COLLECTION " LES VAINQUEURS "

ROBERT FARELLY



JOHN BUNYAN
(1628-1688)

CHAUDRONNIER, POÈTE, ÉVANGÉLISTE.

ÉDITIONS "JE SERS"
46, rue Madame
PARIS
  ÉDITIONS LABOR
4, rue de l'Athénée
GENÈVE
John Bunyan (1628-1688)
Table des matières

John Bunyan - Chaudronnier, Poète, Évangéliste
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Couverture du livre.
  Préface
PREMIÈRE PARTIE  
I PREMIÈRES FONDATIONS
II L'APPRENTI CHRÉTIEN
III GRÂCE HARCELANTE
IV LE CHAUDRONNIER DANS LA CHAIRE
V LA PRISON LIBÉRATRICE
VI « L'ÉVÈQUE » BUNYAN
DEUXIÈME PARTIE  
VII L'HOMME
VIII L'OEUVRE



AVANT-PROPOS

Les temps évoluent, tournent sur des gonds mystérieux, et souvent ces pivots prodigieux ne sont que quelques, âmes d'hommes, élus pour la méditation solitaire, la souffrance et la prière. John Bunyan est de ces hommes. Solitaire, il le fut, même parmi ses pairs. Trop paysan pour les aristocrates de la pensée et du savoir, trop haut et trop puissant pour les médiocres, trop simple pour les dilettantes de la religion, de la politique et des belles manières, trop pesant pour les cervelles fragiles, l'auteur du Voyage du Pèlerin vécut avec sa Bible, son petit troupeau, avec ses rêves et avec Dieu. La solitude élimine l'homme, le fait passer sous silence, ou elle le grandit. Bunyan domine sa génération, solitaire mais puissant. Sur lui s'attachent un instant, comme pour durcir leur détermination, les regards de ces hommes qui connaissent les batailles de l'esprit et qui ont besoin de contempler les traits lumineux et balafrés d'un vainqueur, étant eux-mêmes voués à la lutte et à la victoire.

Chaque saint, dit Péguy, est suivi d'un Immense cortège de pécheurs, comme dans une procession. Bunyan est un saint à l'usage des pèlerins de la vie. Il marche devant. Des âmes faibles ont besoin de lui, contemplent son visage, touchent sa main rude, et puisent au trésor de son art de vivre, de prier et de lutter.

Église et cimetière d'Elstow
Fonds de l'Église d'Elstow où fut baptisé Bunyan.
L'époque qui vit naître Bunyan - douze ans après la mort de Shakespeare - était Infiniment troublée et, à certains égards, bien semblable à la nôtre. Ce qui la caractérisait, c'était le chaos religieux, cratère bouillonnant de croyances, de sectes, de mouvements religieux profonds, violents et contradictoires, le « sans-culottisme calviniste » ainsi que disait Carlyle. Qui niera que notre génération ne présente sous des noms d'emprunt, et sous des programmes laïques et même athées, une effervescence religieuse prodigieuse ? Comme, en ces temps lointains de trois siècles, où Cromwell faisait figure de saint laïque et botté, la politique s'associe intimement aux luttes de religion, et la religion aux luttes sans merci pour la domination.

C'est en une ère infiniment trouble, bouleversée et tumultueuse, qu'a surgi cette âme magnifique de certitudes, de clartés conquises sur la nuit, de forces reprises sur le néant, de sécurité assise sur mille souvenirs d'épouvantes. Or, nous ne trouvons aucune allusion aux luttes du temps dans l'oeuvre de Bunyan. Il semble n'y avoir pris part qu'en subissant douze ans de prison ! Son épopée s'est déroulée au champ clos de son âme ; ce conflit entre les ténèbres et la lumière, entre Dieu et lui-même - il aurait dit Satan - fut un combat singulier. Mais s'il ne participa pas à la politique active, il se dressa au sein de sa génération bouleversée comme un roc et comme une citadelle. Trois siècles ont passé : la citadelle est toujours intacte.

Fonds de l'Église d'Elstow
Église et cimetière d'Elstow où furent enterrés
les parents de Bunyan.
Qui dira quel monde nouveau, unifié, simplifié, solidement enraciné en Dieu se prépare dans des âmes soeurs de celle du chaudronnier de Bedford, et qui, au sein de ce monde tourmenté dont nous sommes, méditent, rêvent et prient ainsi qu'il fit ?

Nos temps font de l'homme une unité économique. Bunyan, homme du XVIIe siècle et fils de la Bible, en faisait une unité d'éternité. À ce titre, Il était, par excellence, un homme de révolution. En marge de toute politique, il n'en était pas moins au coeur même de l'humanité en effervescence. En lui bouillonnait la sève de l'esprit. Or, l'esprit seul crée, de la violence de ses colères, de ses révoltes, de ses visions, de ses élans, de sa charité, de ses sacrifices. La sainteté complète est acte révolutionnaire.

Au delà du Politique et de l'économique, Bunyan conduit l'homme dans la réalisation de sa plénitude spirituelle. Le Voyage du Pèlerin se déroule sur place, géographiquement parlant. Mais l'homme brise tous les moules du conformisme, le conformisme religieux d'abord, c'est-à-dire l'essentiel. Le Pèlerin fuit la Ville aux Vanités. Mais ceux qui viendront après lui s'apercevront que s'il en est parti, la ville aussi a changé. L'évasion d'un homme hors de sa vieille carapace d'homme-comme-les-autres a bouleversé l'ordre établi. La communauté humaine y découvre une espérance, une délivrance, un gain.

L'éternel et l'économique se sont toujours affrontés, depuis le désert de la Tentation, aux temps évangéliques. Bunyan sert son temps en servant l'éternel, et ne le sert Jamais autant qu'en rétamant des casseroles dans les quatre murs de sa prison, et en luttant pour conquérir sa paix intérieure.

Ne pas lutter quand la vérité souffre de n'être nulle part sinon au pilori, est pour une âme d'homme, une manière de reniement. Toutefois, la lutte efficace n'est pas celle où prennent part les grands mouvements de foule. Pour n'avoir pas participé aux luttes de son temps, Bunyan a-t-il trahi ? Il a lutté plus que d'autres, et a remporté une victoire prodigieuse là où d'autres n'ont fait que donner des coups et en subir. Ce poète de la vie chrétienne a bâti ; son oeuvre a émergé, s'est révélée et s'est imposée, quand les flots eurent achevé de balayer les bâtisses provisoires édifiées par ses contemporains et les générations suivantes. Le chrétien doit bâtir avec l'éternité pour partenaire. Et c'est dans le silence qu'il lie sa main à la main invisible qui construit le monde. Il ne construit peut-être que son âme ; mais celle-ci se lève droite comme un donjon, couronné d'un feu qui ne s'éteint point.

Bunyan n'a pas fait de politique. Il a fait plus, il a fait mieux : il fut un bon artisan de la vie. Il a conquis sa haute stature, et a élevé d'autres de ses frères avec lui, jusqu'à lui. Il fut lumière, sel, il fut levain. Il a laissé sa marque sur des hommes innombrables : il a rempli son rôle d'homme et de chrétien.



PREMIÈRE PARTIE

Maison de Bunyan à Bedford.
Maison de Bunyan à Bedford.

I - PREMIÈRES FONDATIONS

John Bunyan vit le jour le 30 novembre 1628, dans le cottage de Thomas Bonnion son père, à Elstow, comté de Bedford. Les Bonnion étaient une des vieilles familles du pays. Les Anglais, très friands de généalogies et soucieux toujours de se trouver quelque racine dans la génération de la Conquête, remontent volontiers de Bonnion d'où est sorti Bunyan à Bon John et de là à Bon Jean. C'est cependant problématique. Thomas Bonnion orthographiait son nom Bonnion ou Bunyan, indifféremment.

Thomas Bonnion était chaudronnier de son état. On sait de lui qu'il mit en terre successivement plusieurs épouses, en grande douleur ; mais que ne pouvant souffrir le long veuvage, il se remariait Invariablement un mois après les funérailles, au grand scandale des bonnes gens du pays. La mère de John était Dame Bunyan, la deuxième du nom.

Thomas était pauvre artisan. Pour autant qu'il nous est possible d'en juger, il était très ponctuel dans les pratiques 'de la religion anglicane, la seule qu'autorisât Sa Majesté de Londres, et avait à coeur de bien élever ses enfants.

John devait écrire plus tard : « J'étais d'une extraction basse et dépourvue du moindre éclat, la maison de mon père étant des plus humbles du pays, sa famille des plus méprisées... Je ne suis jamais allé à l'école aux pieds d'Aristote ou de Platon, mais fus élevé dans la maison de mon père, dans les conditions les plus misérables, avec quelques pauvres paysans comme moi... Pourtant, je bénis Dieu de ce que, par cette porte, il m'a fait entrer en ce monde pour prendre part à la grâce et à la vie qui est, par Christ, en son Évangile. »

La vie à Elstow était paisible bien qu'à cette époque, l'Angleterre traversât une des périodes les plus tourmentées de son histoire. Le roi Charles 1er avait maille à partir avec son Parlement ; Il devait même, le moment venu, y perdre à la fois la couronne et la tête. Thomas Bonnion, lui, s'occupait à rétamer pots et casseroles.

Nous n'avons à notre disposition pour peindre la jeunesse de John Bunyan, que son propre témoignage, tel qu'il nous le donne au début de sa « Confession », Grâce surabondante. Il aurait été, à l'entendre, un pendard et un vaurien. De son roman La vie et la mort de Monsieur Badman (Méchant homme) que l'on s'accorde à considérer comme une manière d'autobiographie, nous tirons un portrait vivant de garçon turbulent, difficile à tenir. Oh ! bien bénins, tout bien considéré, ses méfaits de gamin : escapades traditionnelles, vergers dévastés, poulaillers mis au pillage... Il est chef de bande, cela va sans dire. Il a découvert aussi, dans le fourré, de fameuses cachettes, fort utiles le dimanche, quand Il lui semble urgent de disparaître, à l'heure du sermon. C'est que les sermons, en ces temps héroïques, exigent une forte dose de stoïcisme de la part des jeunes auditeurs. Si d'ailleurs, à sa grande détresse, il ne peut esquiver le sermon, long d'une heure, il dort, ou attache ses yeux « à quelque objet charmant ».

Le gamin fait le désespoir de sa bonne mère. Il a tendance à voler ses camarades, à mentir et, pour comble de cynisme, à raconter des histoires ! Mais le triomphe de sa vie ne sera-t-il pas de raconter des histoires ? Surtout, à en perdre l'haleine, il jure ! Il a une langue de démon. Il souligne de son exemple ce témoignage d'un auteur contemporain : « Le péché de blasphème est le plus fertile en ce pays. Car on peut entendre de petits garçons dans la rue, jurer de terrible façon, assez pour faire frémir d'horreur un homme d'âge mûr. »

Bunyan dit lui-même « qu'il n'avait pas son égal pour jurer, maudire, mentir et blasphémer le Saint Nom de Dieu ».

John Bunyan est très emphatique dans cette noire peinture. Mais il faut nous méfier du témoignage de cet homme qui écrit à quelque trente années de là, et qui fouille son passé avec le regard Impitoyable et dur d'un Puritain. Il n'y a pas de peccadille pour un Puritain.

Il est probable que John fut un garçon comme les autres, bien vivant, turbulent, très éveillé, et chenapan autant que peut l'être gamin bien né, dans toutes les races de la terre.

Mais, vraisemblablement, ses fredaines n'allaient pas sans admonestations sévères et sans menaces jetées à la bottée, abracadabrantes et cyniques, souvent ! Que de fois n'a-t-on pas dû le menacer du diable, qui se tient dans l'ombre, à portée de la voix, prêt à emporter vers ses chaudières les enfants désobéissants ! Ne lui a-t-on pas dit aussi, et redit, que les menteurs ont leur lot dans l'étang de soufre et de feu ? Nous nous imaginons facilement le garnement allant au lit sans souper, au sortir d'une semonce embrasée de tous les feux de l'enfer, s'endormant la tête encore toute pleine de ce fracas, pour se sentir tout de suite entraîné dans des rêves horrifiants, infernaux, nourris précisément des visions évoquées dans la cohue des malédictions maternelles. Sûrement le diable d'Elstow devait servir à l'éducation de la jeunesse du pays, émule de nos Croquemitaines et de nos Loups Garous. Le peuple était très superstitieux ; le mauvais oeil, la sorcellerie, les démons faisaient l'objet des conversations journalières. Satan était une réalité très concrète, l'Ennemi, tapi dans quelque antre du pays...

Bunyan nous raconte qu'à neuf et dix ans, il vivait dans une peur atroce de l'Enfer et de Satan ! Une bonne partie de sa vie devait se dérouler dans le prolongement de ces paniques des premiers ans. Dieu seul fut témoin des luttes qu'il eut à soutenir, plus tard, pour s'en libérer.

L'enfant se révélait très sensible. Son imagination brûlait en d'étranges fièvres et ses terreurs le détraquaient. L'enfant est père de l'homme. Nous retrouvons ce Bunyan-là plus tard, au cours des étapes de sa laborieuse transfiguration.

Dès ses lointaines manifestations, son individualité s'était imposée avec force. Elle s'affirma davantage encore dans une adolescence qui continua, en les consolidant, toutes les tendances de l'enfance. Sa seule délivrance fut de ne plus connaître ses horribles cauchemars.

Trois amis, raconte-t-il, le conduisirent dans l'ivrognerie, le vice et la malhonnêteté. Et il lisait de mauvais livres ! Craignons de prendre Ici encore le Puritain en flagrant délit de pessimisme. Macaulay affirme qu'il fut un Jeune homme modèle. Il est vrai que Southey dit qu'il fut quelque chose comme un jeune voyou. Il a été probablement mondain comme on pouvait l'être dans le hameau perdu d'Elstow, qui comptait une soixantaine de feux.

Lorsqu'il eut seize ans, sa mère mourut. Un mois après sa soeur Marguerite partait à son tour. Un autre mois écoulé, et son père se remariait.

Cependant de grands événements se préparaient. Encore quelques semaines et John allait partir, soldat, vers l'inconnu. L'Angleterre traversait des temps fatidiques. Le roi Charles ne venait pas à bout de son Parlement avec qui Il avait des démêlés. En ces jours belliqueux, les Querelles se réglaient sur les champs de bataille. Cromwell suivait son destin, bien qu'il fût encore obscur. Tout le pays était ébranlé. De partout, la jeunesse ralliait les camps adverses.

John Bunyan fit comme les autres.

Maison d'Elstow
Maison d'Elstow où Bunyan s'installa
après son retour de l'armée et son mariage.
À seize ans, soldat ! Le fait n'était pas rare. Puis le foyer d'Elstow était bien bouleversé, la fièvre collective bien contagieuse ! D'ailleurs, John était par tempérament, un soldat.

Le magnifique conteur qu'il deviendra plus tard, nous laissera-t-Il quelque récit de ses exploits, au moins de ses visions de guerre ? Discrétion extraordinaire ! Dans les soixante ouvrages qu'il nous a donnés, il n'y a qu'une seule phrase qui contienne une allusion à sa vie de soldat. Il raconte comment un camarade prit un jour son tour de garde pour lui rendre service, et comment Il reçut une balle de mousquet, dont il trépassa.

C'est tout ce que nous savons de cette carrière militaire, d'ailleurs fort courte. Nous ne savons même pas de quel côté il combattit ! Toutefois su biographes modernes semblent s'être mis d'accord pour en faire un soldat de Fairfax, au service du Parlement.

John Bunyan aimait le courage, follement. C'était une sorte de tête brûlée. Quand il y avait un risque à prendre, c'était lui qui le prenait. Pour son tempérament la guerre devait offrir de belles perspectives de plaies et de bosses. Elle était destinée, d'ailleurs à toujours hanter son imagination. Toute son oeuvre est un train de guerre ; un souffle d'épopée la soulève. Chaque page recèle une escarmouche.

Une de ses plus belles allégories a pour titre La Sainte Guerre. Nul doute qu'il n'ait revécu, lorsqu'il l'écrivit, d'irrésistibles souvenirs de combats et de sièges. Mansoul assiégée (Ame-d'homme, la ville rebelle), c'est peut-être le siège de Leicester transposé sur le plan spirituel.

Le Voyage du Pèlerin est la marche héroïque d'une sainteté martiale. Le saint de Bunyan. est armé de pied en cap et ne se repose de ses combats que pour se préparer à d'autres. Grandcoeur, chevalier sans reproche, passe le temps qu'il ne donne pas à la prière et aux pieux propos, à frapper d'estoc et de taille, et Il faut voir quels fameux coups il donne !

Pourquoi ce soldat-né qu'était Bunyan ne nous a-t-il jamais parlé de la guerre de sa jeunesse ? Est-ce parce qu'il regrettera plus tard d'avoir pris part à la Rébellion ? Était-il dangereux alors d'en écrire ? Ou, l'âge étant venu et le poids, Bunyan s'était-il mué en Tory ? Ou plutôt, baptiste et à demi-Quaker, bien qu'il s'en défendît, devait-il devenir, comme ses frères en la foi, pacifiste absolu ? « Je veux aimer mes ennemis, prier pour eux, devait-il écrire en 1684 (Conseils à ceux qui souffrent) parce qu'ils me font du bien croyant me faire du mal, et parce que Je veux être comme le Père Céleste; si mon ennemi a faim, je veux lui donner à manger, s'il a soif, à boire. »

Bunyan écrivain, c'est le nouveau Bunyan, le premier étant mort. Son ardeur belliqueuse et son amour d'aventures sont sublimés. Il livre ses batailles dans ses allégories, dans sa prédication agressive. dans ses prières poussées à la pointe de l'épée, dans sa sainteté vécue dangereusement en perpétuel corps à corps, aux avant-postes, hardie et furieuse dans l'assaut sus à l'ennemi qui ne livre le terrain que pouce à pouce. Guerrier de l'esprit ! « Si quelqu'un veut connaître le vrai courage, qu'il Jette là les yeux ! »



II - L'APPRENTI CHRÉTIEN

En 1648, peut-être plus tôt, John Bunyan était revenu à Elstow. Le Puritanisme militant était au pouvoir.

Aussitôt rentré, le jeune homme se maria. Il était encore bien jeune pour faire un mari. Ce fut un mariage d'amour. Ce qui nous autorise à le croire, C'est l'empire que la jeune femme sut prendre dès le début sur son époux rude, turbulent et assez mal dégrossi, autorité dont elle usa d'ailleurs, semble-t-il, fort judicieusement et fort utilement, pour l'amender.

« Nous étions, écrit Bunyan, aussi pauvres que possible, ayant à peine un plat et une cuiller pour nous deux. »

Nous savons très peu de chose sur la jeune dame Bunyan, mais ce peu est tout à son honneur. Ses parents, apparemment, étaient morts. Ils avaient dû être de pieuses gens, le père surtout Lorsque doucement, tendrement et sans en avoir l'air, elle entreprit d'améliorer son époux, qui en avait besoin, la Jeune femme n'imagina rien de mieux, ni sans doute de plus efficace, que d'évoquer, sans se lasser, la mémoire de feu son père, un humble saint qui probablement s'ignorait. « Quel bon homme c'était ! » disait-elle à son Jean.

La jeune femme devait avoir quelque éducation, en tout cas beaucoup de finesse. Elle voyait clair en son mari, découvrant chez lui infiniment plus que ne pouvaient offrir les autres rustres du comté. Sa tendresse pour lui lui fit prendre tout naturellement la meilleure méthode de réforme ; quant à lui, son amour enthousiaste, - Bunyan ne devait pas aimer à moitié - et aussi sa sensibilité chevaleresque le firent mari docile.

À son école, il devint paroissien modèle du Révérend Christopher Hall, de l'église paroissiale d'Elstow, anglicane, cela va sans dire. Ils allaient au culte deux fois par dimanche, « prenant place parmi les plus zélés ». John Bunyan se découvrait là une grande perfection et en était charmé.

Son admiration pour sa piété toute neuve devait d'ailleurs trouver de nouveaux aliments. Ne lisait-il pas des livres de piété ? La jeune femme, en effet, avait apporté en dot, au fond de sa malle, deux livres de religion : Le chemin qui mène au ciel, d'Arthur Dent, et La Pratique de la Piété, montrant comment doit marcher le Chrétien pour plaire à Dieu, de Lewis Bailey. Ces deux livres qui gisent ensevelis sous deux bons siècles d'oubli, avaient alors grande vogue. Bunyan en parle dans son autobiographie : « Bien qu'ils ne m'aient pas touché au vif de l''âme au point de l'éveiller au souci de son état de péché, Ils firent naître en moi, cependant, quelque désir de réformer ma vie mauvaise, et de suivre avec beaucoup de zèle la religion du temps. »

Non, Il ne fut pas trop troublé par ces lectures. C'est que, manifestement, il se découvrait, grâce À son assiduité au culte et à ses lectures sanctifiantes, une manière de sainteté fort appréciable.

Le culte d'Elstow l'impressionnait vivement. D'inconscients ferments esthétiques le travaillaient avec force. Il était, après tout, un primitif, en besoin d'autorité. Son ignorance était absolue, Il le savait, et cela lui rendait l'obéissance nécessaire ; Il l'apportait servile et même abjecte. Son mysticisme naturel, d'autre part, se nourrissait de magique. Le prêtre lui était indispensable : « eût-il vu quelque part un prêtre, si sordide et si débauché qu'il pût être, Il se fût senti pressé de s'anéantir sous ses pas ; Il se serait couché à plat ventre pour être piétiné par lui. Tout le contraignait et l'envoûtait, son titre, son habit et le prestige de son ministère. » il était prêt à adorer « l'Autel, le Prêtre, le Sacristain, les Habits sacerdotaux, la Liturgie, prenant pour saintes toutes les choses qui se trouvaient là... »

Mais ne discernons-nous pas déjà dans cet enthousiasme si brut et si passionné, la vertu essentielle du prédicant véhément qu'il va devenir, plus tard, une fois achevées les délivrances intérieures et réalisé le magnifique épanouissement de son âme ardente ?

La satisfaction béate du paroissien modèle du Révérend Cristopher Hall ne devait pas durer. Bunyan était de ces âmes que Dieu destine à la tempête. Un tourment gros d'orages montait à l'horizon.

Sachez d'abord que John aimait jouer à la balle, à la folie. Il était, avons-nous vu, très content de son assiduité aux cultes du dimanche. Deux fois par dimanche ! Aussi s'autorisait-il, l'après-midi, à se livrer à son sport favori sur la place du village, sur le Green (1).

Il semble que la lecture du Chemin qui mène au Ciel, au coin du feu, près de Dame Bunyan, ne l'avait guère troublé sur ce chapitre des jeux du dimanche. Il se trouvait pourtant, dans le livre de Dent, une page assez explicite à l'adresse de ceux qui transgressaient le saint commandement du Seigneur, sur le Jour du sabbat : « Beaucoup entendent le sermon le matin et s'imaginent que c'est là tout ce que Dieu peut exiger d'eux ; que même, à cause de cela, il leur est quelque peu redevable... Mais pour ce qui est de l'après-midi, Ils n'en veulent plus ! Alors, on court aux boules et aux tables... on va danser, on fait battre chiens et ours. D'autres vont à leur atelier, d'autres à leur boutique ; d'autres vont au jeu de balle, et d'autres les regardent ! Oh ! misérables perdus ! Oh ! maudits ! Oh ! monstrueux chiens d'enfer ! »

Un jour, le révérend ministre d'Elstow prêcha, sur les sports du dimanche, un sermon environné d'éclairs et souligné de roulements de tonnerre. Il fut tellement précis que John se sentit personnellement visé et s'en trouva fort marri. Il ne fallut pas moins d'un bon dîner pour le remettre en place, avoue-t-il ; puis, l'après-midi, en matière de défi, Il alla jouer. Mais le sermon était tenace. Au beau milieu de la partie, alors que le jeune homme était au point haut de son ardeur, « une voix jetée du ciel lui perça l'âme : veux-tu abandonner tes péchés et aller au ciel, ou les conserver et aller en enfer ? » Son bras était tendu pour recevoir la balle, et Il demeura en l'air. Regardant vers le ciel, il lui sembla voir « avec les yeux de son entendement » le Seigneur Jésus qui le regardait avec grand déplaisir. Dans cet instant infiniment court, mais « moment éternité », comme dit fort justement un de ses biographes, Il y eut lutte en lui entre oui et non. Mais Il se dit qu'il avait péché si longtemps que le repentir venait évidemment trop tard. « Je ne puis qu'être damné, se dit-il, et s'il doit en être ainsi, autant être damné pour beaucoup de péchés que pour peu seulement ». Tout cela, dans l'espace d'un éclair. À ce moment la balle arriva qu'il renvoya avec force, et aussi avec la sensation physique, remarqua-t-il plus tard, de tomber vertigineusement dans un abîme.

Il en fut désespéré, mais pour un peu de temps, car une grande victoire l'amena à se considérer de nouveau sous un Jour avantageux.

Il était, avons-nous vu, grand blasphémateur celui qui devait devenir « prince du langage », usait à l'excès du parler vert et grossier. Les harangues du Révérend Christopher Hall et les sermons plus discrets mais plus pressants de sa mie, s'étaient révélés impuissants pour le réformer, Or, un jour Que, véhémentement et en pleine rue, il se laissait emporter par le flot de son éloquence particulière, une fenêtre s'ouvrit et une femme l'invectiva avec violence. C'était paraît-il, Bunyan nous le dit lui-même, une femme de fort vilaine réputation. Elle lui cria « qu'elle tremblait à l'entendre, qu'il était, à cause de ses blasphèmes, l'homme le plus Impie Quelle eût jamais entendu de toute sa vie; et qu'il était avec cela, capable de perdre tous les jeunes gens de la ville, pour peu qu'ils s'approchassent de lui. »

Le reproche était cinglant, et lui venant d'une telle personne, le laissa atterré. Embrasé de honte, il baissa la tête, « désirant de tout son cÏur être de nouveau un tout petit enfant ».

Mais à partir de ce jour, Il fut radicalement guéri de son vice, émerveillé lui-même, et le premier, que si brusquement et si totalement, son langage abject l'eût abandonné.

D'ailleurs, Il devait bientôt découvrir un trésor inépuisable de langage magnifique et d'éloquence vraie, belle et propre. Peu de temps après, en effet, « Il tomba en la compagnie d'un pauvre homme qui faisait profession de religion et qui parlait fort agréablement des Écritures ». Il fut intrigué par ce « parler agréable ». Il voulut savoir. C'est ainsi qu'il commença à lire la Bible. Il ne devait plus s'arrêter, de toute sa vie, de le faire.

S'imaginait-il alors qu'il était destiné à devenir lui-même un maître de la langue anglaise, un classique, pour avoir tout simplement pensé et écrit Inconsciemment dans le langage vivant, coloré et étincelant de la Bible, selon la version de 1611, dite « du Roi Jacques » ? Mais la Bible devait faire plus pour Bunyan que l'initier au « parler agréable ».

En ce moment, John Bunyan s'imaginait qu'il devenait un modèle de piété. « Mes voisins aussi, écrit-il, me prenaient pour un homme très pieux, un homme nouveau et religieux, et s'émerveillaient d'avoir vu un si grand changement s'opérer dans ma vie et dans mes manières ».

Il faisait état, en somme, d'une bonne et honnête piété, légaliste, simple, sincère. « Je mettais, dit-il, les commandements devant moi comme un chemin destiné à me conduire au ciel ; ces commandements, J'essayais de toutes mes forces de les observer et, pensais-je, y réussissais assez bien. J'éprouvais alors grand réconfort. Pourtant, de temps à autre, J'en transgressais un, et alors je me sentais grandement affligé dans ma conscience. Mais je me repentais, je disais que je le regrettais et promettais à Dieu de faire mieux une autre fois. Alors, Je me sentais de nouveau dispos et fort. Il me semblait que J'apportais satisfaction à Dieu, autant qu'homme en Angleterre ! »

Ainsi allait Bunyan revêtu de sa sainteté bénigne. Elle lui seyait à ravir, pensait-il. Hélas, pour sa tranquillité ! Elle ne lui allait pas ! Il était d'une autre taille et s'ignorait. 'Une sainte médiocrité ne pouvait lui suffire ; le Créateur l'avait bâti à une autre mesure. John Bunyan était condamné à une sainteté violente et ardue : il était voué à la liberté. Les vêtements de son premier choix allaient craquer, à toutes les coutures. Mais la délivrance devait être longue : car Il s'était façonné une camisole de force.

Pour l'instant, sa conscience s'affirmait lentement. Sur ses Instances, John cédait ceci, puis cela, avec regret, comme malgré lui ; mais enfin Il cédait. Il cessa les sports du dimanche, la danse sur le green et même son passe-temps favori qui était de sonner les cloches de l'église ! Ainsi, ses vieilles habitudes s'en allaient à vau-l'eau ; c'étaient d'affreux sacrifices, de véritables amputations.

Quelque chose cependant s'attachait à lui obstinément : c'étaient ses vieilles terreurs, ses compagnes depuis l'enfance. Elles étaient toujours en alerte et hurlantes, revêtant des masques hallucinants que nous n'osons plus évoquer. Le diable d'Elstow avait plusieurs visages. Troubles malsains ? À moins que ce ne fût, violente et outrée peut-être, la prise en conscience d'un malaise profond, cruel même.

Le masque qu'il met à son tourment, pour l'interpréter, est faux. Ce n'est pas un démon attaché à sa perte qui le harcèle, et qu'il veut conjurer en brandissant À sa face, sa vie devenue propre et « Juste » à en tirer vanité ! Ce qui est vrai, c'est qu'une main pétrit, pour la préparer à un haut destin, cette vie frémissante de vigueurs prodigieuses mais que paralysent mille terreurs et une totale Ignorance.

Empêtré dans ses folles et vivaces superstitions, Bunyan donne une attention Inquiète aux coups sourds qui l'ébranlent. Il tremble, cède quelque morceau de lui-même afin d'avoir la paix. Ou bien, pour faire taire cette Insistance mystérieuse, Il se raidit, se durcit, et avec violence se met sur la défensive contre l'invisible. Le tourmenteur n'est pas le diable, mais bien le Dieu vivant.



III - GRÂCE HARCELANTE

« Un jour, la bonne providence de Dieu, m'appela à Bedford pour y exercer ma profession et dans une des rues, je tombal tout à coup sur un groupe de trois ou quatre pauvres femmes assises au soleil devant leur porte et s'entretenant des choses de Dieu. Elles conversaient sur la nouvelle naissance, l'oeuvre de Dieu dans leur coeur... Elles disaient comment Dieu avait visité leur âme par son amour, en Jésus-Christ, et par quelles paroles et quelles promesses elles avaient été réconfortées, relevées, aguerries de nouveau contre les tentations du Malin... Il y avait une telle manifestation de grâce dans tout ce qu'elles disaient qu'elles m'apparaissaient comme si elles avaient découvert un monde nouveau... Mon pauvre coeur commença à trembler et je me mis à avoir des doutes sur les positions religieuses dans lesquelles je m'étais Installé ; car je voyais bien que dans aucune de mes pensées sur la religion et le salut, jamais la nouvelle naissance n'avait trouvé place ; et je ne connaissais pas davantage le réconfort de la Parole et de la Promesse, ni non plus le mensonge hypocrite de la trahison de mon pauvre mauvais coeur... Je quittai ces femmes et vaquai à des affaires; mais leurs paroles m'accompagnèrent. J'étais poursuivi par elles... »

Il lui semblait, avoue-t-il, que ces femmes avaient discouru en sa présence comme si c'était la joie qui les avait fait parler. Dans cette rue de Bedford que le soleil pavait d'or comme une Jérusalem céleste, Il vit tout à coup toutes les ombres de sa propre situation.

Une souffrance nouvelle s'insinuait en lui. Alors qu'il retournait à Elstow, la vision de ces pauvres femmes assises dans la lumière du soleil s'attachait à lui. Tout en allant, il eut comme une sorte de rêve éveillé, et Il les revit. Elles se trouvaient sur le versant ensoleillé d'une colline, alors qu'il était lui-même dans l'ombre et dans le froid, au fond de la vallée. Un désir fou de se joindre à elles le tenaillait. Mais un grand mur s'élevait entre elles et lui, trop haut pour qu'il pût l'escalader. Toutefois, Il arriva à découvrir une petite porte, très étroite. Il passa la tête d'abord, puis les épaules, et fit tant et si bien que le corps tout entier y alla...

Mystérieux tisseur de rêves ! Nous l'y retrouverons !

En tout cas, John Bunyan savait ce qu'il voulait, ou, pour le moins, se laissait-il mener par un désir nouveau, aigu : partager la joie, les assurances solides, la liberté intérieure de ces braves et pauvres gens ! Se tenir avec eux sur le même roc des certitudes glorieuses de la grâce et des promesses !

Ces femmes appartenaient au troupeau du Révérend Gifford. Cet homme qui devait jouer un rôle décisif dans la vie de Bunyan et qui est probablement le seul homme de valeur qu'il ait rencontré au cours de ses années de formation, avait eu une carrière orageuse. Major dans l'armée royale, il avait été fait prisonnier au cours d'une émeute et n'avait échappé à la pendaison que grâce à une évasion audacieuse. Il s'était échoué à Bedford, y avait pris femme et s'était installé comme médecin. Il était alors violent, tout Imprégné encore des moeurs grossières de l'armée, et, au surplus, antireligieux. Pu% il avait été transformé, d'une façon aussi complète que soudaine, dans une expérience religieuse remarquable déclenchée au cours de la lecture d'un livre puritain, aujourd'hui oublié.

Il y avait à Bedford un groupe de Dissenters, mais point du tout organisé. Gifford s'était Joint à eux et n'avait pas tardé à s'imposer par le poids de sa personnalité. Après avoir constitué une congrégation, avec les éléments dispersés dans la ville et les environs, il était devenu leur pasteur en 1650. Son ministère devait durer cinq ans, Jusqu'à sa mort.

De cet homme remarquable, nous n'avons qu'une lettre pastorale écrite sur son lit de mort et qui donne la mesure de l'homme et du chrétien. La communauté qu'il créa est encore vivace aujourd'hui, maintenue sur les principes édictés par lui. C'était une Église à part, en ce siècle de sectarisme et de bigoterie. Les principes fondamentaux de cette communauté étaient la foi en Christ et l'effort sincère pour la vie sainte. Par ses disciplines pratiques, elle constituait une Église congrégationaliste et baptiste, mais se refusait aux étroitesses sectaires du temps.

Pressé par une sorte de fatalité Intérieure contre laquelle ne pouvait tenir aucun non, John Bunyan se joignit aux puritains du troupeau de John Gifford. Avait-il vraiment conscience qu'une contrainte le poussait, le guidait et le jetait en avant dans cette hasardeuse aventure de la foi ? Point, sans doute. Mais plus tard, il devait discerner dans ces décisions spontanées et brusques, comme aussi d'ailleurs dans celles longtemps pesées au sein de l'incertitude et de l'angoisse, l'autorité mystérieuse de la grâce irrésistible.

John Bunyan ne devait pas connaître les triomphes rapides et définitifs de Gifford. Pour lui les Interminables vallées d'humiliation, les pièges continuels tendus aux détours des sentiers, d'ailleurs mal tracés, où le poussait son tourment de sainteté.

Grâce Surabondante (Abounding Grace) est le récit de cette épopée de sainteté. Nous sommes en présence d'une âme cyclonique. Elle est jetée d'un mouvement brusque de l'extrême joie à l'extrême désespoir. Les chapitres haletants nous laissent l'impression que parfois cet homme est un halluciné et que, enfermé dans un cabanon, Il se jette, harcelé par de mystérieuses visions, tantôt sur une paroi, tantôt sur une autre, avec une violence désordonnée. Nous le voyons soudain soulevé par une joie impétueuse, et sa prose d'airain résonne comme une cymbale. Mais aussitôt après, et sans transition, c'est de nouveau l'affreux découragement, où Il se déchire les chairs dans les transes d'une vision de l'enfer.

Le scrupule du Puritain le tient en ses tenailles de fer ; la hantise de la damnation est, elle aussi, un instrument de torture. Il s'étend lui-même sur la roue, se met à la question, s'analyse sans répit, avec une minutie de juge d'instruction. N'a-t-il pas aussi des Puritains leur notion catastrophique de la vie ? Une peccadille lui découvre tout de suite l'abîme au dessus duquel Il marche, comme sur une corde raide. Il se sent alors saisi d'un vertige mortel.

De cette prose « une incomparable » beauté, étincelante par le style, rendue chaotique sous la poussée désordonnée de l'âme qui s'y tourmente, nous tirons cependant des Indications sûres qui nous donnent le secret de ses joies triomphantes et de ses affreux désespoirs. Tant qu'il a les regards détachés de sa propre personne et tenus fixés sur Dieu, sur ses promesses, sur les révélations de sa grâce en Jésus-Christ, sur Christ lui-même, Bunyan rayonne de certitudes radieuses. Il est sur le roc. Mais que soudain il découvre dans la texture de son âme quelque fissure, quelque déloyauté subtile, infime, à peine perceptible, quelque tache, alors il entreprend de plus belle, de fouiller son pauvre coeur en impatience de sainteté, créant peut-être de sa propre imagination, les enflant en tout cas, les iniquités qu'il recherche, oubliant Dieu au sein des anxiétés qui se lèvent sur son âme en brouillard épais ; il est ressaisi par les grandes eaux, perd pied, suffoque, se noie. Il lui faudra du temps pour apprendre à s'abandonner aux bras éternels tendus pour le soutenir et le porter. Il est compagnon d'agonie de Paul, d'Augustin, de Luther, de tant d'autres.

Grâce Surabondante nous donne en quelques phrases typiques une évocation de ces obscurs combats. « La gloire de la Sainteté de Dieu me mettait en pièces... J'aurais voulu changer de coeur avec n'importe qui... J'aurais donné mille livres sterling pour une larme ; impossible d'en verser une... J'étais souvent comme si j'avais couru sus à des hallebardes, et que le Seigneur m'en eût frappé pour me tenir éloigné de lui... Rien maintenant ne semblait m'être laissé - et cela pendant deux années pleines - que la damnation... Les philistins ne me comprenaient pas... Je tombai comme un oiseau touché d'une flèche, dans le sentiment vertigineux d'une grande culpabilité et dans un désespoir terrible. »

On trouve peut-être qu'il y a là une certaine exagération. Il serait dangereux d'user de ce mot dans son sens ordinaire et trouver ici tout simplement un langage outré, selon une mode qui se retrouve à toutes les époques. Si exagération il y a, c'est l'exagération intrinsèque au puritanisme. Elle a engendré bien des souffrances, mais a aussi taillé dans le roc des géants que le temps n'a pas effrités. C'est aller vite en besogne que de classer tout simplement Bunyan parmi les névropathes, comme le fait William James. Il nous donne néanmoins un portrait clinique du puritain Qu'il dissèque avec assez de justesse : « sa conscience morale était d'une sensibilité maladive, Il était obsédé de doutes, de craintes, d'idées fixes, il présentait des phénomènes d'automatisme verbal à la fois moteurs et sensoriels. C'était d'ordinaire des textes de la Bible qui tantôt le condamnaient, tantôt lui étaient favorables. Ils lui venaient sous une forme à demi hallucinatoire comme des voix, se fixaient dans son esprit et le jetaient d'un côté puis de l'autre comme des raquettes se renvoient une balle. Joignez-y une effrayante mélancolie, un mépris désespéré de soi-même. »

Du reste, il suffit de lire l'extrait qui suit, de Grâce surabondante pour se faire un portrait définitif de Bunyan à cette époque de travail de sainteté. « Non, non, pensais-je, cela va de mal en pis ; je suis plus loin que jamais de la conversion. Même si l'on me brûlait sur un échafaud, je ne pourrais pas croire que Jésus m'a aimé. Hélas ! Je ne pouvais ni l'entendre, ni le voir, ni sentir sa présence, ni savourer rien de ce qui le concernait. Quand parfois je parlais de mon état à des hommes de Dieu, Ils me plaignaient et me parlaient des Promesses divines. Mais ils auraient pu tout aussi bien me dire qu'en étendant le bras Je pourrais toucher le soleil du doigt. Durant tout ce temps-là J'évitais soigneusement tout péché, ma conscience était si délicate qu'un rien la faisait tressaillir : je n'osais pas toucher à un bâton, à une épingle, à un fétu qui ne fut pas à moi. À chaque mot que je voulais prononcer, je tremblais de commettre un péché. Avec quelles précautions infinies il me fallait parler et agir ! J'étais comme sur une fondrière; à chaque pas J'enfonçais dans la vase : J'étais là, abandonné de Dieu, de Christ, de l'Esprit, de tout ce qui était bon. »

Bunyan prêchant sur la place
Bunyan prêchant sur la place du Mote Hall de Bedford
(gravure ancienne).
Ma souillure originelle et cachée, voilà ce qui faisait ma douleur et mon tourment, ce qui nie rendait à mes propres yeux plus répugnant qu'un crapaud ; et j'étais persuadé qu'il en était de même aux yeux de Dieu. Le péché, la corruption coulaient de mon coeur comme l'eau d'une fontaine. J'aurais volontiers donné mon coeur à n'importe qui pour avoir le sien en échange. Je pensais que le Diable seul pouvait m'égaler en perversion intime et corruption d'esprit. Assurément, pensais-je, je suis abandonné de Dieu ; et je restai dans cet état pendant plusieurs années.

« J'étais un fardeau pour moi-même, et en même temps un objet d'effroi. Jamais Je n'ai su comme alors ce que c'était qu'être fatigué de la vie et cependant effrayé de mourir. Avec quelle joie J'aurais accepté n'importe quelle autre existence que la mienne ! Tout, pourvu que je ne sois plus un homme ! Tout, pourvu que je ne sois plus ce que J'étais ! » (2)
Le chêne de Bunyan
Le chêne de Bunyan, utilisé par lui comme chaire
pour ses cultes en plein air.

Tel est ce pauvre Bunyan pendant plusieurs années, une personnalité puissante en travail de création et qui n'en est encore qu'à cette étape où plusieurs Bunyans se disputent en lui la préséance, en rivalité ardue et incessant combat. Est-il étrange qu'il interprète ce combat mystérieux comme une étreinte mortelle mettant aux prises, dans le cercle clos de son âme, quelque démon d'enfer et un ange de lumière ? La grâce n'est pas encore victorieuse qui liera en un seul faisceau les forces indomptées qui se tordent en lui et se heurtent avec violence ; qui unifiera et, par sa seule souveraineté, purifiera, fortifiera son âme, et lui assurera l'épanouissement dans la paix et la divine harmonie. Il est harcelé, il se secoue comme un sauvage.. il s'arracherait l'âme avec les ongles pour la jeter au bord du chemin et s'enfuir, enfin délivré. Un jour, il est obsédé par une phrase blasphématoire : « Vends-le ! vends-le ! » Judas le hante. Ces mots raisonnent en sa tête malade comme ses chaudrons de cuivre sous le marteau : Vends-le ! vends-le ! jusqu'au moment où, n'y tenant plus, après avoir crié mille et mille fois : « Je ne veux pas, je ne veux pas ! » Il s'écrie enfin, pour avoir la paix : « Eh bien ! vends-le donc ! »

Il en est au désespoir un an durant.

Un jour cependant, Il entendit un sermon sur ce texte « Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle » (Cantique des Cantiques 4:1) dans lequel le prédicateur démontrait qu'une âme rachetée est précieuse aux yeux de Dieu même si elle apparaît sans valeur à ses propres yeux ; que Dieu l'aime, toute tentée qu'elle soit, affligée, assaillie avec violence, meurtrie, écartelée, dans le deuil. « Cela fit sortir le soleil pour un jour, écrit Bunyan ; mon coeur ,se remplit de réconfort et d'espérance... et j'étais si enthousiasmé de cette vision de l'amour et de la miséricorde dé Dieu que je ne pouvais me contenir ; et j'aurais voulu pouvoir aller prêcher cet amour aux corbeaux que Je voyais dans les champs labourés ».

Quelques jours après, Il est vrai, il était de nouveau dans le noir marasme, pataugeant dans les incertitudes, les perplexités, doutant même de l'existence de Dieu. Il commença même à soupçonner qu'il était possédé du Diable. C'est alors que lui tomba entre les mains le Commentaire de Luther sur l'Épître aux Galates.

Depuis longtemps il aspirait connaître l'expérience de quelque homme de foi, susceptible de le guider dans sa propre aventure. D'emblée, il salua Luther comme un compagnon pèlerin sur le chemin de ses angoisses et de ses espérances. Alors qu'il traversait la Vallée de l'Ombre de la Mort, Il lui semblait entendre, comme le héros de son allégorie, devant lui, une voix humaine et fraternelle. « Je découvris ma propre condition dans cette expérience si magnifiquement et si exactement décrite, au point que J'eusse pu croire ce livre composé de la substance même de mon coeur. »

Il vit dans la découverte de ce livre une action directe et décisive de la grâce de Dieu. Enfin, une terre solide commençait à émerger de l'abîme des eaux. « Maintenant, J'avais reçu la preuve, pensais-je, de mon salut, avec beaucoup de sceaux d'or, là, étalée devant mes yeux. »

Qu'avait-il trouvé dans le livre de Luther ? L'exposition magistrale de la formule de Paul et des Réformateurs : le salut par la foi. Le fléau universel, dit Luther, n'est-il pas cette haute opinion que l'homme a de lui-même ? Or, ce n'est pas à sa perfection que l'homme doit regarder, ni non plus d'ailleurs à ses Imperfections, mais à Christ seul, « notre justification ». Et encore, point à un Christ dont on fait un nouveau législateur, un Moïse supérieur, mais au Christ qui donne la grâce ! Il faut s'armer du texte : « Christ est mort pour nos péchés » ! Je suis pécheur, alléluiah ! Je m'en réjouis, car Christ est mort pour les pécheurs !

Froude, un des plus fameux biographes de Bunyan, écrit que c'est l'autorité divine de la conscience qui a été le principe fondamental et fécond qui a sauvé John Bunyan. Il n'a pas compris le drame d'où son héros est sorti le vainqueur magnifique dont l'Église chrétienne conserve précieusement l'image. Il fallait plus que la conscience ; car eût-elle été écrite en lui de la main même de Christ, sa conscience était une loi, et cette loi l'enfermait dans la condamnation éternelle, ainsi que faisait pour Paul la Loi de Moïse. Christ « donne plus que la loi éternelle : il donne la grâce, la vie éternelle... Maintenant, ajoute-t-il, je puis détacher mes regards de moi-même pour les fixer sur Christ ? »

Ce lutteur né devait ainsi apprendre que la victoire vient à celui qui accepte de cesser la lutte. Découverte paradoxale, déconcertante. Le pécheur doit détacher ses regards du péché qui est en lui, de l'ennemi qui est là, prompt à l'assaut, pour fixer ses yeux sur Christ. Il est suffisant pour tout ! À quoi bon s'user en une lutte qui, sans Christ, est Inutile ? Livre-toi tout entier au Seigneur, et il fera le reste.

Quand il comprit cela, John Bunyan prit pied et se sentit enfin en sécurité. Il nous permet, dans son autobiographie, d'être les témoins de sa découverte joyeuse. Il la décrit avec force et dans les termes d'une théologie toujours en honneur : « Je vis, par grâce, Que c'était le sang versé sur le Calvaire qui sauve et rachète le pécheur ; je le vis avec les yeux de mon âme et avec autant de clarté et de réalité que s'il se fût agi d'un petit pain d'un sou que J'eusse tenu en ma main... »

... Parfois, j'ai senti à ce point le fardeau de mes péchés, que je ne savais où trouver de repos ni Que faire. Oui, en de tels moments, je pensais en perdre la raison. Cependant, en ce temps-là, Dieu, par sa grâce, a tout à coup si efficacement appliqué le sang qui a coulé au Calvaire sur ma conscience blessée et coupable, qu'immédiatement J'ai éprouvé une paix douce, forte, profonde, calme et riche en réconforts... au point que J'en vins à, douter que mes terreurs eussent Jamais existé. »

C'est au Calvaire que John Bunyan a trouvé son équilibre. Toute sa vie profonde s'unifie autour de la seule et essentielle vérité : Christ lui suffit. L'ascension est maintenant commencée : rien ne l'arrêtera plus. Assurément, ce sera à un rythme tourmenté. Les sombres humeurs calamiteuses s'accumuleront encore à l'horizon de son âme ; d'antiques terreurs reviendront en coup de vent, et hurleront encore les vieilles épouvantes. Mais il lui suffira de fixer ses regards sur la figure Intérieure de Christ pour que, de nouveau, les grandes clartés l'inondent.

C'est au milieu de son allégresse toute neuve et vibrante qu'il lui semble entendre une voix lui dire : « J'ai à te donner quelque chose à faire de plus que l'ordinaire ». Les âmes qui reçoivent entendent, en même temps, l'appel au don : Bunyan n'échappe pas à cette loi. D'ailleurs, c'est aussi à cette heure intensément créatrice qu'il ressent la première Impulsion mystérieuse qui va le pousser vers la nécessité d'écrire. « Un jour, comme je rentrais chez moi, ces mots revenaient sans cesse dans mes pensées et flambaient dans mon esprit : « Tu es mon amour, tu es mon amour ! » Vingt fois de suite... Alors je me dis en mon âme, avec beaucoup de joie : Ah, je voudrais avoir Ici ma plume et de l'encre ! Je l'écrirais avant d'aller plus loin ! »

Tout ensemble s'affirment en lui ce besoin ardent de don et d'expression et aussi ce puissant amour mystique pour Christ qui va agir en lui en grande passion libératrice et purificatrice. Certaines de ses paroles ont ce ton de l'extase auquel nous ont familiarisés les saints du Moyen Age. Il nous parle des « délicieuses souffrances » de l'amour de Christ. Être en « mal d'amour » pour Christ est une maladie qu'il voudrait « plus épidémique ». « Mourir de cette maladie, Je le ferais volontiers' ; c'est meilleur que la vie. elle-même. » « De toutes les larmes, celles-là sont les meilleures, qui sont faites du sang du Christ ; et de toutes les joies, celle-là est la plus douce qui est mêlée au deuil de Christ. Oh ! c'est une bonne chose que d'être à genoux, avec Christ dans mes bras, devant Dieu ! »

La plénitude n'est pas encore atteinte ; d'autres hymnes de bataille et de triomphe retentiront avant que l'épopée atteigne sa beauté culminante. Mais Il suit son chemin, les yeux fixés sur le Maître, et lentement Il se revêt de force dans les certitudes qui s'affirment et dans sa sécurité intime, si neuve encore.

Il lui a fallu six longues années pour traverser la Vallée de l'Humiliation ; six années, pendant lesquelles il n'est demeuré debout que grâce au secours venu de ses frères en la foi. En 1653, en effet, au coeur même de son conflit, il était entré dans l'église de John Gifford. Les membres de cette communauté étaient de condition humble, mais de vie spirituelle riche et forte. Après tout, se disait Bunyan, n'étaient-ils pas faits de la même argile que lui ? Cette pensée lui était d'un immense secours. Il se confia à eux. De leur côté, ils durent être souvent effrayés par ses désespoirs terribles. John Bunyan ne savait pas être quelque chose à moitié. À trois reprises au moins il fut sur le point de s'effondrer physiquement. Un mystérieux ressort cependant l'avait préservé des débâcles définitives.

Il bénéficia plus que nous ne pouvons l'imaginer sans doute, des sermons de John Gifford, massifs et solides comme tout authentique sermon de puritain, bardés de passages de l'Écriture au surplus. Vraisemblablement, c'est à cette école qu'il acquit la maîtrise de la Bible, de sa vigoureuse et impondérable substance, comme aussi de sa langue prestigieuse.

Mais avant tout, Il était porté, Il le dira plus tard et avec quelle puissance, par cette mystérieuse volonté de vivre qui est plus qu'humaine, qui soulève l'homme, l'arrache à lui-même, l'entraîne, le pousse en avant vers une inconsciente destinée. Chez beaucoup, cette aventure de l'âme est un essor facile, en tout cas sans souffrances ni angoisses. Ici, les fers étaient mis, et la main qui les maniait pour amener au jour cette âme vivante, était rude et impitoyable.

À la date que nous avons atteinte, 1657, le jour de l'épanouissement en force et en splendide maturité est proche. Le chaudronnier ambulant est depuis un an avec sa famille, installé à Bedford même. C'est alors que sa femme meurt, le laissant veuf avec Mary, sa fille aveugle, et trois autres petits.



IV - LE CHAUDRONNIER DANS LA CHAIRE

John Gifford était mort en 1655 et à cette date Bunyan avait commencé à prêcher. Un membre de l'assemblée l'avait prié d'exhorter ses frères, et Il avait accepté, avec timidité et tremblement. Il avoue dans la suite qu'il avait ressenti « un secret aiguillon qui le poussait en avant ». Il s'était convaincu aussi « que le Saint Esprit n'a jamais voulu que les hommes qui ont des dons et des capacités les ensevelissent dans la terre ».

Il devint donc prédicateur laïque. Il se défendit d'ailleurs d'avoir jamais agi en franc tireur : il était mandaté par la société de Gifford.

Un dessin de l'époque nous le montre, au centre d'une foule de deux à trois cents personnes, sur le terre-plein s'étendant devant le Mote Hall de Bedford. Il domine ses auditeurs de toute la tête, crinière léonine au vent. Nous nous l'imaginons facilement, prêchant un sermon comme on livre un combat. L'homme ne pouvait rien faire sans se battre.

Sa piété guerrière voulait une éloquence de combat. Ce n'est pas le rêveur qu'on Imaginerait volontiers. C'est l'homme qui court sus au péché, et avec la rudesse d'un Savonarole protestant. Celui qui devait devenir par excellence le prédicateur de la grâce, n'est encore que le disciple de Jean-Baptiste, sombre, véhément, justicier. Il s'acharne sur le péché d'autrui avec la même violence que sur le sien propre. Ce sont sans doute d'ailleurs ses propres combats qu'il apporte ainsi sur la place publique.

Mais le prédicateur laïque est surtout un controversiste. La mode du temps est aux controverses : belle carrière pour un combattant né. Il s'en prend aux multitudes de sectes qui pullulent en cette époque de chaos spirituel et moral, fruit du chaos national. Chose extraordinaire et dont nous comprenons mal la raison, c'est aux Quakers qu'il s'en prend surtout, et avec une violence inouïe. Il est torrentiel, et son éloquence sent le feu et le soufre. Ses métaphores sont des coups de massue et sa violence est sans retenue, Bunyan évidemment, est de son temps.

Ce Qui cependant nous désoriente, c'est que Bunyan lui-même, et à son insu, était plus qu'à moitié Quaker. À l'entendre, il était un « littéraliste », mais il avait l'instinct du mystique pour la parole spirituelle. Le fougueux et enragé anti-Quaker faisait une différence entre le mot extérieur et le mot intérieur, entre la notion et la puissance. « La notion est la coquille, la puissance est le noyau. » Il mettait la vérité à l'épreuve de l'intuition de son propre esprit. Comme les Quakers, il était la simplicité même, vitupérait le luxe, et était enclin à la « non-résistance ». Est-ce parce que, aveuglé par quelque idée fixe, il assimilait ses adversaires de prédilection à la multitude des autres sectes qui morcelaient la chrétienté évangélique, ce qui était pour lui grande misère ? Est-ce parce que certaines singularités de langage, des « extravagances » de costume et de moeurs, exaspéraient un certain conservatisme bon anglais hérité de sa race pesante ? Ou plutôt était-ce, au souvenir de ses propres épouvantes Intimes, une réaction irréfléchie, violente mais compréhensible, contre l'évidente subjectivité du quakerisme ? Tout repose, pour celui-ci, sur le témoignage de la Lumière intérieure. Et voilà que lui aussi avait « des voix », mais des voix qui le plongeaient dans le plus affreux désespoir ! Ah, s'il n'avait pas eu, en dehors de lui, debout dans l'histoire, gigantesque sur sa croix en Golgotha, Christ le Sauveur, que serait-il devenu ? Si les Quakers avaient raison, pensait-il, il ne lui restait plus Qu'à retomber dans le gouffre de son propre coeur, et s'y noyer !

Les controverses véhémentes eurent au moins cet avantage d'obliger Bunyan à se préciser sa propre pensée et à écrire. En 1656 parut son premier ouvrage, précédé d'une introduction de Burton, le successeur de Gifford ; « Cet homme, y était-il écrit de Bunyan, n'est sorti d'aucune université terrestre », mais il a déjà obtenu « ses diplômes célestes ».

Des contemporains nous ont décrit l'homme, grand, rouge de visage, os saillants, « portant poil sur la' lèvre supérieure selon l'ancienne mode britannique, d'humeur sévère et rude ». Un autre écrit : « Il frappait d'une sorte de terreur ceux qui n'avaient rien en eux de la crainte de Dieu ». Bunyan dit que certains détracteurs, le jugeant d'après son physique, le disaient « bandit de grands chemins, prêchant le jour, tendant des embuscades pendant la nuit... c'était un libertin, vivant comme un Turc ou un Jésuite, à la solde du pape ». Sans doute devons-nous croire aussi que les combats que Bunyan avait livrés au dedans de lui-même avaient écrit leur histoire dans ses traits davantage creusés, dans son visage plus crispé.

Le prédicant laïque de Bedford devait rapidement acquérir une grande renommée. Nous pouvons nous faire une idée du contenu de ses premiers sermons d'après ses premiers traités : Soupirs de l'enfer, ou gémissements d'une âme damnée, par exemple, qu'il publia en 1658.

Évidemment, nous nous demandons si c'est vraiment le même homme qui a écrit cet opuscule et le Voyage du Pèlerin. À cette comparaison, nous pouvons juger du chemin qu'il lui restait encore à parcourir, partant de cette peur quasi physique de l'enfer, pour aboutir par les purifiantes souffrances de l'âme, à cette volonté de victoire de l'âme sur la médiocrité, la stagnation et la veulerie spirituelle, sur le péché !

Il écrira plus tard, et combien il se montrera alors aux antipodes de ses premières angoisses : « Il n'y a rien dans le ciel ou sur la terre qui frappe le coeur de terreur autant que la grâce de Dieu. C'est cela qui fait trembler le coeur de l'homme, c'est cela qui force l'homme à s'incliner, à se courber, à se briser en morceaux ! Rien n'a de majesté et d'imposante grandeur pour contraindre le coeur des fils des hommes, comme la grâce de Dieu ! » (The Water of Life). Pour le moment, c'était encore la peur de l'enfer qui le bouleversait le plus.

Il lui fallut assez de temps pour atteindre la maîtrise de l'orateur. Il était parfois pris de panique avant de parler, flageolait sur ses jambes, se sentait la tête « dans un sac ». Mais vraisemblablement, ses controverses publiques l'aguerrirent et le trempèrent. Ses « critiques grimaçants » - et il y avait parmi eux des savants professeurs Qui se dérangeaient de loin pour le confondre - achevèrent son éducation, en ce sens Qu'ils lui donnèrent définitivement confiance en lui-même et en son enseignement. Il s'aperçut bien vite que le principal argument qu'ils opposaient à sa prédication était, argument péremptoire. qu'il ne connaissait aucune des langues originales de la Bible ! D'ailleurs un de ces pédants, venu pour entendre jacasser ce rétameur de casseroles, se convertit en l'écoutant et devint ensuite lui-même un prédicateur éminent.

Le vieux temple de Bedford.
Le vieux temple de Bedford.
Sa renommée cependant fait tâche d'huile. On se dérange par centaines pour venir l'entendre. Il voyage lui-même, visite des communautés Non-Conformistes, prêche même, au grand scandale de quelques-uns, dans des chaires officielles. On a retrouvé dans les archives de la Chambre des Lords, une pétition de paroissiens de Yelden, dressés contre leur recteur, le Révérend William Dell, parce que « depuis Noël dernier, un Bunyan de Bedford, chaudronnier de son état, était par lui autorisé à prêcher dans sa chaire ! »

Mais les événements vont se précipiter. John Bunyan se remarie. C'est au temps de la mort de Cromwell et de ses joyeuses funérailles, où « les chiens seuls pleuraient ».

Six mois après le retour du roi Charles sur le trône, Bunyan est jeté en prison.

Il devait y demeurer douze années, de 1660 à 1672, puis de nouveau six mois, en 1676. C'est au cours de cette seconde Incarcération qu'il devait composer le Voyage du Pèlerin, son Immortel chef-d'oeuvre.

Lui-même a raconté en d'inoubliables pages et de façon très dramatique, comment il fut arrêté et jugé.

Un des premiers actes de la Restauration des Stuarts avait été de mettre hors la loi tous les cultes autres que l'anglican. La mesure se justifiait en partie par le fait que parmi les sectes qui pullulaient, il s'en trouvait de fanatiques et de révolutionnaires. C'est à cette époque Que fut arrêté un certain Venner qui voulait proclamer le règne de Christ par un coup d'état armé.

Les autorités donnèrent ordre à Bunyan de cesser de prêcher. Elles le supplièrent même. Il refusa. Le soir qui devait être celui de son arrestation et malgré des avertissements très sûrs, il alla présider la réunion projetée. Alors qu'il pouvait encore le faire, il refusa de fuir. Avant de suivre l'officier de police, Il put exhorter en quelques mots les frères consternés : « C'est miséricorde divine que de souffrir pour un tel sujet ! »


Le vieux pont de Bedford.
Le vieux pont de Bedford.
Le vicaire de Harlington arriva en grande hâte pour le haranguer. Il compara Bunyan le chaudronnier à Alexandre l'ouvrier en cuivre. « Ce à quoi Je répondis, écrit Bunyan, que J'avais de mon côté, lu certaines pages au sujet de prêtres et de pharisiens qui avaient trempé leurs mains dans le sang de Jésus-Christ ».

On lui reprochait d'être un ignorant, n'étant Que chaudronnier. Puis, ne prêchait-il pas la semaine ? le malheureux ne se rendait-il pas compte Que ce faisant, il détournait les bonnes gens du village de leur vocation, savoir, l'exercice de leur métier ? D'ailleurs, indice très grave, il n'y avait que les gens pauvres pour aller l'écouter.

Il fut jugé en janvier 1661. L'affaire fut épique à souhait : ce rétameur n'était pas un homme ordinaire, et Son Honneur, Sir John Kellynge, président des Assises, ne fut pas long à s'en apercevoir. L'interrogatoire se changea rapidement en conversation animée entre le juge et l'accusé. « De quoi était-il accusé ? » demanda celui-ci.

« De s'être abstenu diaboliquement et pernicieusement d'aller à l'église pour entendre le service divin - en l'église paroissiale, cela s'entend - et de tenir ordinairement plusieurs réunions illégales, pour le plus grand trouble et le détournement des bons sujets du royaume... » « Si quelqu'un a reçu un don, qu'il l'exerce, expliqua le juge pompeusement ; John Bunyan a reçu le don de chaudronnier... » La réplique vint au juge, poussée de forte verve. Son Honneur, exégète d'occasion, dut reconnaître vite qu'il s'était engagé imprudemment sur un terrain brûlant. Le chaudronnier se découvrait Ici fort à l'aise.

Le colloque s'anime, se prolonge. Comment finira-t-il ? De la façon la plus simple du monde. John Bunyan offre le flanc au coup qui va le frapper. SI prêcher, l'Évangile est transgresser la loi, eh bien ! Il reconnaît qu'il le fait et qu'il le fera encore, en toute occasion se présentant.

Il ne restait plus au juge qu'à condamner. « Écoutez la sentence ! Vous devez être ramené à la prison et y demeurer les trois mois qui vont suivre. Si À la fin de ces trois mois vous n'acceptez pas d'aller à l'église pour y entendre le service divin et ne cessez votre prédication, vous serez banni du royaume ; et si, après votre bannissement, vous êtes retrouvé à l'intérieur des frontières de ce royaume, sans autorisation spéciale du rot vous serez pendu haut et court, je vous le dis très nettement ! »

Avant de Quitter la salle, écrit John Bunyan, « je lui dis... que si ce jour même je sortais de prison, dès demain je prêcherais de nouveau l'Évangile, avec l'aide de Dieu ».

Trois mois après, en exécution du jugement, John Bunyan reçut dans sa prison l'assaut de Cobb, greffier du tribunal. Avec grande courtoisie et habileté, le représentant du Juge essaya d'amener le prisonnier au respect de la loi. John Bunyan était un loyal sujet de roi : pourquoi refuserait-il de s'incliner devant sa volonté ? La question était de celles qui font trembler les chrétiens qui lisent, dans les épîtres de Paul, que les autorités, rois et gouverneurs,. sont Institués par Dieu. Le roi commande : va-t-il lui refuser obéissance ?

« Je lui dis que Paul reconnaissait que les autorités de son temps étaient instituées par Dieu ; et pourtant, malgré tout, il fut souvent mis en prison. Et aussi, que Jésus mourut, sur la sentence de ce même Pilate à qui Il avait déclaré qu'il ne détenait, aucun pouvoir contre lui qu'il ne l'ait reçu de Dieu même ! Et cependant, lui dis-je, j'espère que vous ne me direz pas que Paul ou Christ ont manqué de respect pour ces magistrats et ainsi péché contre Dieu en méprisant son Institution ! Non ! Mais, dis-je, Il y a pour moi deux attitudes possibles en présence de la loi : l'une qui consiste à faire ce que la loi dit, si en toute conscience, je crois être dans l'obligation de le faire ; quant à l'autre, si je ne puis obéir activement, c'est de m'étendre sur le sol, et de 'supporter passivement ce qu'on voudra me faire. »

Cobb demeura sans réponse devant une pareille argumentation. Il avait essayé, avant cet assaut final, de mettre en doute la vocation de prédicateur du prisonnier : Comment pouvait-il savoir qu'il avait été désigné par Dieu pour prêcher ? Puis, Il avait essayé de faire entrevoir le bannissement, en Espagne, peut-être, où à Constantinople ! En vain. Il ne put que s'asseoir, découragé.

« Alors, écrit Bunyan, je le remerciai pour ses propos civils et courtois, et nous nous séparâmes Ah, puissions-nous nous rencontrer au ciel ! »

Élisabeth, la toute jeune femme que Bunyan venait d'épouser, montra, en ces douloureuses circonstances, un courage vraiment étonnant. Elle fit parvenir une requête à la Chambre des Lords, puis à Sir Matthew Hale, juge aux Assises d'été en 1661. Sa ténacité devait échouer. Hale se trouvait en présence d'un jugement enregistré ; Il ne pouvait rien faire, disait-il.

- « C'est parce qu'il est chaudronnier et pauvre, s'écria-t-elle, qu'il est tenu en mépris et ire peut obtenir justice !... mais « Dieu connaît les siens : Il a fait beaucoup de bien par mon mari ! ... Quand le juste Juge paraîtra, il deviendra manifeste que sa doctrine n'était pas doctrine du Diable ! »

Il semble bien que Hale ait eu surtout le souci de ménager certains de ses collègues très montés contre Bunyan. Mais écoutons encore la jeune Dame Bunyan : « J'ai oublié plusieurs choses, mais de ceci je me souviens. Bien que j'eusse été fort intimidée à ma première entrée dans la Chambre, cependant, avant d'en sortir, je ne pus faire autrement que d'éclater en larmes, non pas tant parce qu'ils montraient un coeur si dur contre moi et contre mon mari ; mais à penser quel triste compte ces pauvres créatures auraient à rendre d'elles-mêmes lorsque le Seigneur reviendra ! »

Elle pleurait sur eux.

L'emprisonnement de John Bunyan devait durer douze ans. Illégal, par conséquent, puisqu'il était condamné au bannissement. On désirait évidemment le ménager. Et cet emprisonnement devait parfois être assez léger. Déjà, pendant l'incarcération préventive il avait pu sortir à plusieurs reprises « et visiter le peuple de Dieu ». Il s'était même remis à prêcher, ce qui lui avait valu de voir sa demi-liberté supprimée.

Pendant ces douze années de prison, il put parfois sortir et s'occuper de ses affaires, les autorités regardant ces libertés « à travers leurs doigts ». Dans sa cellule de la prison du comté de Bedford, il travaillait à subvenir aux besoins de sa famille. Ah ! ce qui lui coûtait le plus, dit-il, c'était de se séparer de son aînée, Mary, qui était aveugle. Il recevait aussi des amis et prêchait, comme Paul, jadis, en un lieu analogue. Surtout, Il écrivait. Dans les six premières années de son emprisonnement, il devait écrire et publier neuf ouvrages en prose et en vers.

En définitive, cependant, c'était un emprisonnement illégal, et pour quel motif ! L'imbécillité de la mesure de violence exercée contre John Bunyan devait à la longue causer au gouvernement royal un grave préjudice. Bunyan était un simple évangéliste, sans reproche dans sa réputation, loyaliste envers le roi, par conviction. Mais, victime, il devenait un symbole. Toute l'Angleterre avait les yeux sur lui ; ses souffrances lui faisaient une auréole de martyr. La lumière devait en briller avec d'autant plus d'éclat.



V - LA PRISON LIBÉRATRICE

John Bunyan était à la veille de sa dernière victoire nécessaire : il avait encore, avant de conquérir la pleine liberté, ultime victoire après tant d'autres remportées sur l'ennemi, à en finir une fois pour toutes avec son vieil adversaire, la peur. De la façon la plus simple et aussi la plus naïve, il commence le récit de ce dernier assaut. « Je vais maintenant vous dire une bien jolie affaire ».

Il est en sa prison, plein d'incertitude quant à son avenir. Il passe en revue en son esprit toutes les éventualités c'est qu'il désire s'y préparer ! Sera-ce la prison mais Il s'habitue à cette Idée de la prison. Peut-être sera-t-il pris au dépourvu par le fouet et le pilori ? Et s'il se prépare pour ceux-ci, peut-être sera-t-il surpris par le bannissement, ou même la mort ? Le mieux est de se préparer au pire, de se familiariser avec lui, « considérer le tombeau comme ma maison, faire mon lit dans les ténèbres, dire à la corruption : tu es mon père ; au ver de terre : tu es ma mère et ma soeur ! ... Il me faut d'abord prononcer sentence de mort sur tout ce qui est proprement une chose de cette vie, ma femme, mes enfants, ma santé, mes jouissances, tous morts pour moi, moi-même mort pour eux ».

Sa croix la plus lourde c'est de penser à sa femme et ses enfants sur qui Il fait crouler sa maison. Se séparer d'eux a été comme si on lui avait décollé la chair des os. Ah ! la pauvre petite aveugle, Mary ! L'évocation de tout ce qui pourrait arriver à l'enfant met son coeur en pièces. Il la voit vouée à la mendicité, bousculée et battue, souffrant la faim, le froid, la nudité. La pensée lui en est Intolérable. Il trouve cependant du réconfort dans la parole de Jérémie : « Laisse tes orphelins, je les ferai vivre, et que ta veuve se confie en moi ». (Jérémie 49:11)

Son imagination travaille maladivement sur son exécution possible. Il se voit au pied du gibet, la corde au cou. Le tentateur ne désarme pas : « où Iras-tu après ta mort ? » Non, la vieille épouvante éclose aux Jours les plus tendres de son enfance, au temps où son imagination recevait en empreinte Ineffaçable, les Images crues et flamboyantes du châtiment Infernal, n'est pas encore morte. Pourtant, ce n'est plus la peur terrible qu'il connaissait Il n'y a pas si longtemps encore. Bunyan en parle comme d'une chose du passé. Mais c'est une autre peur qui le presse. Il a peur d'aller à la mort avec un visage pâle et des genoux tremblants, et ainsi de donner raison aux ennemis de Dieu et de son peuple, à cause de sa poltronnerie.

Il a peur d'avoir peur.

Mais il trouve une consolation dans la pensée que du haut de l'échelle il pourra exhorter encore la multitude venue le voir mourir.

Puis il songe, comment n'y songerait-il pas à la petite porte de Cobb, toujours ouverte. Il n'a qu'à dire un mot, un mot d'évasion, et il ira retrouver sa famille. Sa famille ! Et puis la vie ne lui est-elle pas devenue tout à coup plus précieuse encore, depuis qu'il a senti en lui l'éveil de puissances neuves en souffrance de créer, et de se manifester en oeuvres de force et de beauté ? Il peut écrire. Il sait écrire. Il a connu le sortilège des mots, il a frémi de la Joie de l'artiste.

Il est seul. L'isolement est le terrain de prédilection du Tentateur. C'est depuis bien plus de quarante jours que Bunyan est au désert. Les conflits se sont simplifiés, accusés, aiguisés. Ils se réduisent maintenant à un choix entre oui et non. Ils ne peuvent guère se prolonger davantage : le moment est venu où l'indécision va être intolérable.

« Pendant plusieurs semaines, je fus ballotté, ne sachant que faire. Enfin, cette considération tomba sur moi, de tout son poids, que c'était pour la Parole et pour le Chemin du Seigneur que je me trouvais en cette conjoncture, et que, par conséquent il ne m'était pas possible de m'écarter de mon devoir de l'épaisseur d'un cheveu. » Je pensai aussi « que c'était mon devoir d'être fidèle à sa parole, Dieu fût-il disposé à jeter les yeux sur moi en ce jour ou à ne me sauver qu'au dernier moment seulement : aussi, pensais-je, puisqu'il en est ainsi, je suis d'avis d'aller de l'avant, que je reçoive secours ou non ».

Il jette son cri de défi. « Si Dieu n'intervient pas, me disais-je, je sauterai de l'échelle du gibet dans l'éternité, les yeux bandés, soit pour sombrer, soit pour nager, vienne le ciel, vienne l'enfer, Seigneur Jésus, si Tu veux me saisir, fais-le ! Je risque tout pour l'amour de ton nom. »

Ce fut sa victoire définitive. Il lui avait fallu dire oui de toute la force de son âme, à l'extrême pointe du conflit. Point de paix pour Bunyan avant d'avoir résolu avec force ; point de résolution forte sans conflit de titan. Il faut bien prendre notre héros comme il est fait.

Son âme enfin est unifiée, liée en un faisceau indivisible autour d'une irréductible volonté. Il est désormais, et le sera jusqu'au bout du pèlerinage, tout entier dans la confiance et dans l'obéissance joyeuse. Le dernier seuil est franchi. Toute sa vie est à la discrétion du Seigneur. Il la lui a apportée, dans le geste de l'ultime sacrifice consenti : le Seigneur la lui rend, prête désormais pour les travaux qu'il lui réserve.

Ainsi, c'est la prison qui a fait de Bunyan un homme définitivement libre. C'est un homme nouveau qui, maintenant, va et vient entre ses quatre murs. Il se laisse questionner par ses visiteurs ; il est cordial, rempli de bonne humeur, abondant en humanité souriante. Plein de sang-froid et d'une clairvoyance neuve, Il observe choses et gens d'un oeil sûr et profond. Il ne se perd pas dans les nuages; de solide bon sens, il étreint des mains et touche des pieds la réalité. Rêveur, allégoriste, visionnaire, prédicant rustique, parfois échevelé, tout ce que l'on voudra ! Il n'en demeure pas moins solidement planté sur terre ferme.

Il a sa bibliothèque : deux livres en tout, sa Bible et le Livre des Martyrs, de Fox. Puis, il a ses outils. On lui apporte à réparer des ustensiles de ménage, car Il faut que sa famille vive. Il a aussi du papier et de l'encre. Tout un monde nouveau palpite en son âme : il le fouille, l'explore, le décrit. Sa pensée libérée aussi est maintenant au bord du nid, prêté à prendre l'essor, se dilatant dans une joie neuve, au contact de la brise qui la soulève et va l'emporter.

Il écrit.

Ce sont des serinons', des traités, des ouvrages plus volumineux. C'est à ce moment que surgit d'une magnifique coulée son autobiographie spirituelle Grâce Surabondante, qui appartient aux Confessions de grande classe et demeure un des classiques de l'âme. Il est vraisemblable que ce livre vint au jour comme suite, et sans doute en manière de développement, à un certain nombre de sermons qu'il prêcha en sa chambre de prison. Car Il prêchait toujours, à tout venant. Parfois Il avait de véritables aubaines. Une nuit, une soixantaine de personnes avaient été surprises dans une réunion prohibée, dans un bois. Les hommes de police conduisirent toute la troupe à la prison ! John Bunyan remercia Dieu de l'aventure qui lui donnait un auditoire comme Il n'en avait eu depuis longtemps ; et l'auditoire se trouva merveilleusement béni d'avoir goûté de la prison, en compagnie de Maître John Bunyan.

Il publia coup sur coup des Méditations (Profitable Meditations), un traité sur la prière (Praving in the Spirit), un livre de morale évangélique (Christian Behaviour), deux livres de vers, la Sainte Cité (Holy City), la Résurrection des Morts (Resurrection of the Dead), d'autres méditations (Prison Meditations). De tous ces livres, la Sainte Cité offre seul un intérêt réel pour le lecteur moderne.

Peu après avoir publié Grâce Surabondante, Il bénéficia de quelques semaines de liberté. Des amis étaient intervenus en haut lieu en sa faveur. C'était pendant l'année terrible de la peste qui désola Londres et vint même exercer ses ravages autour de la prison de Bedford, et Qui devait être suivie du Grand Incendie qui ravagea la capitale.

Ces calamités nationales avaient-elles incliné à la clémence les hommes au pouvoir ? Nous ne savons. En tout cas, cette éclaircie dans l'existence de Bunyan devait être de courte durée. L'incorrigible fut de nouveau surpris dans une réunion prohibée et réintégra sa cellule. Elle devait lui servir de demeure pendant six ans encore.

Nous connaissons beaucoup moins bien ce qui s'est passé pendant ces six nouvelles années d'emprisonnement. Si au cours de son premier séjour Il avait publié neuf livres, dans le second, il semble n'en avoir publié que deux : une profession de foi (Confession of faith) et, peu de temps avant sa mise en liberté définitive, en 1672, une Défense de la Doctrine de la Justification par la Foi (Defence of the Doctrine of Justiftcation by Faith).

On a cru pendant longtemps que son chef d'oeuvre, le Voyage du Pèlerin avait été écrit pendant ce séjour de douze ans en prison. On est à peu près sûr aujourd'hui que le livre fut écrit au cours d'une nouvelle incarcération qui dura six mois, cette fois, et qui eut lieu cinq années après sa libération de son long emprisonnement.

C'est grâce aux événements qui assombrissaient à cette époque la vie publique de l'Angleterre que Bunyan obtint sa mise en liberté.

Le roi désirait vivement ramener son peuple au catholicisme, et s'était assuré par un traité secret l'appui du roi de France. Pour cacher ses menées, il crut d'habile politique de se montrer soudain enclin au libéralisme envers les Églises dissidentes, depuis longtemps persécutées par l'Église établie. Il signa la Déclaration d'Indulgence de mars 1672.

Les prisons s'ouvrirent. Bunyan, avec beaucoup d'autres, sortit de la geôle de Bedford, libre enfin.

Ce fut un retour triomphal. Quelques mois auparavant, le 31 décembre 1671, anticipant sur les événements, la communauté fondée par Gifford et dont il était membre, lui avait demandé de devenir son pasteur. Il avait accepté. Une grange spacieuse avait été achetée pour servir de lieu de culte. Les autorités en donnèrent licence. En même temps fut accordée à John Bunyan l'autorisation d'exercer sa charge de pasteur congrégationaliste.

Alors se déroula dans l'allégresse le premier culte présidé après sa délivrance. Toute la famille de Bunyan était présente : Élisabeth, sa femme, Mary, la jeune aveugle, et qui avait maintenant vingt ans, John et Thomas ses deux fils.



VI - « L'ÉVÈQUE » BUNYAN

John Bunyan est maintenant une sorte de personnage national. Ses livres sont entre les mains de la multitude. Son autorité spirituelle est grande et douze ans de prison lui ont assuré un rayonnement plus certain.

Le chaudronnier est désormais pasteur. Mais il continue entre temps son métier : car il faut que la famille vive. Quand après sa mort on lira son testament, on le verra se donner encore le titre de chaudronnier : John Bunyan, brazier.

Il s'adonne à la cure d'âme et à la prédication. Il voyage beaucoup et visite les Églises de sa communion, les fortifiant dans la foi. Naturellement, Il est plongé jusqu'au cou dans le courant religieux de son temps, et Il est grand controversiste devant l'Éternel. Sur quoi se bat-il ? - car Bunyan doit se battre. - Il défend avec férocité la doctrine de la justification par la Foi. Il ne peut admettre que le salut se trouve en lui de naturelle façon, dans quelque coin caché de son âme. Le souvenir de ses angoisses passées suffit pour lui rendre cette pensée seule Intolérable. « Qu'un homme soit aussi dévoué que possible à la loi et à la sainteté de la loi ; si cependant les principes sur lesquels il agit ne sont que les habitudes de son âme, la pureté - pense-t-il - de sa propre nature, les commandements de sa raison naturelle, les décrets de la nature humaine, tout cela n'est rien d'autre en définitive que le vieux gentleman dans ses habits du dimanche, le vieux coeur, le vieil esprit; nous sommes en présence de l'esprit de l'homme, point de l'esprit de Christ ! »

Un certain Fowler lui répondit férocement dans un pamphlet dont le titre à lui seul donne le ton :

« L'ordure nettoyée » (Dirt wip'd off).

Mais Il eut à se livrer à des controverses plus pénibles avec des membres de sa propre communion, avec des Baptistes plus stricts, avec un certain Kiffin, entre autres, riche marchand et pasteur d'une « congrégation baptisée ». Bunyan était séparé d'un grand nombre de chrétiens de sa communion sur une question qui n'était pas peu Importante. C'était l'époque où un grand nombre de communautés baptistes s'étaient créées en Angleterre par leur séparation d'avec l'ensemble des Églises congrégationalistes auxquelles elles avaient été attachées jusque-là.

La question qui avait amené la séparation était celle-ci : faut-il admettre, à la table de communion et dans l'Église, des chrétiens non baptisés ? Jusque-là, l'admission avait lieu sur profession de foi et après un vote de l'assemblée. Le baptême n'était pas un rite ecclésiastique, obligatoire, mais un acte d'obéissance personnelle.

John Bunyan avait été baptisé par Gifford dans l'Ouse, la rivière de Bedford. Mais il avait adopté les principes de l'Église de Bedford, - qui subsiste d'ailleurs jusqu'à ce jour telle que Gifford l'a fondée, - Église dont Il était maintenant le pasteur. Or, le principe d'admission dans cette communauté était large, tout en étant fermement et strictement évangélique : foi en Christ et sainteté de vie.

Leur doctrine était celle des Pères Pèlerins qui, quelques années plus tôt, en 1620, avaient quitté l'Angleterre sur le Mayflower, pour créer les colonies anglaises d'Amérique, destinées à devenir plus tard les États-Unis. Ils croyaient, disaient-ils, qu'une véritable Église de Jésus-Christ doit, autant qu'il est possible de s'en assurer, ne contenir que des chrétiens conscients et convaincus. Elle doit être dans un sens réel, le Corps de Christ, une maison du Roi, le Temple de Dieu en Esprit, une association volontaire de ceux qui ont été appelés, rachetés, sanctifiés par la grâce de Dieu, qui ouvertement confessent son nom et cherchent à marcher sur ses traces.

Lorsque John Bunyan entra dans le pastorat, une controverse faisait rage sur la question du baptême : controverse douloureuse pour Bunyan. Pris à partie sur la question du rite baptismal, Il en affirma la valeur mais se refusa à voir en lui une cause de séparation d'avec d'autres chrétiens. Méprise-t-il les rites institués par Dieu ? À Dieu ne plaise ! Ne sont-ils pas « des lettres d'amour » entre Dieu et l'homme ? Il demande tout simplement Qu'on les laisse dans leur juste perspective, et qu'on ne leur donne pas une importance exagérée.

Ses adversaires l'accusent d'être du Diable. Ils l'accusent « d'user d'arguments de Pédobaptistes ». Ici réapparaît le chaudronnier, et qui parle délicieusement. « Je vous le dis Ingénument, J'ignore ce que Pédo veut dire : alors, comment pourrai-je répondre à vos arguments ? »

Il subit de furieux assauts. Il en souffre affreusement. Mais il refuse de répondre raillerie pour raillerie. Il est, dit-il, baptiste, et il écrit comme tel, Il est « pour la communion des saints parce qu'ils sont saints », « Je le dis encore, montrez-moi un homme qui, manifestement, est croyant et marche avec Dieu, bien qu'il diffère de moi sur la question du baptême, les portes de l'Église lui sont ouvertes et tous nos privilèges d'origine céleste sont à sa disposition ».

Puis, le ton s'élève quelque peu violent, rugueux, un peu amer, du pur Bunyan. « Puisque vous voulez savoir par quel nom je voudrais être distingué des autres, je vous déclare que je voudrais être, et J'espère que je suis, un chrétien ; je choisis, si Dieu m'en estime digne, d'être appelé chrétien, croyant, ou de quelque autre nom approuvé par le Saint Esprit. Et quant à ces titres « Anabaptistes, d'Indépendants, de Presbytériens et autres du même genre, Je conclus Qu'ils ne viennent ni de Jérusalem, ni d'Antioche, mais de. l'Enfer et de Babylone, car Ils engendrent des divisions ».

Il faut prendre Bunyan tel qu'il est : à sa façon, une sorte de paysan du Danube.

John Bunyan est pasteur fidèle, berger des âmes, prédicateur fougueux. Son ministère lui apporte de grandes joies, quand les controverses lui laissent du répit et lui permettent de déposer son armure. Mais parfois, les grandes tempêtes. soufflent sur son âme et leurs violences le harassent.

En 1674 se place dans sa vie un épisode très dramatique, mélodramatique même. Une jeune fille du nom d'Agnès Beaumont, membre d'une congrégation dont il avait la charge, était courtisée par un homme de lot du pays, mondain et « Infidèle ». Sur une Intervention de Bunyan, le mariage échoua. Le pasteur s'était fait deux ennemis, le prétendant évincé et le père de la jeune fille. Celui-ci défendit formellement à sa fille d'assister désormais aux réunions de Bunyan.

Par une journée d'hiver, voulant cependant aller au prêche de Frère Bunyan, elle fut surprise par une tempête de neige. Un cavalier la rejoignit sur le chemin, qui n'était autre que le pasteur lui-même. Elle le supplia de la laisser monter en croupe. Il résista. Qu'allait dire son père ? N'allait-il pas être furieux 7 Elle insista tellement qu'il céda. Naturellement, on les rencontra et le père fut le premier averti. Quand elle rentra le soir, la jeune fille se vit refuser l'entrée de la maison et dut passer la nuit dam la grange grande ouverte, par un temps de forte gelée. Le lendemain enfin, elle fut admise chez son père, sur sa promesse de ne. plus aller aux services de Bunyan.

La nuit suivante, Beaumont fut frappé d'une attaque foudroyante et mourut. Le prétendant éconduit trouva ici sa vengeance toute prête. Il proclama dans le pays qu'Agnès avait empoisonné son père et que Bunyan avait fourni le poison.

La Jeune fille fut arrêtée. Bunyan avait beaucoup d'ennemis dans le pays. Une campagne de haine et de calomnie se déchaîna contre lui avec une violence rare. Il souffrit affreusement sous les morsures de la cabale. La jeune fille allait-elle être brûlée vive ainsi que l'ordonnait la loi 7 L'autopsie faite sur l'ordre du coroner la sauva heureusement et la mit hors de cause. Mais c'est Bunyan qui, maintenant, devient l'objet des attaques publiques. Ne dit-on pas « qu'il a deux femmes en même temps ? »

Il resserre son armure. L'agression est Insidieuse. Attaquer un prédicateur de l'Évangile dans son caractère moral, c'est le ruiner presque sûrement, même s'il est absolument pur de tout reproche. « Qu'ils essaient de prouver contre moi qu'il y a une femme quelconque sur la terre, dans le ciel ou en enfer, avec qui ils puissent dire que j'aie jamais, en aucun lieu, de jour ou de nuit, essayé seulement de me conduire mal ! »

John Bunyan, avons-nous dit, a beaucoup d'ennemis. Il y a Farry, l'homme de loi, le fiancé évincé. Il y a tous les libertins du pays, dénoncés continuellement par son inexorable éloquence. Il y a ceux de l'Église établie, souffrant dans leurs préjugés et dans leur orgueil de classe de voir un chaudronnier dans la Chaire de Vérité, sans qu'un évêque lui ait conféré des ordres... Toute la contrée est en ébullition et Bunyan est perpétuellement sous les armes. Il porte vaillamment l'épreuve, mais elle l'épuise.

Au surplus, toutes les ardeurs de sa nature combative sont éveillées, dressées, en tumulte. Il est en perpétuelle tension d'esprit. Frère Bunyan a besoin de repos ; une retraite spirituelle, dans la solitude, hors des pressions professionnelles, lui ferait grand bien. Puis, s'en rend-il compte seulement, Il vibre au prélude d'un nouvel essor libérateur, d'un essor créateur, tout près de l'épanouissement définitif.

Ces vacances nécessaires, la faveur du roi va les lui procurer.

En mars 1675, un mandat d'arrêt est lancé contre John Bunyan, chaudronnier, coupable d'avoir prêché et enseigné dans une réunion prohibée. Depuis 1673 en effet, la Déclaration d'Indulgence avait été rappelée par le Parlement. On fit d'ailleurs beaucoup d'honneur à Bunyan treize juges, pas un de moins, signèrent le mandat.


Le pont de Bedford avec la prison.
Le pont de Bedford avec la prison où Bunyan resta douze ans.
(gravure ancienne).
Il devait demeurer six mois en prison. Ce n'était plus la geôle du comté où il avait passé douze années de sa vie, de 1660 à 1672. C'était la prison de la ville, « la prison sur le pont » édifiée au dessus de l'arche centrale du pont jeté sur l'Ouse. C'est ici, dans les quatorze pieds carrés qui lui servaient d'appartement, que Bunyan eut le temps de rêver et de s'ennuyer. Et c'est ici, au dessus de la rivière, distrait à tout instant par le crissement des essieux, le piétinement des chevaux et les cris des piétons sur le pont, qu'il écrivit, par délassement et par pure récréation, la première partie du Voyage du Pèlerin, l'oeuvre immortelle.

Il est certain qu'il ne pensait pas écrire un ouvrage important. Ce fut un simple passe-temps. Il laissa couler le récit de sa plume, tout naturellement, et de son coeur. Sans effort sans recherche. Aussi avons-nous ici dans cette prose magnifique, l'homme même, sans apprêt.

Déjà, avons-nous vu, Bunyan avait écrit en prison un ouvrage destiné à résister à l'usure des siècles, sa Confession, Grâce Surabondante. Mais alors, Il avait voulu faire oeuvre littéraire, et, de fait, la grandeur et la noblesse du livre n'arrivent pas à cacher l'effort laborieux de l'écrivain.

Ici, c'est l'expression spontanée, immédiate, d'une âme transfigurée, régénérée et ordonnée selon la loi nouvelle. Ce n'est plus le chaos de la confession, mais la certitude joyeuse du chrétien qui sait. Toute la piété puritaine, toute la foi virile, ardente, conquérante du chaudronnier, foi éclatante mais riche pourtant en cicatrices, vestiges de blessures refermées, s'étale ici dans une épopée claironnante et délicate tout ensemble.

Le chef-d'oeuvre est sorti tout armé de sa tête et de son coeur. Mais tout ce que nous savons du Bunyan qui a précédé cette apparition, nous convainc que l'expression pure et forte de cette foi rayonnante et pleine,- est le fruit d'un long travail d'âme, douloureux toujours, et souvent angoissé.

Toute sa pensée s'y trouve, coulée dans le moule de l'allégorie, « la meilleure Somme de Théologie Évangélique que je connaisse », devait dire Coleridge plus tard.

Toute la foi et toute la vie de John Bunyan, l'homme même, voilà l'oeuvre. Elle devait acquérir au prisonnier, et certes bien sans qu'il l'ait recherchée, une gloire Impérissable destinée à aller sans cesse grandissant.

Cependant, alors que John Bunyan rêvait en prison et dialoguait avec les créations de son génie, Thomas, son père, achevait son pèlerinage. Il fit son testament à la façon traditionnelle des Bunyan, « léguant son âme aux mains du Tout-Puissant, espérant, par la mort méritoire et la passion de Jésus-Christ, son seul Sauveur et Rédempteur, recevoir le pardon de ses péchés », laissant « à son fils John un shilling », à son fils Thomas, à sa fille Mary, la même somme, et le reste à Anne sa femme « pour faire ce qu'il lui plaira de faire... »


Le pont de Bedford actuel.
Le pont de Bedford (état actuel).
Nous ne savons que fort peu de chose sur cet emprisonnement de six mois dans la geôle du pont, et nous Ignorons comment et à quelle date Bunyan en sortit. Il nous suffit de savoir qu'il marque l'entrée définitive de John Bunyan dans sa magnifique maturité.

Il reprend son pastorat, et aussi la plume et l'écritoire. En 1680 parait la Vie et la Mort de M. Badman (de Monsieur Méchant Homme) ; en 1682, la Sainte Guerre et en 1685, la seconde partie du Voyage du Pèlerin. Avec Grâce Surabondante, ces ouvrages constituent dans la masse des soixante livres et pamphlets que nous a laissés la plume féconde de John Bunyan, ceux qui ont traversé victorieusement la longue épreuve de la critique et trois siècles d'usage. Les autres ne se lisent plus guère.

On se demande comment, obligé de continuer à gagner sa vie par son travail de chaudronnier, tiré de tous côtés par les exigences sans cesse grandissantes de sa charge de pasteur, Bunyan a pu encore s'adonner au labeur d'écrivain. Il ne nous a laissé aucune indication sur ce sujet.

Il se révèle de plus en plus l'homme qui répond aux besoins et de son pays et de son Église. Les temps exigent, des chefs. spirituels, une grande foi et un grand courage. De nouveau, la Non Conformité est pourchassée. Les lieux de culte sont fermés. Comme en France, les prêches ont lieu au désert, dans la forêt, dans les maisons à plusieurs Issues, pour que l'évasion soit facile, le cas échéant.

L'Angleterre passe de convulsion en convulsion. Age sombre qui laisse dans l'esprit l'horreur et la stupeur. Partout, confusion, suspicion, grossières brutalités, flagellations publiques, fers rouges, pendaisons, décollations...

À ce moment se déroule le procès du grand vétéran du Dissent, Richard Baxter, âme brûlante, gigantesque, que porte mal un corps usé, faible et petit. Le juge Jeffreys, de sanglante mémoire, s'en donne à coeur joie. Il a une frénésie d'injure, de torture, et de sang. Les bourreaux suffisent à peine à la tâche.

À Charles Il a succédé le catholique Jacques II. La Terreur redouble, les boucheries aussi. Ce sont exécutions en masse, Ignobles étalages de meurtre. La populace s'en dégoûte à la fin, l'historien a hâte de tourner une autre page.

Bunyan est au désert. Il croît encore. L'ancien soldat de Fairfax a élargi son armure pour l'adapter à sa stature grandie. Il écrit ses Conseils à ceux qui souffrent. Il faut souffrir sans haine. Quand on accepte la souffrance sans calme, c'est l'indice qu'on serait persécuteur soi-même si l'occasion en était donnée. La vengeance est de la chair : le fruit de la peur !

« Je suis déterminé à tenir bon, en portant ma croix à la suite de Christ, même si ce faisant je dois arriver à la même fin que lui ». Celui qui est ainsi résolu est invincible. « Il est vainqueur, même s'il est tué. »

Aimez vos ennemis ! Voyez le bien là où les autres ne le découvrent point ! Laissez passer les Injures dont d'autres se vengeraient. Rendez le bien pour le mal ! « Apprends à avoir pitié de la condition de l'ennemi. Bénis Dieu de ce que tu n'es pas dans l'autre camp ! Fais cela, dis-je, même s'ils te prennent tout, ne te laissent que la chemise sur ton dos, la peau sur les os, ou un trou dans la terre pour t'y recevoir... Sois tranquille et si l'ennemi te frappe sur une joue, présente-lui l'autre ! Et et, aussi, il te maudit et t'insulte, Jette-toi à genoux et prie pour lui. C'est là le seul moyen de convaincre ceux qui t'observent ». Confie-toi en Dieu et agis selon sa volonté. Ici est la sécurité complète et éternelle.

Assurément, le Bunyan qui écrit et prêche ainsi au plus sombre de la persécution est définitivement libéré des antiques terreurs. Il a dépassé le puritain de Cromwell, bardé de fer et fanatique : Il est du peuple des Béatitudes. Il a retrouvé l'héroïque et virile foi du chrétien primitif. Bunyan est homme du Nouveau Testament.

John Bunyan est maintenant entré dans sa dernière étape. Il a une renommée qui dépasse les limites mêmes du royaume. Le Voyage du Pèlerin lui a valu cette rare faveur ; mais aussi son autorité de chef du Dissent. On l'appelle plaisamment Bishop Bunyan. Ce titre d'évêque ne l'effarouche pas. En bon anglais, il a le sens de l'humour. Mais son zèle Inlassable, sa puissance comme prédicateur, son solide bon sens et son parfait équilibre font de lui un chef écouté.

Pourtant, il est peu recherché par les autres chefs de la Non Conformité. C'est qu'il est inlassablement et passionnément, l'ennemi des sectaires et des esprits étroits. Sa vision de catholicité du Christianisme, au dessus des barrières si follement dressées par le sectarisme fanatique, enflamme toujours son enthousiasme et sa foi. Il semble d'ailleurs un instant qu'une sorte d'union de toutes les forces protestantes se réalise en Angleterre par la grâce de Jacques II, catholique et persécuteur. Paradoxalement, la Conformité, elle-même devient non conformiste, et voit sept de ses évêques prendre le chemin de la prison ! Les temps sont changés !

Pas pour longtemps. Guillaume d'Orange va débarquer en Angleterre et avec Jacques II en fuite, disparaît à jamais l'espoir d'une restauration du catholicisme romain en Angleterre. La longue tribulation est finie.

Mais déjà une nouvelle tombe va s'ouvrir au cimetière de Bunhill Fields.

À la fin de sa vie, John Bunyan est à l'aise. Ses livres lui rapportent. Une longue vie de frugalité et d'économies lui a permis de devenir propriétaire de sa maison. Il connaît, enfin, une heureuse vie de famille.

Il va souvent prêcher à Londres. Il réunit parfois jusqu'à trois mille personnes le dimanche; et la semaine, l'hiver, à 7 h. du matin, parfois douze cents personnes, surtout des ouvriers, se réunissent pour entendre une conférence de celui qui est toujours le chaudronnier de Bedford. Owen disait qu'il aurait volontiers renoncé à toute sa science pour posséder la puissance de ce chaudronnier, dans la prédication.

En Angleterre, le Voyage du Pèlerin a déjà atteint onze éditions, et des traductions se vendent en France, dans les Flandres et en Hollande.

Il a soixante ans et il est exténué. Un Jour, alors qu'il est en route pour Londres où il doit prêcher, Il fait un long détour pour aller, bon pasteur, réconcilier un père et un fils. Il réussit dans sa mission. Mais une tempête le surprend alors que, cavalier solitaire, Il se hâte vers Londres. Trempé Jusqu'aux os, fouetté par la bourrasque, Il prend froid. Fiévreux, Il prêche quand même, mais doit se mettre au lit aussitôt après. Il ne s'en lèvera plus.

Son pèlerinage est fini. Le 31 août 1688, Il pénètre à son tour dans la Cité Céleste.


DEUXIÈME PARTIE

VII - L'HOMME

Les titres de John Bunyan à la place qu'il occupe dans le coeur de la chrétienté protestante sont nombreux. Sans doute les chrétiens de langue anglaise ne peuvent-ils oublier que, venu au monde douze ans après Shakespeare, et, lui aussi, un magnifique ouvrier de la langue anglaise, 9 a été plus lu que Shakespeare. Mais le protestantisme du monde entier, Indifférent aux bornes du monde anglo-saxon, voit en Bunyan un de ces hommes cariatides qui, de siècle en siècle, se dressent superbement pour supporter le toit de l'édifice chrétien.

Il a une place à part. Il réalise un type de chrétien. Il le fait avec tant de force Qu'il est devenu un « héros » religieux, chef de file d'une lignée, Incarnation d'un Idéal. Dans la grande famille chrétienne de l'Église, il représente le peuple ou la plèbe, la multitude des petits, de ceux qui se comptent autour des Béatitudes, qui n'ont le prestige ni de la richesse, ni de l'éducation, mais qui vivent de la Bible, ayant trouvé en elle leur vocation d'enfants de Dieu. Ils sont rois, sacrificateurs, au demeurant petits artisans, hommes et femmes, humbles, pauvres, travailleurs. Bunyan est frère aîné parmi eux, rien de plus, en toutes choses leur égal, sauf pour la marque particulière qu'une vocation divine toute spéciale a mise sur son âme, sauf aussi pour le génie de sa personnalité exceptionnelle, puissante et délicate tout ensemble.

Le vitrail consacré à Bunyan.
Le vitrail consacré à Bunyan
dans l'abbaye de Westminster.
John Bunyan. serait sans doute le patron saint des rétameurs si nous nous payions le luxe de sainte et de confréries. Il n'en est pas moins monté en vitrail. Si ses restes reposent dans le cimetière de Bunhill Fields, à Londres, l'Abbaye de Westminster, le sanctuaire national de l'Angleterre a honoré sa mémoire, et s'est honorée elle-même, en consacrant un vitrail au souvenir de « l'immortel rêveur ». Les princes de l'Église établie, celle-là même qui, jadis, tint le chaudronnier de Bedford sous les verrous, pendant douze ans, pour le crime d'avoir prêché l'Évangile sans autorisation, exaltent aujourd'hui « le plus grand génie religieux que l'Angleterre ait jamais connu ».

Il y a eu réparation éclatante. Mais aujourd'hui, pas plus que de son temps, Bunyan n'est chez lui parmi les dignitaires. Il appartient à la Meeting House de Bedford, point à la Cathédrale nationale. Sa place est parmi les petits. D'ailleurs, même au temps de son plus haut éclat, alors qu'il vivait encore, Il était solitaire parmi les grands de sa génération. Est-ce parce qu'il était terriblement sincère, entier, à l'emporte-pièce ? Il n'avait pas quitté le peuple. Son testament commence par ces mots : « Moi, John Bunyan, chaudronnier... » Il demeure ouvrier, s'il appartient à la fine aristocratie de l'esprit et de l'art, aux côtés du pauvre Charpentier.

D'ailleurs, il était l'élu des petites gens. Aucun évêque, aucune autorité ecclésiastique ne le leur avait Imposé. Il était des leurs, Ils tenaient à lui, Il tenait à eux. Et si vraiment toute l'oeuvre de ce chaudronnier offre l'image d'une lutte pour la vie, celle de l'âme s'entend, qui sait si, confusément, ils ne sentaient pas que ce conflit si magnifiquement décrit, n'était pas le prolongement de celui qui leur était propre à tous, hommes et femmes du peuple, pour le droit au pain quotidien, au sein de leur misère ?

Il était prince dans le royaume de la foule. Une estampe nous le montre haranguant une assemblée en plein air. « Figure puissante et fine, plus en chair que ne l'est d'ordinaire un homme en qui l'esprit est aussi actif ; les os sont saillants sous la peau, il est rouge de complexion, a les yeux grands, brillants, poétiques, les lèvres charnues, la mâchoire carrée, le nez droit et hardi, la chevelure ondulée, rousse... À sa puissance physique s'ajoute une grâce naturelle. S'il fronce les sourcils, c'est sans trace de vulgarité ou d'humeur. Quand Il sourit, c'est le rayonnement d'une âme ensoleillée, Irrésistible, cordiale. Il y a dans une telle physionomie une richesse de bonhomie qui est elle-même une force magnifique. »

Contraste : il est au naturel taciturne et silencieux, tordant en son esprit quelque question subtile qu'il vient de prendre au collet. Mais qu'il argumente, voici l'homme massif en action. Il discute avec véhémence, ne pouvant faire autrement, le visage embrasé, sa chevelure léonine au vent. Il est déchaîné contre Bélial et ses suppôts, c'est-à-dire contre les évêques et les sectaires, contre ceux qui tiennent le peuple dans l'erreur et sous l'oppression, fût-ce l'oppression d'une formule. Son langage est violent. John Bunyan est de son temps. Il décoche les épithètes sonores et injurieuses avec une fougue martiale. Certains de ses écrits sont savoureusement truffés des douceurs du temps où l'assimilation au diable et aux démons est bien parmi les plus bénignes.

Mais, n'est-ce pas, les temps exigent de ces hommes, fils de la tempête. Bunyan en impose par sa corpulence, par son langage abrupt, à angles, à tranchants et à pointes, qu'il manie comme une masse d'armes dans la défensive et l'offensive, avec une adresse déconcertante.

En lui, cependant, Savonarole voisine avec Saint François. Il harangue sa génération avec des paroles Qui brûlent, mais il chante son amour pour Christ comme un troubadour. « Est-ce donc trop que d'être une viole... ? Les dons d'un homme ne sont au mieux que les instruments sur lesquels l'amour joue sa mélodie. »

Le prédicant illuminé, le Gospeller, est une évocation du Moyen Age, mais c'est un moine sans bure ni capuche, porteur plutôt de la défroque sombre d'un compagnon de Cromwell ou des Pères Pèlerins.


Porte de la prison de Bedfort.
Porte de la prison de Bedfort.

Il a été et Il demeure héros religieux parmi le peuple pour la magnifique certitude qu'il incarne. Le Bunyan universellement connu est le solide vainqueur qui a remporté le prix de son obstination. Ce que les petites gens de la vie demandent, ce n'est pas la belle architecture des dogmes ou l'étalage de puissance d'une Institution ecclésiastique. Il y a là de la force, sans conteste, et qui Impressionne. Mais rien ne vaut un homme de stature gigantesque, solidement planté 'dans ses convictions simples, puissantes, et qui porte des cicatrices, peut-être, mais aussi sur son visage cette gloire qui ne s'emprunte pas, qui est le don indiscuté de la victoire. Voilà ce que confusément, nous cherchons tous parmi les héros de l'âme et tel se présente à nous John Bunyan, héros Inoubliable une fois rencontré.

Pour grandir son ascendant encore auprès du peuple, il a son auréole d'homme de douleur. Il est homme sur qui Dieu s'est acharné. Le saint n'est pas sorti tout fait des mains du Très Haut. Il a été arraché éclat par éclat, sous le burin et le maillet, du bloc de granit dont il est fait. Il est homme sur qui lui-même s'est acharné ; il fait figure d'écorché et l'impitoyable valet d'inquisition c'est lui-même qui l'a été. Enfin, les puissants de ce monde se sont ameutés contre lui. Un cinquième de sa vie en prison ! Son chant immortel, épopée de l'âme libre, a jailli de la cellule d'une prison. Le musée de Bedford conserve comme relique la porte de cette geôle, symbole éloquent de l'impuissance humaine contre la volonté d'une âme et le retentissement d'une voix.

À cet homme de douleur, la souffrance a créé une auréole ; et comme pour compléter la beauté romantique de cette vie faite de sanglots et de cris de victoire, voilà que la mort le touche, alors qu'il est à cheval environné d'éclairs, au sein de la tempête contre laquelle il lutte.

Il porte le signe de la croix, grand parmi les croisés, à l'avant-garde, un chef.

Il est aussi le chef populaire par son solide bon sens et son clair jugement. Il faut évidemment prendre Bunyan dans sa forme définitive, lorsqu'il a achevé d'émerger du chaos et en est sorti pour toujours. Certes, quand Jésus-Christ convertit un loup, il n'en fait pas un agneau ; son bon sens solide et ses certitudes claires, Bunyan les exprimera toujours avec impétuosité. Il sera toujours de tempérament périlleux et violent, et d'imagination passionnée ! Mais au travers de l'homme se livre une vérité nue, autoritaire, irrésistible, qu'elle soit dite dans le délicieux humour du chaudronnier en verve ou qu'elle apparaisse enveloppée de tous les éclairs du Sinaï dans une tempête de mots. Voyez Bunyan, pauvre riche, qui secoue sur nous en somptueuse largesse, les pierreries de son manteau !

Il était adoré du populaire : il ne pouvait en être autrement. Il l'est encore.

Acte d'élargissement de Bunyan (1672).
Acte d'élargissement de Bunyan (1672).
Le Christianisme perpétue son génie intime, non dans des institutions et dans des dogmes principalement, mais dans des personnalités. De temps à autre, une haute stature émerge de la foule, s'isole, s'affirme par la seule autorité de ce qu'elle est. Sur elle les regards convergent et aiment à s'arrêter. Chacun reconnaît en elle un peu de lui-même et chacun peut prendre en elle un peu de ce qui lui manque. Il faut à l'homme-troupeau des hommes-bergers.

Bunyan est un de ces hommes en qui l'homme d'une époque n'éclipse pas l'homme éternel. Toutefois, le Bunyan que connaît l'histoire, est celui surtout Que la chrétienté évangélique a appris à connaître non dans sa biographie, mals bien dans les portraits dessinés de sa main, qui se sont détachés de ses ouvrages, vivent de leur vie propre, mais bien pourtant de la substance de leur Créateur, ayant été faits de son Image.

L'oeuvre de Bunyan est l'homme même. Ses créations sont chair de sa chair, esprit de son esprit. Les 446 personnages Qui peuplent ses allégories, sont pour chacun un reflet de sa propre personnalité, en telle ou telle de ses humeurs. Mais, inévitablement, de cette multitude de formes, se détachent deux ou trois silhouettes qui sont des manières de synthèses fortement campées et à qui, en dépit de leurs mines différentes, Bunyan ressemble comme un frère. Il y a le Puritain, Chrétien, l'homme au fardeau et l'homme à l'épée ; Il y a Grandcoeur, le vainqueur, le chevalier revêtu de lumière ; Il y a l'Homme à la Bible, l'Évangéliste, le Témoin qui se tient au bord du chemin. Figures d'un triptyque, dont chacune est le portrait de Bunyan en pied, Inoubliable, et tel que nos yeux le cherchent, en quête d'un aîné dans la vie.

Le puritain est le saint protestant. Aucune béatification ne l'attend, faute de miracles à son actif, à moins que l'on ne consente à considérer l'acier de son caractère et la rigide et droite beauté de sa personnalité, née de l'absolu de Dieu, comme le miracle qui dénonce en l'homme le saint.

Qu'on veuille bien oublier le puritain de la caricature hostile et Injuste, forcée à plaisir de gros traits noirs qui le font funèbre. Le puritain vrai a une grande sévérité d'âme soulignée d'une joie grave et triomphante. Tel fut Bunyan.

Le puritain, dès qu'il nous apparaît, nous semble être sous les armes, rigide dans une consigne ; ou alors, son épée fait de grands moulinets. Il est au coeur d'un combat. Il vit dangereusement, en défensive contre l'invisible, se frayant un chemin droit, étroit, tenace, les mâchoires contractées, le regard fixe et étrangement fulgurant. C'est que l'angoisse du péché le poursuit et l'armure de sa sainteté l'écrase. Le puritain est toujours chargé d'un fardeau. Après celui de sa culpabilité, celui de l'armure de sa sainteté.

On le dit pessimiste. Peut-être. C'est qu'il a le sens de l'éternel et de l'absolu, ayant appris à connaître Dieu dans la Bible et surtout dans le draine de la grâce. Et cette sainteté de Dieu lui brûle l'âme. Tout ce qui n'est pas elle, ou tout ce qui n'est pas d'elle, est noir de nuit affreuse. L'horrible laideur du péché ! Il la voit partout. Ce faiseur de moulinets n'est pourtant pas un Don Quichotte chargeant des moulins à vent. Le péché est inexorable réalité. Pessimiste, oui, il l'est douloureusement parce qu'il voit clair et que son coeur, épris de sainteté et de perfection est meurtri, plus qu'irrité, par le perpétuel contact du frivole, du superficiel et du faux.

Incontestablement son esprit a pris le pli de la critique, et c'est assez pour le rendre exaspérant. Assurément sa sensibilité extrême le fait Impatient ,et irritable à l'excès, et tout est dit quand on l'a proclamé insupportable. Mais le puritain traduit à sa manière la grande angoisse de Dieu et la rude et rigide exigence de sa sainteté, l'Évangile incarné dans une croix rugueuse et sanglante. Il est ici question de vie et de mort ; il est Impossible à celui qui le sait, de demeurer impassible et froid. Le puritain a pris Dieu au sérieux ; il porte sa part du fardeau de Dieu.

Il est jaloux. Il y a en lui un vestige d'Élie dont la jalousie pour Dieu s'exhalait dans des sanglots et dans des révoltes passionnées. Le puritain est révolutionnaire. Il voit partout des esclaves et veut les libérer, des âmes liées et entravées, et il veut couper leurs liens : parfois il entame les chairs. Il est inexorable : laissez-le agir, Il fera de ces hommes, des saints presque malgré eux. Ce libérateur est prêt à se faire tyran. Mais on ne comprend pas ses colères dans lesquelles se dissimule mal un sanglot.

Le puritain est raide, abrupt, absolu et par conséquent violent. Il ne connaît pas de petit péché. Dans une peccadille, il y a le monde, présence apocalyptique, puissance d'enfer, Il y a l'abîme, Il y a l'Ennemi. On s'étonnera de cette grande rigueur ! Mais le monde sera-t-il sauvé par des trousseurs de madrigaux 7 Accordons-lui cette erreur « détestable » de peindre trop noir. Encore une fois, le puritain considère toute chose dans la perspective de l'éternel.

Il est, avons-nous dit, révolutionnaire. Aussi n'est-il pas aimé des grands. Elle est chassé dans sa montagne, Jean-Baptiste est décapité, Savonarole est brûlé, Coligny poignardé, Bunyan jeté au cachot. Ces hommes parlent trop de liberté, bien que loyaux sujets de l'État. Puis, ils mettent la Justice de Dieu au-dessus de celle des hommes, les décrets d'En-Haut au-dessus de la législation du temps. Ils sont raides et inflexibles, au garde-à-vous devant la conscience, voix de Dieu. C'est pour leur malheur, c'est pour leur grandeur.

Et pourtant, Bunyan est loyaliste. Les autorités sont instituées par Dieu lui-même. Devant son roi ou son Commonwealth, le puritain, cet homme qui ne plie pas, s'incline : c'est qu'il a un culte, celui de la loi, celui du devoir. Dieu est le garant de toutes les lois, de tous les devoirs. Mais il ne plie devant la loi de son roi ou du Commonwealth que si elle s'identifie, selon le témoignage de l'Esprit en lui, avec la loi de Dieu. Que le roi lui-même sorte du chemin du devoir, malheur au roi ! Cromwell se fait régicide; Bunyan, lui, préfère se laisser jeter en prison par le roi : Il humilie ainsi la force splendide de l'État qui s'acharne sur un homme qui ne se défend pas. Bunyan ici domine Cromwell ; Il a mieux appris la leçon de la croix.

Homme du devoir, homme de la loi, homme de l'éternité, homme de Dieu, Il est éternellement honni, haï, pourchassé, parce qu'il est un terrible gêneur et parce Que les hommes n'ont pas le souci de la gloire de Dieu. Et notre monde se meurt faute de puritains de l'ancienne trempe : car le puritain est le sel de la terre.

Le puritain pourtant connaît la joie. Elle est farouche, tenue sous le manteau ou sous le masque d'une Immuable rigidité ; mais elle éclate parfois et frappe nos regards comme les rayons dorés qui fusent sous la porte fermée contre le soleil. Joie grave, profonde, au rythme puissant, qui n'a rien du halètement des Joies mondaines à souffle court. C'est la joie, compagne d'une vie pleine malgré les restrictions, abondante comme l'océan et connaissant de l'océan les lames de fond. Le puritain cache sa joie. Il ne jette pas ses perles devant les pourceaux. Il n'ouvre ni entr'ouvre sa cassette devant les frivoles, les moqueurs, les ignorants.

Cet homme détaché ne connaît pas les déceptions. Il est partout dans la maison de Dieu, en la présence, dans le ruissellement d'une gloire invisible et qui lui suffit.

Tel nous paraît Bunyan.

Mais voici la seconde figure du triptyque. C'est un chevalier à l'armure étincelante et qui va son chemin.

« Comme un haut cri de foi, Il tient en l'air sa lance », et sa cuirasse ne le protège que sur la poitrine « parce qu'il ne tourne jamais le dos à l'ennemi » Grandcoeur, comme aussi le chevalier bardé de fer sortant du « Palais plein de Beauté », c'est Bunyan. En son héros vainqueur destiné à toutes les victoires, s'incarne sa foi alerte, gaillarde, et surtout une Immense certitude de triomphe. Le chevalier revêtu de lumière est essentiel dans l'oeuvre de Bunyan. C'est lui qui, dominant le peuple des différentes allégories, entraîne tout ce monde, et le lecteur avec lui, dans son élan inlassable et têtu vers la Cité Céleste, vers la vie et plus de vie encore, vers l'éternité triomphante. Si l'existence est une avancée, une lutte constante, une grande victoire, en définitive, faite d'une multitude de petites victoires, Il est aux avant postes, guidant les plus hardis. Il est à l'arrière garde aussi, insufflant sa vision, son courage, son enthousiasme au traînard. Il lui dit son histoire merveilleuse : la vie vaut la peine d'être vécue. Oui, dût-elle être passée, pour un bon cinquième, dans une geôle ! Allez, les barreaux de la fenêtre ne seront jamais assez serrés pour empêcher de jaillir, de sortir et de s'épandre, le chant libre du prisonnier !

Mais la vie se prend bravement, à bras le corps, en vainqueur, car, c'est ici le secret, l'armure est celle de Christ qui a vaincu le monde.

Voici le bon chevalier Bunyan qui passe. Son pas est assuré. Il a l'expérience des mauvais chemins, il sait d'instinct où mettre les pieds. Il peut l'enseigner à d'autres. Il passe, le regard perdu dans un horizon lointain. Il porte des cicatrices sur tout le corps, son armure nous livre les souvenirs des rudes coups reçus. Notre âme tressaille de joie à le voir passer. Elle veut le suivre, emboîter le pas ! Il nous accueille, il est l'aîné. Il nous prêtera ses armes et la flamme de son enthousiasme.

Sans doute, ce n'est qu'un rétameur de casseroles et de chaudrons ; il n'a pas de supériorité sociale sur le plus humble d'entre nous. Mais il vient en ambassadeur de ce pays que Christ éclaire. Il vibre de la joie et de l'ardeur de vivre. Il nous change des âmes stagnantes et qui nous chassent par leur odeur putride. Il est, lui, un torrent qui dévale sa pente, qui s'étale majestueusement et va son chemin vers l'océan.

Ce n'est qu'un homme comme nous, mais qui a vaincu. Il a conquis la vie à la pointe de ses sacrifices. Il s'est ouvert un chemin à travers les épouvantes, les craintes subtiles, propres aux âmes scrupuleuses, au travers de sombres désespoirs. Nous avons besoin de lui. Celui qui a été beaucoup tenté, sait. Or, Bunyan a beaucoup douté, il a beaucoup pleuré ; mais il n'a cessé d'avancer. Il a appris beaucoup et peut beaucoup nous apprendre. Il sait Que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, qu'il lui suffit d'aller droit devant lui ; la vérité qu'il porte en lui est sa sécurité. Fille est armure sortie de l'arsenal divin. Bunyan, jadis la proie de toutes les peurs, a maintenant confiance en lui-même, ayant éprouvé la trempe des forces neuves que Dieu lui a remises en sa grâce généreuse.

Je le vois jeune et emblème d'une Indestructible jeunesse. Je ne me l'imagine pas mourant à soixante années d'âge, le corps usé, victime d'une pluie glacée. C'est son âme qui nous est restée en héritage, éternellement flambante du bel enthousiasme de la vie, de jeune et belle foi. C'est bien cela : un chevalier dont l'armure étincelle et joue avec les rayons du ciel.

Il m'oblige à son allant, il m'impose sa vaillance. J'ai été lâche : il me réconforte et m'arrache à ma paresse. Il me convainc que je ne puis être un raté définitif. Je ne puis demeurer en place, il faut que J'aille, moi aussi. J'avais, avant de le connaître, le sentiment de vivre. Lui connu, il me semble que je piétine, que J'ai renoncé à vivre. En avant donc ! Vivre est autre chose que de se laisser porter. Tout me dit maintenant que la vie doit être une prestigieuse aventure, une épopée, sonore de cris de guerre poussés, de chants clamés à tue-tête, de coups donnés, et reçus, et rendus ; que la vie doit être vécue sur la ligne de danger, faute de quoi on n'est qu'un pleutre. On se terre dans la médiocrité, dans le néant, et tout serait dit ?

Il est cuirassé dans ses certitudes. Il avance à l'abri de sa prière ; ses combats se livrent à genoux. Ce n'est pas un chevalier errant. Il sait où Il va. Même devant le juge Sir John Kely et Mr Cobb, greffier du tribunal, homme sincère mais geôlier Inflexible, il sait où il va. En Terre Sainte ? Oui, mais point celle que détient le Turc ! Il est maître de sa vie. Sa gracieuse Majesté Charles II Stuart tient le corps, mais cette étreinte est risible. Qui peut arrêter l'âme sur le chemin de l'éternité ? Le péché seul ! Mais il en a disposé. Il a fait sienne tout simplement la parole divine : « Ma grâce te suffit ».

Et pourtant, il est chair de notre chair. Ce maître ès science de la vie et qui est l'image même de la victoire, de la vie conquise de haute lutte, porte les marques profondes de mystérieux combats. Il n'a pu effacer les cicatrices de son visage ; Il ne veut pas le faire, d'ailleurs. Il veut « les montrer au Seigneur de la vie ». Mais que ce saint nous est précieux Il a traversé nos vallées et piétiné nos ornières Il a connu nos étouffements, nos étranglements ; il a heurté son front, sauvagement, aux parois abruptes de nos impasses. Il a pleuré de rage, de douleur, de désespoir. Mais il en est sorti, lumineux, grandi. Tout est là. Et tout son passé affreux est absorbé dans l'éclat de son épanouissement. C'est cela qu'il nous lègue, avec son épée.

Ce preux chevalier de la vie porte un nom en devise sur ses armoiries : la grâce de Dieu. Il est compagnon de Paul : c'est par la grâce de Dieu qu'il est ce qu'il est. Ce mot est Inséparable de ses hauts faits, de ses victoires, de son départ et de son arrivée. Il faut qu'il initie tous les nouveaux venus : ce mot, la grâce, explique tout.

Ainsi nous apparaît John Bunyan, par le truchement des personnages qu'Il a créés, et traduit dans les phrases haletantes et sonores de son autobiographie ; brave devant la vie, en acceptant tous les devoirs, les responsabilités, les épreuves et les joies, brave devant la mort, devant l'éternité; l'âme égale confiante, obéissante, allante, le regard toujours orienté vers l'horizon de Dieu d'où la lumière jaillit qui lui embrase le visage. Tel est Bunyan, qui donne le mot d'ordre aux âmes qui passent, pour le combat qui les attend.

Nous ignorons ce que furent les dernières paroles de Bunyan. Mais son testament spirituel, nous le trouvons dans la bouche de Grandcoeur au seuil de la mort : « Je lègue mon épée à celui qui me succédera dans mon pèlerinage, et mon courage et mon habileté à celui qui est capable de les recevoir. J'emporte avec moi mes marques et mes cicatrices, qui prouveront que j'ai combattu pour celui qui veut me récompenser. »

Mais voici la troisième figure du triptyque : l'homme à la Bible, la Voix sur le bord du chemin, l'Évangéliste, le prophète.
Première édition du « Voyage du Pèlerin ».
Page de titre de la Première édition
du « Voyage du Pèlerin ».

Dans le Voyage du Pèlerin, nous lisons ces lignes, décrivant un portrait que le Pèlerin découvre sur un mur, dans la maison de l'Interprète, et que celui-ci explique ;

« ... Un homme remarquable... les yeux tournés vers le ciel. Dans ses mains, il tenait le meilleur des livres; la loi de vérité était écrite sur ses lèvres, et le monde se trouvait derrière lui. Il avait l'attitude de quelqu'un qui plaide avec les hommes... Cet homme est un entre mille. Il peut engendrer des enfants, être en travail pour les enfanter et les nourrir lui-même après les avoir mis au monde. Le fait qu'il a les yeux levés vers le ciel, le meilleur des livres en sa main et la loi de vérité sur ses lèvres, signifie qu'il doit faire connaître les choses cachées aux pécheurs; c'est pourquoi il plaide avec eux... »

Ces mots ont été gravés sur la statue que les admirateurs de Bunyan ont élevée à sa mémoire, au centre de Bedford où Il a travaillé, lutté et souffert et qui le représente sur le bord du chemin, la Bible ouverte, et plaidant avec les passants.

Bunyan demeure le type du prédicateur laïque, Incarnant l'esprit du christianisme militant et agressif, l'esprit des premières générations de la foi où tout chrétien était porteur d'un message, l'esprit le plus authentique et le plus caractéristique de l'Évangile, celui du don gratuit et du témoignage, faute duquel le christianisme s'étiole et se condamne à une nécrose lente, prélude à une mort décisive.

On le voit sur la place de Bedford, en bronze et gigantesque, enraciné dans la masse du socle par des jambes puissantes, massif, image même de la force de conviction. Il a en mains la Bible, inséparable de sa force, la Vérité. Il s'identifie avec son message de grâce. Il est là, ne représentant aucune Église en particulier, aucun corps de doctrine d'une façon spéciale : il a un livre, la Bible, un message, la grâce. Et parce que la Bible est ouverte pour tous et la grâce offerte à tous, il est ainsi, homme fraternel qui offre ses services aux venants sur le chemin, le symbole de la gratuité et du souci désintéressé des âmes. Il n'est pas racoleur. Il donne et voit partir les âmes réconfortées. Il plaide auprès de tout venant pour son salut ; il a l'angoisse de sa destinée.

Au surplus, il est plein d'une vérité qu'il ne peut retenir. Chaudronnier, il faut qu'il parle en harangue agressive ; prisonnier, il faut qu'il parle par le livre et par le chant ; pasteur, il reprendra la parole du haut de la chaire ; mort, il parle toujours.

Il est par excellence, l'Homme de la Bible. C'est pratiquement le seul livre de sa vie. Dans la Bible, il apprend la langue qu'il écrira avec tant de force et de grâce ; elle lui enseigne à parler comme les prophètes et les apôtres. La Bible pèse sur sa vie, lui impose une tradition, celle du témoignage. Il ne peut se secouer de cette contrainte ; elle lui est d'ailleurs légère. Comme Dieu a pris Amos à son troupeau, Il l'a enlevé, lui, à son réchaud et à son soufflet. Il a à se servir de lui comme il s'est servi de Simon Pierre pris à ses filets, ou de Lévi entraîné loin de son banc de péage et de ses comptes.

Portes de bronze de la « Salle Bunyan » à Bedford.
Portes de bronze de la « Salle Bunyan » à Bedford.
Les bas-reliefs représentent des scènes
du « Voyage du Pèlerin ».
John Bunyan serait-il désorienté de nos jours ? Peut-être. Le chrétien moyen a perdu le sens de ses responsabilités. Il ne sent plus la contrainte de la vérité qui veut et qui doit être proclamée à tout prix; il ne ressent plus la douloureuse solidarité qui l'associe à la perdition des perdus. Une sorte de ,sécurité personnelle, ou plutôt le sentiment qu'une telle sécurité lui est assurée, a émoussé en lui la préoccupation essentielle du chrétien primitif ; à moins que ce ne soit parce que l'expérience personnelle de la grâce lui manque, ce qui, certes, n'avait pas fait défaut au chaudronnier de Bedford. N'est-il pas l'homme qui a traversé des vallées ténébreuses et qui a émergé de tous ces désespoirs, victorieux par la seule vertu de cette grâce qui l'a saisi, qui l'a contraint, qui l'a sauvé, et que maintenant il prêche à tout venant ? Il a ressenti une grande délivrance. Sa vie tourmentée a été apaisée, son âme écartelée a trouvé l'unité; désorientée, elle a ressaisi le sens profond de sa destinée ; épouvantée, elle a conquis la claire certitude, l'a connue par possession et non par ouï dire. Une telle expérience oblige au témoignage. John Bunyan est un homme qui a été conquis et c'est ce qui lui fait une âme de conquérant. Il porte le signe de la violence, semblable à Paul que la grâce de Dieu a amené de force à la vie, comme avant terme. Il use envers les autres du procédé dont Dieu a usé envers lui : il devient un sauveteur d'âme. Il a été poursuivi par la grâce divine, par la voix qui ne veut se taire, qui relance le fuyard et le fait sortir des excuses sans fin dans lesquelles Il se terre. À son tour, il est l'infatigable voix. Il arrête les âmes qui cheminent sur les routes, les harangue, les harcèle, les assiège, les vaine.

Mais est-ce lui vraiment ? N'est-ce pas, par lui, cette même grâce qui agit, cette grâce de proie qui est en besoin de conquête et qui, à travers les âmes conquises, cherche à conquérir d'autres âmes ?

Bunyan est plus que l'homme saisi par la grâce, brisé par elle et reconstruit et qui est mis sur le bord du chemin comme un signe pour les générations qui passent. Il est un pilier essentiel de l'Église. Ce n'est point l'ascète du Moyen Age catholique, ni l'intercesseur enseveli dans un couvent, ni le saint qui, ayant trop de mérites pour lui seul, en déverse le trop-plein sur la foule superstitieuse et quémandeuse. Il est le chrétien prédicateur laïque de la tradition des pêcheurs du lac de Galilée, de Paul, de Barnabas : une arme de conquête entre les mains du Christ vivant.

Tel est le Bunyan que nous lègue son oeuvre. Chaudronnier, pèlerin, homme de l'épée et homme de la Bible, Il est chevalier errant de l'âme, troubadour tour à tour et rude lutteur, et toujours le merveilleux conteur des hauts faits, discrets ou éclatants, de la grâce de Dieu.


VIII - L'OEUVRE

De l'oeuvre écrite de John Bunyan venue jusqu'à nous, soit une soixantaine de livres, opuscules, poèmes, tracts et sermons, on ne lit plus guère que quatre livres : le Voyage du Pèlerin, la Sainte Guerre, Grâce Surabondante, et la Vie et la Mort de M. Badman. L'ouvrage qui a valu à l'auteur l'immortalité est Le Voyage du Pèlerin, particulièrement la première partie, composée quinze ans avant la seconde.

Le Voyage du Pèlerin est après la Bible le livre le plus répandu dans le monde. En plus des innombrables éditions qui se sont succédées dans les pays de langue anglaise, le livre a été traduit en 144 langues et dialectes différents. Le seul ouvrage comparable pour sa diffusion au livre de Bunyan est l'Imitation de Jésus-Christ de Thomas à Kempis. 81 ce dernier ouvrage est le classique de la piété catholique, l'autre l'est de la piété protestante.

Le Voyage du Pèlerin - nous continuerons à désigner par ce titre la première partie de l'ouvrage qui forme d'ailleurs un tout indépendant - est une allégorie. Son titre complet s'étend comme suit : « Le Voyage du Pèlerin de ce monde à celui qui est à venir, rapporté sous la forme d'un rêve, comprenant le récit de son départ, du voyage dangereux qu'il fit et de, son heureuse arrivée dans le Pays Désiré ».

Le Pèlerin nous apparaît d'abord sous les traits d'un homme couvert de haillons et chargé d'un fardeau qui l'écrase. Il lit dans un livre et sa lecture semble le plonger dans la plus vive anxiété. Puis bientôt, il est sur le chemin, Il court, Il fuit. C'est le commencement du voyage. Ni femme, ni enfant, ni voisins ne peuvent le retenir ; ni non plus les Incidents fâcheux ni les déconvenues répétées. Nous savons bientôt son nom : Chrétien. C'est sur les conseils de l'Évangéliste qu'il s'enfuit, tel Lot, de la Cité de Destruction. Il est en route pour la Cité Céleste.

Le Voyage sera long et rempli d'imprévu. Malgré le Bourbier dans lequel Il tombe et en dépit des propos fleuris de Sage Mondain, Il arrive à la Porte Étroite où Bon Vouloir lui tend la main. Sur les indications de son nouvel ami, Chrétien se dirige vers la maison de l'Interprête où Il est admis à contempler les objets rares et des spectacles frappants qui lui apprennent une foule de choses. C'est après avoir quitté cette maison étonnante que Chrétien est enfin délivré en face de la croix du fardeau qui l'accablait. Ce fardeau roule dans un tombeau ouvert et des hommes de lumière paraissent qui le revêtent d'un habit nouveau. Ce n'est certes pas sans encombre qu'il atteint le Palais plein de Beauté, au sommet de cette colline Difficulté dont l'accès est gardé par les lions. Accueilli par d'aimables et graves hôtesses, Prudence, Piété et Charité, il ne quittera pas le château sans avoir été armé de pied en cap et préparé pour les batailles prochaines.

Elles ne vont pas tarder à arriver. Dans la Vallée d'Humiliation, il se rencontre avec son pire ennemi, Apollyon. Le combat est terrible ; le Diable, toutefois, doit céder le terrain. Mais à peine ce combat singulier a-t-il pris fin qu'un autre commence, plus terrible peut-être parce que l'ennemi ne se présente pas visage contre visage et qu' on ne peut le combattre épée contre épée. Chrétien est maintenant dans la Vallée de l'Ombre de la Mort, peuplée d'êtres étranges, remplie de voix lugubres, habitée aussi par les géants Pape et Païen. Ce qui est le plus obsédant, sans doute, ce sont les traces de ceux qui ont été vaincus, Jadis.

Mais Chrétien a maintenant un compagnon : Fidèle, âme de même fibre. Ils causent, échangent des souvenirs jusqu'au moment où le brillant Beau Parieur les rejoint et leur impose son babillage creux. Mais Chrétien va démasquer sans peine le manque de profondeur et le vide du hâbleur.

Les dangers ne sont pas finis, loin de là. Évangéliste survient, qui leur annonce de prochaines épreuves. Ils arrivent bientôt en effet à la Foire aux Vanités, la ville corrompue. Tous les trésors du monde y sont en montre et aussi toute la puissance du péché sur le coeur humain. Fidèle va Ici souffrir le martyre et mourir ! Chrétien est de nouveau seul sur le Chemin, hors de la Cité maudite.

Mais à Fidèle succède un autre compagnon, Plein d'Espoir, « né des cendres de Fidèle », pour ainsi dire. Survient un nouveau bavard, originaire de la ville Beau Discours, un Monsieur Intéressé, qui, de son propre aveu « règle sa conduite et ses sentiments sur l'opinion du monde ». Ce personnage, décrit avec grand bonheur par l'auteur, est bien vite dépassé par nos deux pèlerins, qui délaissent aussi un certain Démas et sa mine de métal précieux, et arrivent enfin aux bords du ruisseau enchanteur du psaume premier au long duquel croissent des arbres chargés de fruits. Repos précieux dont ils usent. Le voyage repris, leur projet malencontreux de prendre un chemin plus facile fait d'eux la proie du géant Désespoir qui les jette dans le Château du Doute. Ils ne sortiront de leur affreux cachot que grâce à la petite clef Promesse enfin retrouvée.

Les voici dans les Montagnes Délectables où ils rencontrent d'aimables bergers. Ah, Ils voudraient bien s'y arrêter, mais la vie ne s'arrête pas, elle. Ils continuent leur route, entendent le récit pathétique de Petite Foi dépouillé par des voleurs de grand chemin ; ont maille à partir avec Flatteur et son Filet, avec Athée et son rire cynique, traversent sans encombre les Terres Enchantées et atteignent enfin la Terre de Beulah, « Mon-plaisir-est-en-elle », dont l'air est doux et agréable, et qui est la frontière du ciel. Alors, c'est la traversée du fleuve et l'entrée dans la cité du Roi. Le Pèlerin a fini son voyage.

Le succès du Voyage du Pèlerin dès son apparition fut tel que Bunyan entreprit de composer un autre ouvrage destiné à en être, pour ainsi dire, la contrepartie. Après avoir décrit les aventures de cet excellent homme Chrétien en route pour la cité céleste, il décrit la descente de Monsieur Badman, M. Méchant-Homme, vers la cité maudite, histoire « d'une âme qui. se défait ». C'est en 1685 que parut La Vie et la Mort de M. Badman. Quels que soient les mérites du livre, l'instinct populaire ne l'accepta jamais comme le compagnon du Voyage du Pèlerin qui eut bientôt, signe de la faveur du public, l'honneur du plagiat. Des gens graves et bien intentionnés entreprirent de faire mieux que Bunyan et de le corriger, car le digne homme n'était pas assez doctrinal et, faute impardonnable, faisait sourire et même rire. Bunyan eut à se défendre contre les contrefaçons.

Beaucoup mieux acceptée que La Vie et la Mort de M. Badman fut la véritable suite du Voyage du Pèlerin que Bunyan composa en 1685 sous la forme d'une seconde partie. Il s'agit Ici du pèlerinage de Christiana, la femme de Chrétien qui, avec ses quatre fils, prend le Chemin après la mort de son mari, prise de remords mais émue et encouragée par les hauts faits et la vie valeureuse de Chrétien. On dit que celle qui servit de modèle à Bunyan pour peindre le caractère de Christiana fut Élisabeth, sa seconde femme.

Elle prend le même chemin, que son mari, mais comme elle est femme et ne peut, comme feu son mari qui était homme d'armes, combattre de l'épée contre les ennemis du chemin, l'auteur lui donne pour compagnon Grandcoeur, un chevalier sans peur et sans reproche ; elle emmène aussi avec elle une jeune amie, Miséricorde. de la même ville qu'elle et qui ne la quittera pas.

Il y a beaucoup de ressemblance entre cette seconde partie et la première. Il ne pouvait en être autrement, et c'est ce qui rend ce nouveau livre inférieur au premier. L'auteur s'imite. Une magnifique réussite ne se produit pas deux fois de suite. Christiana et sa famille traversent les mêmes endroits, parcourent les mêmes étapes et rencontrent nombre de personnes qui ont connu son mari et ont fait une apparition dans le récit de son pèlerinage. Il y a pourtant des additions notables et d'importantes variations. Les voyageurs voient dans la maison de l'Interprête des objets que Chrétien n'avait pas vus, par exemple, une pomme d'Éden qu'Ève n'eut pas le temps de manger, et l'échelle de Jacob à Béthel. -Ils traversent dans les Monts Délectables des sites nouveaux. Des personnages apparaissent pour la première fois, un M. Craintif, par exemple que Bunyan doit reconnaître fraternellement, et pour qui les eaux du fleuve se feront basses jusqu'à permettre la traversée à gué, lorsqu'il aura à les traverser. À côté de Christiana et de Miséricorde, figures féminines délicates et fortes, de solides, massifs et valeureux personnages de la trempe des puritains de Cromwell incarnent la combativité essentielle à tout chrétien : Grandcoeur, MM. Honnête et Vaillant-pour-la-Vérité.

Pour n'être pas égale en valeur à la première partie qui était d'une coulée magnifique et originale, cette seconde partie du Voyage du Pèlerin n'est pas Indigne de la première.

La substance dont est fait le chef-d'oeuvre de John Bunyan peut se rechercher dans des ouvrages similaires composés avant lui. Mais on s'apercevra bien vite que ce qui se découvre en de tels ouvrages se trouve aussi dans la Bible.

Nous ne savons si John Bunyan lut Le Pèlerinage de l'homme de Guillaume de Guileville, écrit en 1330, après l'apparition du Roman de la Rose. En 1663-1665, pendant que Bunyan était en prison parut sous la plume de l'évêque Patrick une Parabole du Pèlerin. Mais la parabole n'était qu'un prétexte à homélies.

A-t-il lu d'autres livres ? Nous ne savons. A-t-il lu seulement ceux-là ? En a-t-il eu le loisir ? D'ailleurs, Il prétend que tout est de lui. Entendons-nous : de lui, fils de la Bible. Le Voyage du Pèlerin se déroule en grande partie dans la vallée de l'Ombre de la Mort ; mais le psaume 23 lui en a donné l'idée. Éphésiens lui dépeint l'armure du Chrétien. L'Évangile lui donne la Porte Étroite. Paul dit à Timothée : « souffre avec moi comme un bon soldat de Jésus-Christ ». La Bible ne nous présente-t-elle pas aussi Abraham obéissant à l'appel de Dieu et partant pour le pays qu'il doit recevoir en héritage ? « Il partit sans savoir où il allait... Il attendait la cité qui a de solides fondements. »

Notre chaudronnier est par excellence l'homme formé par la Bible. Le catholique parle de sa Sainte Mère l'Église ; il pourrait, lui, nous parler de sa Mère la Bible. Ainsi que l'enfant grandit pour ressembler à sa mère, physiquement et moralement, John Bunyan porte en son langage comme en sa pensée le langage même de la Bible anglaise, et ses seuls héros sont ceux que la Bible dresse devant ceux qui se mettent à son école, les batailleurs pour Dieu et les héros du devoir.

La Bible est créatrice de caractères ; Bunyan s'est tellement nourri de l'Écriture que désormais il porte en lui-même, incarné, son message éternel. Qu'alors il écrive, où sera l'imitation ? Si vraiment le style est l'homme même, l'oeuvre de Bunyan ne peut être qu'une oeuvre biblique.

Le Voyage du Pèlerin est l'expression pure de toute la personnalité de Bunyan. Il s'est mis là sur le papier. Il n'a point l'arrière pensée de prêcher ou de faire oeuvre d'art. En parfaite candeur, il se livre dans son oeuvre pour passer des loisirs forcés. Tout est naturel et primesautier. Il commence à écrire et court après sa plume. Sa pensée jaillit d'une coulée. Bunyan se donne fort Ingénument et complètement.

Aussi, trouvons-nous ici réminiscences bibliques à foison. C'était la substance même de l'auteur. Et voici aussi, sous forme de marionnettes fort vivantes, tout le petit monde d'Elstow et de Bedford. Nous faisons, avec l'auteur, un voyage autour de son village. Les portraits concis, vivants, pris sur le vif, ce sont autant de personnages que nous rencontrons un instant au coin d'une rue, sur le bord du trottoir; une salutation, quelques mots nous donnent tout de suite la physionomie spirituelle, le travers ou la perfection particulière de l'interlocuteur; un coup de chapeau, et notre homme est déjà loin. Il n'a été devant vous que quelques minutes et vous le connaissez comme s'il vous était familier depuis toujours.

Mais surtout, Bunyan se raconte. Le pèlerin, c'est lui. C'est lui qu'a toujours travaillé cet instinctif vouloir-vivre, cette aspiration à l'éternel et à l'immortalité, mystérieux travail de la vie qui veut s'affirmer au-dessus et au-delà de ce qui est condamné à la destruction. Mystérieux travail de Dieu C'est le héros de Grâce Surabondante qui reparaît cette épopée de l'âme, il l'a parcourue et continue à la vivre ; et chaque fin d'étape porte la trace de quelqu'une de ses angoisses vaincues. Sans doute ne décrit-il pas d'expérience la traversée du grand fleuve ! mais il connaît tout au moins les délices des Montagnes délectables d'où se contemplent dans le lointain, les cimes éternelles.

Il a connu des défaites, et a goûté des triomphes ; le Voyage n'est autre que le cri de souveraine assurance, de foi et de victoire du chaudronnier de Bedford en route vers les rivages de Dieu. Là se reconnaît le livre protestant, car seul un protestant peut parler avec assurance de son salut. En dépit de toutes vicissitudes, Il arrive. L'essentiel de ce livre, en effet, c'est que le pèlerin arrive. C'est l'enseignement de l'Évangile de la grâce : Chrétien arrive au terme espéré, et par la grâce de Dieu. Taine dit, dans son Histoire de la littérature anglaise, que le Voyage du Pèlerin est le plus populaire des livres religieux anglais parce que c'est en lui que s'exprime le mieux la doctrine cardinale du Protestantisme : le salut par grâce.

Dès son apparition, le Voyage du Pèlerin rencontra un extraordinaire succès dont le plus étonné fut John Bunyan lui-même. N'avait-il pas hésité à publier cette oeuvre d'imagination ? Ses amis avaient hoché la tête devant cette oeuvre si différente des massifs serinons puritains construits en solides pierres de taille. Cet ouvrage de Frère Bunyan, fruit de son ennui de prison, était bien un peu léger... Notre héros suivit son inspiration et l'oeuvre parut. Elle fut rapidement consacrée chef-d'oeuvre.

Tombeau de Bunyan à Londres.
Tombeau de Bunyan à Londres.
Puis survint après la mort de l'auteur un assez long oubli, et enfin le retour à la faveur. Toutes choses, en ce monde, sont soumises au rythme du flux et du reflux.

Aujourd'hui, il est aussi lu que jamais. Il est le réconfort du simple et fait les délices de l'intellectuel. Il est grand favori des enfants et des Jeunes gens, et incline les vieillards aux contemplations paisibles. Il est le compagnon des âmes viriles et la joie des âmes mystiques. Il est au surplus, suivant le mot de Corelidge, « la meilleure Somme évangélique » que nous possédions.

La forme et la beauté littéraire du Voyage du Pèlerin sont, sans doute, un des éléments les plus sûrs de cette universelle popularité. Les traductions sont incapables de nous faire sentir la force et la saveur du texte original. C'est le style de la Bible de 1611 et le langage dru et pittoresque du paysan du XVIIe siècle. À la force rustique du style se joignent la puissance et le charme de la simplicité. Point de préciosité ; l'homme est rude, il est homme du peuple et au surplus homme de la vérité. Que votre oui soit oui, tout ce qui s'ajoute vient du malin. Il n'est pas paysan du Danube, mais Puritain de la solide espèce, à la franchise abrupte et vive. La simplicité est un grand art. Celle-ci est musclée, nerveuse et nue.

Nous n'avons point en Bunyan un homme de lettres, encore moins un dilettante : c'est un homme terriblement sérieux. Il chante : mais c'est le chant grave et profond de toute sa vie qui nous atteint.

Il n'a pas besoin d'autres ornements que la vérité de son âme profondément humaine. Dans l'auteur se montre l'homme même, rien d'autre. Il est fait d'humaine et pathétique tendresse. Une Immense sympathie le lie à chacun de ses personnages, même les vilains. Ce sont des créatures humaines ; Il n'en fait pas des pantins dont Il joue un Instant. Non. Ils sont tous chair de sa chair. Aussi le rire succède-t-il aux larmes, l'alléluiah au cri de désespoir. Toutes les émotions humaines coulent à plein bord et pétillent, bouillonnent ou éclatent dans les mots savoureux qui disent fort à propos et avec grande justesse ce qu'ils veulent dire. Un délicat humour vous fait sourire dès la première page. Vous voilà conquis.

Le style fait du Voyage du Pèlerin un classique anglais ; sa forme magnifique lui assura dans une grande mesure, une partie de son immortalité.

Une autre raison du succès véritablement extraordinaire de l'allégorie de Bunyan réside en ceci, qu'elle répond merveilleusement à, ce désir, profondément enraciné en l'homme et universellement, de récits, de fables, de métaphores, d'allégories et de paraboles. Les temps n'ont point changé depuis l'époque où les aèdes chantaient les exploits d'Achille et les voyages d'Ulysse. Les motifs, peut-être, ou plutôt l'habit des personnages ! Jadis, Ulysse, ou Énée ou leurs compagnons ; plus tard les Chevaliers de la Table Ronde, les héros du Roman de la Rose, les grands vagabonds de la foi, croisés et pèlerins en Terre Sainte, chantés par les troubadours.

N'avons-nous pas encore, en nos bibliothèques, quelque épopée de conquistadores, d'explorateurs audacieux, de missionnaires... ? L'âme humaine est éternellement la même et se laissera toujours attirer par les jeux de l'imagination et du rêve. Les contes de fées seront toujours racontés aux petits et feront les délices des grands, les fables de La Fontaine enchanteront encore longtemps gamins et savants à bésicles, et le monde redira inlassablement, jusqu'à la fin des temps, les paraboles de l'Évangile.

L'homme est ainsi fait : l'imagination lui est nécessaire pour vivre, et c'est bien souvent sa seule voie d'évasion hors des réalités meurtrissantes qui l'encerclent. La foi et la charité feraient-elles fi de l'imagination ? Point, depuis que Francesco, le petit pauvre d'Assise, poète inoubliable de la vie chrétienne a, en chantant à la mode des troubadours, lié sa vie à celle de Dame Pauvreté.

Le chef-d'oeuvre de Bunyan a la simplicité et la spontanéité de la vie. Il grandit et s'épanouit sans effort. Une grande unité dramatique se révèle d'un bout à l'autre ; l'intérêt jamais ne se disperse, ni jamais ne fléchit. Il faut suivre. Et c'est parce qu'une seule pensée le guide, Qu'une seule vision le possède, Qu'une seule vérité l'étreint, que le lecteur tout nouveau a le sentiment d'avoir été initié par cette seule lecture à une vie inconnue qui est vraie, qui doit être vraie, qui ne peut être autre que vraie.

Notre chaudronnier-auteur se révèle maître psychologue. Sa propre expérience a été son école. Sa vie n'a-t-elle pu été sauvée que par une unification profonde et totale de toutes ses puissances intérieures, par la domination absolue et définitive d'une seule et exclusive passion, Christ ?

Les personnages de Bunyan ne nous fatiguent pas. Ils ne bavardent pas Inutilement. Leur foi, s'Ils sont religieux, s'exprime dans leurs gestes. La véritable piété ne se surcharge pas de phrases. Et tel qui s'enfuit, les doigts dans les oreilles, nous en dit assez sur son attitude spirituelle, sans qu'il soit nécessaire d'insister.

John Bunyan n'est pas un portraitiste à La Bruyère. Il ne fait pas oeuvre volontairement littéraire et n'entend pas vouloir enchanter l'esprit par de subtiles et délicates descriptions. Non, il suit tout simplement son voyageur. Mais en trois traits de plume il vous plante un personnage sur ses deux jambes. Tout de suite vous êtes au clair sur ce qu'il est, sur ce qu'il veut, sur ce qu'il vaut.

John Bunyan ne s'arrête pas, sauf parfois en fin d'étape pour un léger hors-d'oeuvre. Le voyage est le récit d'un effort toujours tendu, et cet unique effort seul compte. Inconsciemment, le lecteur s'associe à lui, par sympathie, et n'en peut plus sortir. Il entre lui aussi dans la course.

Pourtant, bien volontiers, on s'arrêterait pour examiner de plus près ces personnages : ils sont bien intéressants ! Ici encore se découvre une des raisons du succès prodigieux du Voyage du Pèlerin. C'est que cette parfaite allégorie atteint cette autre perfection de faire oublier qu'elle est une allégorie. N'était le nom dont chacun est affublé, nous ne nous croirions pas dans le monde de la fable. Ces abstractions qu'il a voulu nous peindre, il les a habillées d'humain et de concret au point qu'elles cessent d'être des abstractions. Et ceci a entraîné les commentateurs à bien des critiques Injustifiées. C'est ainsi qu'on a dit à l'envi que Chrétien était un piètre personnage qui acceptait d'abandonner femme et enfants et la ville où il vivait pour se lancer à la poursuite d'un bonheur purement personnel et égoïste ! On a oublié qu'il ne quitte rien sinon un état d'âme, une attitude de coeur et de volonté. Ce voyage du pèlerin est vertical. Il ne quitte ni famille ni cité. Tout doit être transposé du plan matériel et physique sur le plan spirituel. Jésus n'a-t-il pas dit qu'il faut haïr femme, enfants... et Paul n'a-t-il pas écrit à quelques lignes de l'énoncé de la loi royale : « Portez les fardeaux les uns des autres », cette autre phrase non moins vraie : « Chacun portera son propre fardeau ? » Chrétien ne bouge pas de place, géographiquement parlant. Et lorsqu'on dit Qu'il se désintéresse de ses devoirs sociaux en tant que chrétien, on se trompe. Car lorsque plus tard sa famille guidée par Grandcoeur traversera la ville de la Foire aux Vanités, elle trouvera bien des améliorations dans la vie de la collectivité, nées du passage du voyageur.

Paysannerie et petite bourgeoisie du comté de Bedford font cortège au Pèlerin. Ce sont néanmoins des types universels. Presque trois siècles après leur apparition sur les bords de l'Ouse, Ils se révèlent pour Français, Chinois, Hindous et Bassoutos comme des gens de leur peuple et de leur temps. Ces personnages vivent concrètement mais sur le plan de l'universel et du permanent. Voilà qui est proprement classique. Le Voyage n'est dépaysé en aucun siècle parce qu'il y a en l'homme quelque chose qui ne change pas, un fond Immuable. Ce qui fait de la Bible, même envisagée du point de vue humain, le livre qui demeure et demeurera, fait du Voyage du Pèlerin, fruit biblique d'ailleurs, un livre qui demeure et durera. Il peint l'humanité éternelle, ses malheurs, ses luttes, ses espérances inchangeables. Sous leur habit Imaginaire et dans des attitudes prises sur le vif de chaque jour, les bonshommes qui servaient de jeu à Bunyan dans les heures longues de sa prison, sont des interprètes de l'homme éternel.

On a remarqué que Bunyan, un des créateurs, en somme, du roman, se différencie des hommes de lettres de son temps par l'absolue absence d'incongruités dans le langage. Les paysans parlent comme des paysans, hormis la grossièreté quasi naturelle à cette époque. Bunyan avait été radicalement converti sur ce chapitre, et nous savons comment.

Le Voyage du Pèlerin est accueilli par tout homme réellement homme et ayant une vision juste de son humanité, et qui sent, à cause de cela, un besoin d'évasion. Pour une vie humaine ordinaire, l'évasion est une question de vie et de mort. Le Voyage est un récit d'évasion, par la victoire. Son héros est un vainqueur qui atteint sa victoire à travers bien des défaites, et qui fait, de ses difficultés mêmes, des Instruments de cette victoire. Et le secret de cette victoire est la grâce.

C'est en 1682, deux ans après la parution de La Vie et la Mort de M. Badman que parut la Sainte Guerre, le second grand ouvrage de John Bunyan. Macaulay affirme que la Sainte Guerre eût été le chef-d'oeuvre de l'allégorie religieuse si le Voyage du Pèlerin n'avait pas été écrit. Sans doute. Mais à bien des égards, malgré peut-être Quelques perfectionnements dans la technique, cette épopée est inférieure au Voyage du Pèlerin.

Le titre complet de cet ouvrage est : La Sainte Guerre, entreprise par Shaddaï contre Diabolus pour reconquérir la Métropole du Monde ; ou, la Chute et la Reprise de la Ville d'Ame Humaine (Mansoul).

Ainsi que dans Le Voyage du Pèlerin, c'est le drame de l'âme humaine Que Bunyan met en scène ; mais ici, ce sont des mouvements de masse. C'est la guerre. L'âme, n'est plus un pèlerin solitaire, mais Une ville entière aux nombreux citoyens et qui a son maire, ses échevins, ses bourgeois, ses soldats. Elle est située sur le fameux continent Univers qui s'étale entre deux pôles et Quatre points cardinaux. Elle fut jadis bâtie par Shaddaï et fortifiée par lui de telle sorte Qu'elle ne pouvait tomber en la puissance d'un ennemi qu'avec le consentement de ses habitants.

Diabolus circonvient ceux-ci et s'empare de la ville. Il enlève l'image de Shaddaï qui était gravée au-dessus de la porte du château et change tout le personnel de l'administration de la ville. Au surplus, Il bâtit trois forteresses nouvelles pour consolider sa souveraineté sur la ville. Alors, c'est la guerre.

Le roi Shaddaï envoie une armée forte de 40.000 hommes pour assiéger la ville rebelle. Le siège est long. Il dure un hiver. Le fils du roi, Emmanuel, vient prendre lui-même le commandement des troupes. Il exige reddition complète, à sa discrétion. La ville enfin se rend, à bout de ressource& Emmanuel entre en vainqueur, chasse Diabolus et proclame un pardon général. Cette proclamation de grâce est faite sur la place du marché, au milieu de l'allégresse universelle.

Le livre va-t-il se fermer sur ce triomphe complet d'Emmanuel ? Ce serait mal connaître la nature humaine. Bunyan sait de quoi est fait le coeur de l'homme. La ville reconquise reçoit de son prince une nouvelle charte et des hommes nouveaux en prennent la direction. Deux maîtres sont désignés pour enseigner la loi et les commandements nouveaux Esprit de Vérité et M. Conscience. Par les soins d'un nouveau gouverneur, excellent homme qui porte le nom de Paix-de-Dieu, Perdre est rétabli. On se livre au travail journalier dans la joie et dans les chants. Ainsi passe un été.

Mais deux dangers vont poindre et bientôt devenir pressants. Pour Bunyan l'âme humaine est constamment menacée par deux périls, l'attrait du monde et la persécution. Grâce aux agissements d'un certain M. Sécurité Charnelle et de quelques Diabolistes demeurés dans la ville - ah, que n'avait-on expulsé tout ce vilain monde ! - un plan se déroule subrepticement et qui tend à asservir la ville par l'excès de ses richesses. Il ne s'agit rien moins que de faire de la citadelle du Coeur un entrepôt de marchandises et d'obliger ainsi la garnison à établir ses quartiers ailleurs ! Magnifique chef-d'oeuvre de l'enfer que ce plan machiavélique ! Les fidèles d'Emmanuel, cependant, déjouent le complot.

Un autre danger surgit alors. Emmanuel, il faut le dire, n'était plus dans la ville, ayant voulu montrer son mécontentement pour la faveur indéniable avec laquelle bon nombre de citoyens avaient accueilli lés projets de Sécurité Charnelle. Mais voici que la cité est de nouveau investie. Une armée d'Hommes Sanguinaires doublée d'une autre armée de 25.000 Douteurs, soumet la ville à un siège interminable. Escarmouches et charges se succèdent, jusqu'à ce qu'une sortie des hommes d'Emmanuel mette enfin en fuite l'assiégeant.

L'alerte avait été rude, si rude même qu'un Jour Emmanuel, le fils du roi Shaddaï vint en sa ville, se rendit en grande pompe sur la place du Marché, convoqua tout le peuple et le harangua. Il leur faudrait dans quelque temps, leur dit-il, transplanter leur ville dans un autre pays où le danger de retour en force de Diabolus fût absolument impossible. En attendant, qu'ils conservent éclatants de blancheur les vêtements qu'il leur a donnés, qu'ils se souviennent de. la constance de son amour pour eux et qu'ils tiennent bon jusqu'à son retour.

Les personnages de la Sainte Guerre sont trop nombreux pour être, ainsi que ceux du Voyage du Pèlerin, vivants et concrets. Ils parlent surtout et vivent par leur nom. Certains d'entre eux, pourtant, ont été dessinés de main de maître, comme ce Monsieur Conscience, greffier de la ville qui savait rugir comme un lion et faisait trembler toute la ville quand il avait une de ses crises ; on ne pouvait le faire taire qu'en l'enivrant et en l'entraînant à quelque débauche.

Bunyan se montre toujours conteur Incomparable et psychologue subtil. Il sait ce qui est en l'homme. Rudyard Kipling, dans un poème Intitulé Guerre Sainte, a montré comment le chaudronnier de Bedford décrivit dans son livre, par anticipation, toutes les passions humaines qui firent beau carnaval dans la grande guerre de 1914-1918. On ne peut rendre un meilleur hommage au peintre de l'homme qu'était l'allégoriste puritain.

John Bunyan a écrit des vers. Toutefois, Quelques pièces seulement ont l'honneur des anthologies. C'est surtout pour l'édification de la jeunesse qu'il composa ses poèmes. La popularité rencontrée par le Voyage du Pèlerin semble l'avoir encouragé dans cette vole. Mais le résultat nous apparaît assez piètre.

Passées de mode sont toutes les autres oeuvres de Bunyan. Elles eurent leur vogue, mais ne dépassèrent guère en influence les limites de sa génération. Ce sont des homélies, des expositions, des controverses. Ces écrits, instruments de son activité pastorale, servaient son dessein immédiat, qui était d'instruire et de fortifier dans la foi. Ils ont les défauts des ouvrages du genre et de l'époque, et comme eux dorment dans l'oubli.

De tous ces ouvrages composés en dehors des deux grandes allégories du Voyage du Pèlerin et de la Guerre Sainte, et du petit roman Vie et Mort de M. Badman, un seul ouvrage conserve la faveur du lecteur moderne ; précieux, de forte sève et d'importance religieuse capitale : Grâce Surabondante, son autobiographie spirituelle, dramatique à souhait et bouleversante. Nous n'en parlerons plus puisque toute la biographie que nous avons retracée de l'auteur repose sur cet ouvrage de confession, et obéit à son rythme. Elle est un joyau pour les explorateurs de l'âme humaine, bien qu'elle rebute ceux des théologiens qui ne veulent plus « une théologie qualifiée de désuète. Mais les doctrines énoncées ne sont ici qu'un léger voile qui n'encombre pas ceux qui devinent, sous ses plis, une âme extraordinairement vivante, et qui livre un formidable combat singulier à cet adversaire, qui ne dit pas son nom, et qui est Dieu lui-même.

La grande allégorie de Bunyan et sa confession dureront. Dans notre monde en désarroi spirituel et moral, se devine l'effort de l'âme humaine en quête de ce qui est indestructible et de ce qui assurera sa sécurité. Elle ne trouvera rien d'autre que ce que lui offre John Bunyan en un langage Inoubliable : la Bible et la Grâce de Dieu, manifestée en Jésus-Christ. Point de théorie sur la Bible, certes, ni d'aperçus théologiques sur la grâce, en tout cas dans ces livres qui émergent de deux siècles et demi de vie humaine ; mais les grandes et intangibles certitudes qui tiennent l'âme en parfaite assurance de vie, et qui lui viennent par la connaissance de Jésus-Christ. Et John Bunyan ne ferait-il que de nous laisser ses Images et les bonshommes créés par sa verve de conteur, qu'il remplirait un rôle nécessaire et plus utile peut-être que tous les autres. Car l'homme sera conduit toujours par des visions et par des hommes d'os et de chair. Le Chaudronnier de Bedford n'a pas fini son oeuvre. Silencieusement, il doit continuer à éduquer les générations, pour le pèlerinage qui ne s'arrête jamais.



(1) Place du village.

(2) Cité dans : William James, l'Expérience Religieuse, traduction de P. Abauzit.

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Numérisation effectuée par la Bibliothèque Regard - Octobre 2002



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Source : Biographie de John Bunyan



Voyez aussi "Voyage du Pèlerin" du même auteur.