mais entre le Dieu de la promesse et les dieux épiphaniques. Il n'y a donc pas de différence lorsque l'on affirme simplement une "révélation" divine, mais seulement lorsque se révèle et se montre la divinité." (Ibid.). En d'autres termes, ce n'est pas tant la révélation qui importe que l'image de Dieu qu'elle livre, les notions sur Dieu et les actes de Dieu qui déterminent cette image.

Si nous appliquons cette règle à notre sujet, les différences deviennent manifestes. Le Dieu de l'Islam ne quitte pas son secret, sa transcendance (la mystique, pourtant fort répandue en Islam, est toujours restée suspecte aux grands docteurs orthodoxes); il ne fait connaître quelque chose de son être que par ses noms , c'est-à-dire que sa connaissance reste, pour l'essentiel, au plan cognitif. Le Dieu de l'Ancien Testament, par contre, visite Abraham, Jacob, Moïse; il "habite" au milieu de son peuple; les prophètes sont tendus vers sa manifestation finale. Enfin, en Jésus-Christ, Dieu se fait homme, le Fils éternel descend et s'incarne, devient un membre de l'hunanité: si l'incarnation n'est aujourd'hui connue que par la foi, il n'empêche qu'elle a réellement eu lieu, et redeviendra un jour visible et manifeste, non pas dans un paradis surgi pour la circonstance, mais dans le Royaume du Christ qui sera, avec des changements inouïs, cette même terre sur laquelle nous marchons. Ici la révélation n'est pas cognitive, mais réelle; c'est une venue personnelle, un face à face, en même temps qu'une union intime. Allah révèle des paroles; le Dieu de la Bible révèle et se révèle en quelqu'un qui est un autre lui-même.

Tous les attributs de Dieu, c'est-à-dire son image tout entière, se trouvent transformés par cet agir si différent du Dieu biblique par rapport au Dieu coranique. Sa toute puissance se manifeste dans la faiblesse, dans l'abaissement. Sa sagesse ressemble à une folie. Sa liberté se lie: il devient au premier chef le Dieu fidèle (attribut inconnu du Coran), fidèle à son élection, à sa promesse et à son alliance. Sa miséricorde n'est pas une faveur majestueuse et arbitraire: elle renverse les notions humaines les plus ancrées, car elle est le pardon du rebelle, de l'ennemi de Dieu; et elle est coûteuse à Dieu qui sanctifie son Fils innocent. L'amour de Dieu (terme absent du Coran, au sens où Dieu serait le sujet de cet amour), c'est son essence même; il se donne et se livre en Jésus, il participe à la souffrance et à la mort de son Fils. L'on pourrait continuer.

Nous sortions de notre sujet en faisant plus que mentionner à quel point revêtent une valeur et un contenu différents tous les termes qui jalonnent et décrivent la relation historique de Dieu et de l'homme: parole, prophétie, livre, loi, grâce, salut, etc. Et le sens même de l'histoire de Dieu et des hommes; ainsi que des termes anthropologiques, en particulier celui de péché.

Parmi les attributs divins, il en est un que nous avons passé sous silence, nous réservant d'en parler maintenant. C'est celui de l'unité, ou plutôt de l'unicité. En effet, il est courant, pour donner un fondement commun aux trois religions, de faire référence à cet attribut; on les nomme "les trois monothéismes". Toutes les trois professent qu'il n'y a qu'un Dieu. Ce trait commun les opposerait à toutes les autres et serait la plus sûre marque de leur commune appartenance.

Nous ferons trois remarques:

1. Le monothéisme existe ailleurs, "il est bien connu, écrit K. Barth, que le monothéisme constitue le secret, accessible aux seuls initiés, de toutes les religions, y compris les plus primitives" (Dogmatique, 111, 1,2, p. 200). Une affirmation aussi absolue ne serait sans doute pas partagée par tous les historiens des religions; cependant, elle exprime une constatation faite fréquemment dans des pays très divers.
2. L'affirmation qu'il n'y a qu'un Dieu est une détermination religieuse qui reste superficielle. Nous citerons un savant étranger à la controverse relative à l'Islam: c'est PY. von Wartenberg, qui écrivait à W. Dilthey (lettre citée par Martin Buber, in Moïse, P.U.E, p. 4): "Je tiendrais pour souhaitable que l'on fît abstraction des catégories: panthéisme, monothéisme, théisme, panenthéisme. Elles n'ont pas de valeur religieuse en elles-mêmes, elles sont purement formelles et ne donnent qu'une détermination quantitative. C'est une conception du monde, non une conception de Dieu qu'elles reflètent, elles ne forment que les contours d'un comportement intellectuel, et encore la projection qu'elles en donnent est purement formelle. Or, c'est le thématisme de ces dénominations formelles qui est important pour l'élément religieux aussi bien que pour la connaissance historique." Après cette citation, M. Buber ajoute: "Ce qui est décisif, ce n'est pas que, dans la contemplation de l'Être on accepte une unité supérieure à tout, mais c'est la façon de contempler et de sentir cette unité, c'est la présence d'une relation exclusive entre cette unité et l'individu, relation commandant toutes les autres et, avec elles, l'ordonnance totale de la vie." Nous ne sommes pas d'accord avec la fin de cette phrase; la "relation exclusive" n'est q'un leurre si le Dieu unique, qui n'est pas simplement l'Être, reste abstrait, sans visage et sans action. Heureusement, M. Buber continue en ces termes: "À l'intérieur de ce qu'on appelle monothéisme, la diversité concrète des images de Dieu et des relations vitales avec Dieu tranche des entailles qui parfois sont bien plus importantes que les limites entre un "monothéisme" et un "polythéisme" définis." Ici Buber rejoint à peu près exactement ce qu'écrivait tout à l'heure Moltmann. Image de Dieu, relations de Dieu et de l'homme, d'où: sens du monde, de l'histoire, de la vie, voilà l'important, et non pas une extérieure qualification numérique.
3. Il est piquant de constater que le monothéisme, dans lequel certains veulent voir le grand trait commun aux trois religions, est une qualification que l'Islam conteste, sur un fondement coranique très solide, aux juifs et aux chrétiens. Le Coran accuse expressément les uns et les autres d'adjoindre à Allah d'autres êtres dont ils font des divinités: les juifs adorent Ozaïr; les chrétiens adorent Jésus et Marie. Toute la tradition islamique reporte cette accusation sur la doctrine chrétienne de la Trinité, il est bien rare de rencontrer un théologien musulman qui consente à réexaminer le problème. L'Islam ne fait de différence entre la doctrine de la Trinité et le trithéisme. Il y a donc deux conceptions différentes de l'unité divine. L'une reconnaît à Dieu la possibilité de se distinguer de lui-même; d'être simultanément suivant plusieurs modes permanents: d'être amour en lui-même avant de l'être à l'égard des créatures; de l'être à l'égard des créatures parce qu'il l'est en lui-même. K. Barth concluait, après plusieurs pages consacrées à l'unicité et à la simplicité de Dieu: "Il est parfaitement absurde de vouloir rapprocher l'Islam et le christianisme sous prétexte que le monothéisme serait leur point commun. En fait, rien ne les sépare plus profondément que l'unanimité apparente avec laquelle ils affirment l'un et l'autre qu'il n'y a qu'un seul Dieu." (Dogmatique, 111,1,2, p. 201).

De notre côté, nous soulignerons certains autres aspects fondamentaux de la doctrine musulmane de Dieu.

Avant l'apparition de l'Islam, les Arabes étaient des polythéistes, adorant des dieux mâles et femelles dont les images ont été conservées dans la Kaaba, à La Mecque. Simultanément, ils possèdent une connaissance d'un Dieu suprême qu'ils appellent Allah (le Dieu), seigneur de la Kaaba. Selon Muhammad, seul Allah est Dieu, le reste n'étant qu'idole. La foi au Dieu unique va devenir dans la nouvelle religion le fondement de la croyance islamique. Lui adjoindre d'autres dieux est le plus grand péché. Tout musulman abhorrera une quelconque pratique idolâtre.

Pour les théologiens musulmans, l'unité de Dieu implique qu'il est totalement différent de ce que l'homme peut concevoir. L'Être divin est défini de manière négative: il n'est pas corps, esprit ou substance ou attribut, il n'est pas composé de parties, de membres, ne peut être vu. En outre, le Coran renferme certains éléments positifs relatifs à Dieu. Ainsi il est le créateur de tous et de toutes choses. Par son pouvoir, il soutient l'univers, rien n'advient sans sa volonté. Il a créé l'homme pour en faire son esclave, il exige de lui une soumission totale, l'adoration sans réserve. Il ressuscitera les morts pour les ramener à la vie et il les fera comparaître devant son tribunal de jugement. Dans sa miséricorde, il a envoyé des prophètes pour guider les humains sur le droit chemin. Il pardonne et il pardonnera à qui il veut. Cependant, il fait ce qu'il veut et l'homme n'a pas le droit de l'interroger, ni de le contester. Ses attributs consistent en la vie, la connaissance, la volonté, le pouvoir, l'écoute, la vision, le parler. Le Coran comme les traditions comportent des termes appelés les quatre-vingt-dix-neuf plus beaux noms de Dieu dont voici quelques uns: l'Un, le Réel, la Lumière, l'Auto-suffisant (l'aséité des chrétiens?), l'Éternel, le Vengeur, le Juge. Toutes les sourates (chapitres) du Coran, à une exception près, commencent par l'expression "Au nom du Dieu compatissant et bon". Les théologiens attribuent ces qualités à Dieu et elles révèlent chez eux un sens autre que lorsqu'elles désignent celles des humains.

Le thème de Dieu y étant dominant, la mention de son nom présidera tout discours de fidèle musulman. Lorsque celui-ci fait une promesse, il la conditionnera par un solennel "si Dieu le veut". S'il vient à éternuer, il dira "Dieu soit loué". À la vue d'un bel objet, il s'exclamera "gloire à Dieu". En toutes circonstances, il devra prononcer "Dieu merci". Lorsque monté sur son âne, il cherche à faire avancer sa monture, il criera "Ya Allah", c'est-à-dire "ô Dieu !".

Cependant, si l'amour de Dieu pouvait se trouver dans le coeur du musulman autant que son nom sur ses lèvres, il aurait été un homme véritablement pieux. Mais se vanter d'être monothéiste, adepte du seul vrai Dieu, ne suffit pas pour prouver la puissance de la piété qu'inspire la connaissance du vrai Dieu (voir Jacques 2:19).

Selon Samuel Zwemer, célèbre missionnaire chrétien qui a consacré plusieurs années de sa vie à évangéliser les musulmans, notamment en Arabie, "le Coran montre que Muhammad avait une idée assez correcte des attributs spirituels de Dieu, mais une totale méconnaissance de ses attributs moraux. Sa conception en est négative. Ce qui explique pourquoi la prière de supplication n'occupe pas de place éminente, voire aucune, dans cette religion. L'Islam conçoit Dieu en termes de volonté et non d'attributs moraux tels que bonté, miséricorde, grâce, amour, patience, que nous révèle la Bible chrétienne."

Dans Essai d'une théologie du paganisme, Henri Maurier consacre un chapitre intitulé "Entre le paganisme et l'économie chrétienne: l'Islam". Il considère l'Islam par rapport à l'une et à l'autre de ces religions. Il rappelle comment Muhammad s'érigea d'abord contre le polythéisme idolâtrique des habitants de La Mecque. Saisi par la notion du Dieu suprême, unique spirituel, tout-puissant, il voulut la dégager des compromissions mercantiles par lesquelles Mecquois et bédouins la mêlaient aux divinités terre à terre de la Kaaba. La prédication du Prophète est nette: "Au nom d'Allah, le Bienfaiteur miséricordieux, dis: Il est Allah, unique, Allah le seul. Il n'a pas engendré et il n'a pas été engendré. Nul n'est égal à lui" (112:1-4). "Pendant dix ans environ, les rares fidèles et les nombreux opposants mecquois entendirent la récitation des premières sourates du Coran: affirmation de Dieu miséricordieux, tout-puissant, créateur et rétributeur, suprême et juste juge, inaccessible et bienveillant, redoutable, pardonneur; redite inlassable de l'imminence de l'heure du jugement; proclamation, contre le polythéisme mecquois, de Dieu unique et un en lui-même; promesse du paradis au croyant et des tourments de l'enfer aux incrédules; rappel d'une longue suite de prophètes, les prédécesseurs, avant tout les prophètes bibliques, d'Adam à Jésus; continuité vivante et vitale de la foi d'Abraham, l'ami de Dieu, et de la foi nouvellement prêchée."

Ainsi, le Prophète s'opposera-t-il radicalement au paganisme. Celui qu'il a sous les yeux est sûrement dévoyé; il ne cherche pas à comprendre ce qu'il peut y avoir de bon en lui; il se pose immédiatement en champion d'une religion "nettoyée" par rapport à toutes les déviations qu'il constate. Aux hommes de son temps qui ne peuvent chercher Dieu qu'à tâtons, moyennant bien des incertitudes ou des compromissions et en s'en tenant à la mesure de leurs besoins, il montre une expérience toute différente: lui, Muhammad, est saisi par le Dieu unique; il est chargé de le prêcher pour que les hommes se soumettent complètement à lui; sa prédication rétablit les droits de l'homme.

il faut d'abord reconnaître qu'Allah est l'unique. L'idolâtrie est le péché le plus grave, irrémissible, celui qui est le plus directement opposé à la révélation. Inversement, tout autre péché peut être pardonné à celui du moins qui a la foi: "Dieu ne pardonnera pas le crime de ceux qui lui associent d'autres divinités; il pardonne tout le reste à qui il voudra. Car quiconque lui associe d'autres divinités s'est égaré sur une fausse route éloignée de la vraie." (4:116). Le "kufr", infidélité, rejet ou refus de l'Islam, est le péché d'impiété.

Ensuite, le fidèle doit s'abandonner totalement à Dieu. Alors que le païen n'a pas d'autres soucis que sa condition humaine et que sa prière est une demande des biens nécessaires, le musulman doit s'en remettre à Dieu pour toute sa vie. Cet abandon s'appuie sur la foi en la transcendance du Dieu unique et tout-puissant qui, n'étant lié par rien, fait tout ce qu'il veut. Tout est juste de ce qu'il désire. Ses décrets sont immuables et sans appel. Au jour du jugement, le Tout-Puissant n'a de compte à rendre à personne. En conséquence, c'est la vie entière qui est ordonnée du point de vue de Dieu. C'est donc bien toute la condition humaine qui se trouve reprise dans l'Islam: l'Islam est une religion, c'est aussi, c'est non moins essentiellement une communauté, dont le lien religieux fixe pour chaque membre et pour tous les membres ensemble les conditions et les règles de vie... Placé devant le Dieu unique et inaccessible, le musulman ne connaît pas, à proprement parler, d'intermédiaire entre Dieu et lui. Seule une intercession du Prophète en faveur de la communauté est évoquée. Nuitamment monté au ciel, Muhammad "s'arrêta au seuil de l'enceinte scellée de l'essence divine". Dieu est inaccessible et les rapports avec lui sont conçus de façon extrinsèque. L'homme n'est qu'un esclave. Bref, dans l'Islam, nous ne trouvons plus rien qui caractérise le paganisme. L'homme ne part plus de soi pour trouver Dieu: c'est Dieu qui lui parle par le Prophète et dans un livre; la foi est donnée. L'homme n'a pas plus à prendre souci de sa vie, il s'en remet de tout à Dieu. Il n'existe plus d'intermédiaires entre lui et Dieu, plus d'images, plus de tâtonnements par lesquels le païen se formait une idée de Dieu.

Et désormais, en communauté, le musulman a pour tâche de témoigner du Dieu unique. Sa foi est un témoignage, un témoignage du coeur avant tout, auquel doit se joindre, sauf impossibilité absolue, celui de la langue et des membres. Le croyant est témoin. L'Islam a donc purifié, corrigé le paganisme. "Qu'est-ce alors qui le différencie de la révélation chrétienne?", s'interroge l'auteur. Nous y reviendrons plus loin.

5.   Les attributs divins

Les versets suivants du Coran (sourate 13:13 et 19:94, entre autres) forment une assez bonne introduction à l'étude des attributs divins de la théologie islamique.

Par la crainte qu'il éprouve en présence de la puissance d'Allah, le musulman pieux reste toute sa vie l'esclave de celui-ci. Trois classes d'attributs divins sont distinguées: la sagesse, la puissance et la bonté. Plus ordinairement, l'on parlera d'attributs terribles et d'attributs glorieux.

Les premiers sont les plus nombreux et davantage soulignés que les seconds, aussi bien dans le Livre que dans la tradition. Sept d'entre eux décrivent l'unité divine et son Être absolu; cinq le désignent comme le créateur de l'origine de l'univers, vingt-quatre le caractérisent comme le Dieu miséricordieux et gracieux et le désignent avec des noms d'une grande beauté; trente-six renferment les idées de Muhammad sur sa puissance et sa souveraineté absolues; cinq mentionnent son caractère de vengeur, celui qui blesse. Il est un Dieu qui abaisse, égare, se venge, retient sa bonté, fait le mal. Dans tous ses agissements, il demeure indépendant et invariablement tout-puissant. Enfin, quatre attributs se réfèrent, si l'on peut dire ainsi, à son caractère moral, mais seulement deux le font explicitement. Les attributs moraux sont mentionnés seulement dans deux des versets du Livre qui mentionnent qu'Allah est saint et vrai, mais ceci au sens musulman.

Muhammad a vu la puissance dans la nature, mais il ne s'est jamais aperçu de sa sainteté et de sa justice. La raison en est claire: il ignore la nature du péché et ses conséquences. Le Coran (et le Prophète) a oublié l'attribut de la sainteté. Sa pureté inapprochable et sa sainteté telles que les révèlent la Bible y sont totalement ignorées. Le Coran observe un silence total sur le péché et ne se prononce pas sur son origine ni sur le remède. Dans ce trait se révèle encore le contraste avec les livres sacrés même du paganisme autant qu'avec la Parole de Dieu dans l'Ancien et le Nouveau Testaments. Melanchton, le grand réformateur allemand du seizième siècle, ami et proche collab