La Bible de Genève 1669
Louys & Daniel Elzevier
(Édition originale 1669)


LE LIVRE DE
L'ECCLESIASTE.
OU DU
PRECHEUR,
appellé en Hebreu
KOHELETH.



ARGUMENT.

Plufieurs fçavans font perfuadés que Salomon a écrit ce livre étant déja fort vieux & fur la fin de fa vie, apres s'étre long-tems écarté du droit chemin de la pieté & de la vertu, & s'étre enfin repenti & converti au Seigneur. (Voi ce que nous avons remarqué 2 Chron. II. Fur le v.17.) Il y declare par l'infpiration du S. Efprit, & devant toute l'Eglife de Dieu, le regret & le déplaifir qu'il avoit conçû de fa vie paffée, en la deteftant comme n'ayant été que pure vanité, incapable de donner à perfonne quelque veritable repos ou quelque folide contentement d'efprit, beaucoup moins de le mener à la joüiffance du fouverain bien & du falut eternel: Et fon but eft pareillement de conduire tous les autres par fon exemple à la pieté & à la probité. Pour cet effet, il décrit premierement en bref tout le cours de fa vie, & ce en quoi il avoit principalement établi fon plaifir & fa fatisfaction. Et puis il rapporte auffi d'avoir pris garde à la conduite & à la converfation des mortels, & examiné à quoi ils s'étudient & s'attachent avec plus d'application, & reconnu que le tout n'eft autre chofe que vanité mélée de plufieurs penfées criminelles & impies: Il declare de plus, que le monde, fon étre, fes biens, fes plaifirs, fes accidens & fes ordres, étant tout-à-fait vicieux & corrompus par la vanité que le peché y a introduit, puis que tout y eft paffager en fa durée, incertain en fa conduite, inégal fa teneur, dénué d'une felicité durable, le fage n'y doit point affeoir fes efperances, ni y mettre fon coeur, pour en defirer paffionnément les biens, ou penfer en corriger ou éviter tous les defordres & tous les maux: mais il fe doit éjouïr moderément, fans chagrin & fans avarice, bien qu'avec foin & diligence, en fa legitime vocation, en la jouïffance paffagere des benedictions qu'il aura reçûes de la main liberale du Seigneur; conformant fes fentimens, & fes mouvemens de joye ou de trifteffe, à la varieté des teins & des accidens qui furvienent en céte vie, par la difpenfation de la toute-fage & toute-puiffante Providence de Dieu, qui gouverne tout cet univers felon qu'il lui plaît; fans que les chofes s'y faffent fimplement à l'avanture & que la conduite en foit abfolument bafardeufe, comme plufieurs fe l'imaginent fauffement. Enfin il exhorte les hommes de fe remettre à la conduite de la veritable Sageffe, en craignant Dieu fincerement, lui obeïffant fidelement, & s'appliquant comftamment à toute forte de bonnes oeuvres; fe propofant toûjours devant les yeux, fur tout pendant qu'ils font encore jeunes, vigoureux & de bon fens, l'incertitude de céte vie, la certitude de la mort, la terreur du jugement inévitable de Dieu, & les joyes de l'eternité: Tellement que ce livre fe peut nommer à bon droit, le trefor des enfeignemens de la vraye felicité & du fouverain bien de l'homme. Quand à ce qui en concerne l'infcription, il s'appelle Koheleth en Hebreu, & Ecclefiaftes en Grec: Le mot de Koheleth, qui ne fe trouve qu'en ce livre, vient de Kahal, qui fignifie autant qu'affembler, ou convoquer; tellement que Koheleth, vaudroit autant qu'une ame ou une perfonne, qui convoque & raffemble les autres: Car auffi tous les hommes font de leur nature des brebis éparfes & égarées; mais Dieu envoye fes ferviteurs, comme de bons bergers pour raffembler: Quelques-uns penfent que ce foit l'un des noms propres de Salomon, qui fut auffi appellé Jedidja, & Lemuël; ce qu'ils inferent méme de ce qu'étant d'une terminaifon en apparence feminine, il fe joint pourtant toûjours à un verbe mafculin, amar Koheleth: Tel eft auffi le fentiment de plufieurs hommes celebres entre les maîtres des Juifs. Et quand au titre Grec, ce mot Ecclefiaftes, finifie proprement le Précheur: Ce qui ne fe doit pas prendre, comme fi Salomon fe fût appliqué perfonnellement à précher devant le peuple, (car cela étoit proprement de la charge des Prophetes, des Sacrificateurs & des Levites,) mais parce qu'en ce livre il propofe à toute l'Eglife, comme un fermon excellent, & une homilie exquife, fournie d'inftructions & d'exhortations falutaires & de grande edification. Bien qu'il fe puiffe faire que lui-méme l'ait leu ou fiat lire au Temple devant tout le peuple. D'autres entendent par l'Ecclefiafte, celui qui fait un difcours public en l'Eglife, comme faifoyent autrefois ceux qui confeffoyent publiquement & devant tous les fideles les pechés qu'ils avoyent commis, & proteftoyent folennellement de leur repentance.

CHAPITRE PREMIER.
1:1
 LES paroles du Prefcheur, fils de David, roi à Jerufalem.

1:2
VANITÉ des vanitez, dit le Prefcheur: vanité des vanitez, tout eft vanité.

1:3
Quel avantage a l'homme de tout fon travail, auquel il travaille fous le foleil?

1:4
Une generation paffe, & l'autre generation vient; mais la terre demeure tousjours ferme.

1:5
Le foleil auffi fe leve, & le foleil fe couche, & ahanne vers fon lieu, d'où il fe leve.

1:6
Le vent va vers le Midi, & tournoye vers l'Aquilon, il va tournoyant çà & là, & retourne à fes circuits.

1:7
Tous les fleuves vont en la mer, & la mer n'en eft point remplie: les fleuves retournent au lieu d'où ils eftoyent partis, pour revenir en la mer.

1:8
Toutes chofes travaillent plus que l'homme ne fçauroit dire: l'oeil n'eft jamais foul de voir, ni l'oreille affouvie d'ouïr.

1:9
Ce qui a efté, c'eft ce qui fera. Et ce qui a efté fait, c'eft ce qui fe fera, & n'y a rien de nouveau fous le foleil.

1:10
Y a-t'il quelque chofe dont on puiffe dire, Regarde cela, il eft nouveau? il a déja efté és fiecles qui ont efté devant nous.

1:11
 Il n'eft point de memoire des chofes qui ont precedé, auffi ne fera-t'il point de memoire des chofes qui feront au temps à venir, entre ceux qui feront puis apres.

1:12
Moi le Prefcheur, j'ai efté roi fur Ifraël à Jerufalem:

1:13
Et j'ai donné mon coeur à rechercher, & fonder par fapience tout ce qui fe faifoit fous les cieux, qui eft une occupation fafcheufe que Dieu a donnée aux humains, afin qu'ils s'y occupent.

1:14
J'ai regardé tout ce qui fe faifoit fous le foleil, & voila, tout eft vanité, & rongement d'efprit.

1:15
Ce qui eft tortu ne fe peut redreffer: & ce qui defaut ne fe peut nombrer.

1:16
Je parlois en mon coeur, difant, Voici, je me fuis agrandi & accreu en fapience, par deffus tous ceux qui ont efté devant moi fur Jerufalem, & mon coeur a veu beaucoup de fapience & de fcience.

1:17
Et j'ai adonné mon coeur à connoiftre que c'eft de fapience, & à connoiftre que c'eft de fottifes & folie, mais j'ai connu que cela auffi eftoit un rongement d'efprit.

1:18
Car là où il a abandance de fa fapience, il y a abondance de chagrin: & qui s'accroift fcience, s'accroift fafcherie.

CHAP. II.
2:1
 J'AI dit en mon coeur, Or çà, que je t'éprouve maintenant par la joye, & prens du bon temps: & voila, cela auffi eft vanité.

2:2
J'ai dit touchant le ris, il eft infenfé: & touchant le joye de quoi fert-elle?

2:3
J'ay recherché en mon coeur le moyen de me traitter delicatement, & que mon coeur cependant s'accouftumaft à fapience, & comprift que c'eft de folie, jufques à ce que je viffe ce qui feroit bon aux hommes de faire fous les cieux, pendant les jours de leur vie.

2:4
Je me fuis fait des chofes magnifiques: je me fuis bafti des maifons: je me fuis planté des vignes.

2:5
Je me fuis fait des jardins & des verges, & y ai planté des arbres fruictiers de toutes fortes.

2:6
Je me fuis fait des eftangs d'eaux, pour en arrofer le parc planté d'arbres.

2:7
J'ai acquis des ferviteurs & des fervantes, & j'ai eu des ferviteurs nez en ma maison, & j'ai eu plus de gros & menu beftail que tous ceux qui ont efté devant moi en Jerufalem.

2:8
Je me fuis auffi amaffé de l'argent & de l'or, & des plus precieux joyaux qui fe trouvent par devers les rois & parmi les provinces: je me fuis acquis des chantres & des chantereffes, & les delices des hommes, une harmonie d'inftrumens de mufique, voire plufieurs harmonies de toutes fortes d'inftrumens:

2:9
Et me fuis fait grand, & fuis accreu plus que tous ceux qui ont efté devant moi à Jerufalem: & ma fapeince a perfeveré avec moi.

2:10
Bref, je n'ai rien refufé à mes yeux de tout ce qu'ils ont demandé, & n'ai efpargné aucune joye à mon coeur: car mon coeur s'eft réjouï de tout mon labeur: & ç'a efté tout ce que j'ai eu de tout mon labeur.

2:11
Mais ayant avifé à toutes mes oeuvres que mes mains avoyent faites, & à tout le travail auquel je m'eftois travaillé en les faifant: voila, tout eftoit vanité, & rongement d'efprit, tellement que l'homme n'a aucun avantage de ce qui eft fous le foleil.

2:12
Puis je me fuis mis à voir tant fapience, que fottifes, & folie: (car où en viendroit l'homme qui voudroit aller apres le roi en ce qui a efté déja fait?)

2:13
Et j'ai veu que la fapience a beaucoup d'avantage par-deffus la folie, comme la lumiere a beaucoup d'avantage par-deffus les tenebres.

2:14
Le fage a fes yeux en fa tefte, & le fol chemine en tenebres: mais j'ai bien connu auffi qu'un mefme accident aviendra à eux tous.

2:15
Pourtant ai-je dit en mon coeur, Il m'aviendra ainfi comme au fol: dequoi donc me fervira-t'il alors d'avoir efté plus fage? Parquoi j'ai dit en mon coeur que cela auffi eftoit vanité.

2:16
Car il ne fera point de memoire à toujours du fage non plus que du fol: pource que déja és jours qui fuivent tout s'oublie: & comment le fage meurt-il ainfi que le fol?

2:17
Pourtant ai-je haï cette vie: à caufe que les chofes qui fe font faites fous le foleil m'ont déplu, dautant que tout eft vanité, & rongement d'efprit.

2:18
J'ai auffi haï tout mon travail, auquel j'ai fous le foleil, dautant que je le laifferai à l'homme qui fera apres moi.

2:19
Et qui fçait s'il fera fage ou fol? neantmoins il fera feigneur de tout mon travail, auquel j'ai travaillé, & de ce en quoi j'ai efté fage fous le foleil. Cela auffi eft vanité.

2:20
Parquoi je me fuis mis à faire que mon coeur perdift toute efperance de tout le travail auquel j'avois travaillé fous le foleil.

2:21
Car il y a tel homme duquel le travail a efté apres fapience, fcience, & adreffe, lequel neantmoins le laiffe à celui, qui n'y a point travaill&, comme eftant fa part. Cela auffi eft vanité & grande fafcherie.

2:22
Car qu'eft-ce que l'homme a de tout fon travail, & du rongement de fon coeur, dont il fe travaille fous le foleil?

2:23
Car tous fes jours ne font que douleurs, & fon occupation que chagrin: mefmes la nuict fon coeur ne repofe point. Cela auffi eft vanité.

2:24
N'eft-ce pas donc le bien de l'homme qu'il mange & boive, & faffe que fon ame jouïffe du bien en fon travail? de fait j'ai veu que cela eft de la main de Dieu.

2:25
Car qui en mangera, & qui s'en fentira pluftoft que moi?

2:26
Car Dieu donne à celui qui lui plaift, fapience, fcience, & joye: mais il donne au pecheur occupation à recueillir & affembler: afin que cela foit donné à celui qui lui plaift. Cela auffi eft vanité, & rongement d'efprit.

CHAP. III.
3:1
 A toute chofe fa faifon, & à toute affaire fous les cieux, fon temps.

3:2
Temps de naiftre, & temps de mourir: temps de planter, & temps d'arracher ce qui eft planté:

3:3
Temps de tuër, & temps de guerir: temps de demolir, & temps de baftir:

3:4
Temps de pleurer, & temps de rire: temps de mener deüil, & temps de fauter:

3:5
Temps d'efpardre des pierres, & temps de les recueillir: temps d'embraffer, & temps de s'efloigner d'embraffement:

3:6
Temps de chercher, & temps de laiffer perdre: temps de garder & temps de rejetter:

3:7
Temps de defchirer, & temps de coudre: temps de fe taire, & temps de parler:

3:8
Temps d'aimer, & temps de haïr: temps de guerre, & temps de paix.

3:9
Quel avantage a celui qui travaille, de ce en quoi il fe travaille?

3:10
J'ai confideré cette occupation que Dieu a donné aux hommes pour s'y occuper.

3:11
Il a fait toutes chofes belles en leur temps: auffi a-t'il mis le monde en leur coeur, fans toutefois que l'homme puiffe comprendre l'oeuvre que Dieu a faite de bout à autre.

3:12
Parquoi j'ai connu qu'il n'eft rien meilleur entre les hommes, que de s'éjouïr & de faire bien en fa vie.

3:13
Et mefme que chacun mange, & boive, & joüiffe du bien de tout fon travaille; c'eft don de Dieu.

3:14
J'ai connu que quoi que Dieu faffe, c'eft tousjours lui-mefme:: on ne fçauroit qu'y adjouter, ni qu'en diminuer. Et Dieu le sait, afin qu'on ait crainte de lui.

3:15
Ce qui a efté, eft maintenant: & ce qui doit eftre, a déja efté: & Dieu rappelle ce qui eft paffé.

3:16
J'ai veu davantage fous le foleil, qu'au lieu ordonné pour juger il y a mefchanceté: & au lieu ordonné pour faire juftice, là eft la mefchanceté.

3:17
 Et j'ai dit en mon coeur, Dieu jugera le jufte & l'injufte: car il y a là un temps pour toute chofe, & fur toute oeuvre.

3:18
J'ai penfé en mon coeur fur l'eftat des hommes, que Dieu les en éclaireroit, & qu'ils verroyent qu'ils ne font que des beftes.

3:19
Car l'accident qui avient aux hommes, & l'accident qui avient aux beftes, eft un mefme accident: quelle eft la mort de l'un, telle eft la mort de l'autre: & ils ont tous un mefme fouffle: & l'homme n'a point d'avantage par-deffus la befte: car tout eft vanité.

3:20
Tout va en un mefme lieu: tout a efté fait de poudre, & tout retourne en poudre.

3:21
Qui eft-ce qui connoift que le fouffle des humains eft celui qui monte en haut, & le fouffle de la befte eft celui qui defcend en bas en terre?

3:22
J'ai donc connu qu'il n'y a rien meilleur, finon que l'homme s'éjouïffe en ce qu'il fait, dautant que c'eft là fa portion: car qui eft-ce qui le ramenera pour voir ce qui fera apres lui?

CHAP. IV.
4:1
 PUIS je me fuis mis à regarder tous les torts qui fe font fous le foleil: & voila les larmes de ceux aufquels on fait tort, & ils n'ont point de confolation: & la force eft du cofté de ceux qui leur font tort, & ils n'ont point de confolateur.

4:2
Parquoi je prife plus les morts, qui font déja morts, que les vivans qui font vivans encore.

4:3
Mefme j'eftime celui qui n'a pas encore efté, plus heureux que les uns & les autres: car il n'a point veu les oeuvres mauvaifes qui fe font fous le foleil.

4:4
Puis j'ai regardé tout le travail, & toute l'adreffe de chaque meftier, & j'ai veu qu'il y a envie de l'un fur l'autre. Cela auffi eft vanité, & rongement d'efprit.

4:5
Le fol tient fes mains pliées, & fe confume foi-mefme, difant,

4:6
Mieux vaut plein le creux de la main, avec repos, que pleines les deux paumes, avec travail & rongement d'efprit.

4:7
Puis je me fuis mis à regarder une autre vanité fous le foleil.

4:8
 C'eft qu'il y tel qui eft feul, & n'a point de fecond, auffi n'a-t'il ni fils ni frere, & toutefois il ne met nulle fin à fon travail, mefme fon oeil ne voit jamais affez de richeffes, & ne penfe point, Pour qui eft-ce que je travaille, & que je prive ma perfonne de bien? Cela auffi eft vanité, & une fafcheufe occupation.

4:9
Deux valent mieux qu'un: car ils ont meilleur loyer de leur travail.

4:10
Mefme fi l'un tombe l'autre relevera fon compagnon: mais malheur à celui qui eft feul: dautant qu'eftant tombé il n'y aura point d'autre perfonne pour le relever.

4:11
Si auffi deux dorment enfemble, ils en auront plus de chaleur: mais celui qui eft feul, comment aura-t'il chaud?

4:12
Que fi quelqu'un force l'un ou l'autre, les deux lui pourront refifter, & la corde de trois cordons ne fe rompt pas fi-toft.

4:13
Mieux vaut l'enfant pauvre & fage, que le roi ancien & fol, qui ne fçait plus que c'eft d'eftre admonnefté.

4:14
Car il y a tel qui fort de prifon pour regner, & de mefme il y a tel qui eftant né roi, devient pauvre.

4:15
J'ai veu tous les vivans cheminans fous le foleil, fuivre le parti de l'enfant fecond apres lui, qui doit eftre en fa place.

4:16
Tout ce peuple-là, affavoir tous ceux qui ont efté devant ceux-ci, n'ont point trouvé en qui s'arrefter. Ces derniers de mefme ne s'éjouïront point de cettui-ci. Certainement cela auffi eft vanité & rongement d'efprit.

CHAP. V.
5:1
 QUAND tu entreras en la maifon de Dieu prens garde à ton pied: & approche-toi pour ouïr, pluftoft que pour donner ce que donnent les fols, affavoir le facrifice: car ils ne fçavent point qu'ils font mal.

5:2
Ne te precipite point à parler, & que ton coeur ne fe hafte point de proferer aucune parole devant Dieu: car Dieu eft és cieux, & toi fur la terre: pourtant ufe de peu de paroles.

5:3
Car comme le fonge vient de la multitude des occupations, ainfi fort la voix des fols de l'abondance des paroles.

5:4
Quand tu auras voüé quelque voeu à Dieu, ne dilaye point de l'accomplir, car il ne prend point de plaifir és fols: accompli donc ce que tu auras voüé.

5:5
Mieux vaut que tu ne voües point, que de voüer & ne l'accomplir point.

5:6
Ne permets point que ta bouche te faffe pecher, & ne dis point devant le meffager de Dieu, que c'eft ignorance. Pourquoi fe courrouceroit l'Eternel fur ta parole, & diffiperoit l'oeuvre de tes mains?

5:7
Car comme en la multitude des fonges il y a des vanités, auffi y en a-t'il beaucoup en la multitude des paroles: mais crains Dieu.

5:8
Si en la province tu vois qu'on faffe tort au pauvre, & que le droit foit violé & la juftice, ne t'esbahi point de telle maniere de faire. Car un plus haut eflevé que ce haut eflevé y prend garde: & il y en a des plus haut eflevez qu'eux.

5:9
La terre a un avantage par-deffus toutes chofes. Le roi eft affervi au champ.

5:10
Qui aime l'argent, n'eft point affouvi par l'argent: & qui aime grand train n'eft pas nourri. Cela auffi eft vanité.

5:11
Où il y a beaucoup de bien, là font beaucoup qui le mangent: & quel profit en revient-il à fon maiftre, finon qu'il le voit de fes yeux?

5:12
Le dormir de celui qui laboure eft doux, foit qu'il mange peu, ou beaucoup: mais le raffafiement du riche ne le laiffe point dormir.

5:13
Il y a un mal fafcheux que j'ai veu fous le foleil, c'eft que les richeffes font confervées à leurs maiftres, afin qu'ils en ayent du mal.

5:14
Et ces richeffes-là periffent par quelque fafcheux accident, de forte qu'on aura engendré un enfant, & il n'aura rien entre fes mains.

5:15
 Un tel homme comme il eft forti du ventre de fa mere, il s'en retournera nud, s'en allant comme il eft venu, & n'emportera rien de fon travail auquel il a employé fes mains.

5:16
 C'eft auffi ici un mal fafcheux, que tout ainfi qu'il eft venu, auffi s'en va-t'il: & quel avantage a-t'il d'avoir travaillé apres du vent?

5:17
Il mange auffi tous les jours de fa vie en tenebres, & fe chagrine beaucoup, & fon mal vient jufques à forcenerie.

5:18
Voila donc ce que j'ai veu, que c'eft une chofe qui eft bonne & qui eft belle à l'homme, de manger & boire, & de jouïr du bien de tout fon travail qu'il aura pris fous le foleil, durant les jours de fa vie que Dieu lui a donnez; car c'eft là fa portion.

5:19
Auffi ce que Dieu donne à l'homme quel qu'il foit, des richeffes & des biens, dont il le fait maiftre pour en manger, & pour en prendre fa part, & pour s'éjouïr de fon travail, c'eft un don de Dieu.

5:20
Car il n'a point beaucoup de remors des jours de fa vie, dautant que Dieu lui donne la joye en fon coeur.

CHAP. VI.
6:1
 IL y a un mal que j'ai veu fous le foleil, qui eft frequent entre les hommes:

6:2
 Affavoir qu'il y a tel homme auquel Dieu donne des richeffes, des biens, & des honneurs, tellement que rien ne defaut à fon ame de tout ce qu'il fçauroit fouhaiter: mais Dieu ne l'en fait pas maiftre pour en manger, mais un eftranger le mangera. Cela eft vanité, & un mal fafcheux.

6:3
Si un homme en engendre cent, & vit plufieurs années, de forte qu'il ait des jours & des ans tant & plus: neantmoins fi fon ame ne jouït d'aucun bien, & mefme s'il n'a point eu fepulture, je dis qu'un avorton vaut mieux que lui.

6:4
Car il eft venu en vain, & s'en eft allé en tenebres, & fon nom a efté couvert de tenebres.

6:5
Mefme de ce qu'il n'aura point veu le foleil, ni rien connu, il aura eu plus de repos que cettui-là.

6:6
Que s'il vivoit par deux fois mille ans, & ne jouïffoit d'aucun bien, tous ne vont-ils pas en un mefme lieu?

6:7
Tout le travail de l'homme eft pour fa bouche, & toutefois fon defir n'eft jamais affouvi.

6:8
Car qu'eft-ce que le fage a plus que le fol? ou avantage a l'affligé qui fçait cheminer devant les vivans?

6:9
Mieux vaut ce qu'on void de fes yeux, que fi l'ame vague çà & là. Cela auffi eft vanité & rongement d'efprit.

6:10
Le nom de ce qui a efté, a efté pieça nommé: & fçavoit-on ce que devoit eftre l'homme, & qu'il ne pourroit debatre avec celui qui eft plus fort que lui.

6:11
Quand on a beaucoup, on a tant plus de vanité; quel avantage en a l'homme?

6:12
Car qui eft-ce qui connoift ce qui eft bon à l'homme en fa vie, pendant les jours de la vie de fa vanité, & lefquels il paffe comme un ombre? voire qui eft-ce qui declarera à l'homme ce qui fera apres lui fous le foleil?

CHAP. VII.
7:1
 MIEUX vaut la renommée que le bon parfum: & le jour de la mort, que le jour de la naiffance.

7:2
Mieux vaut aller en la maifon de deüil, qu'aller en la maifon de feftin: dautant qu'en celle-là eft la fin de tout homme, & le vivant met cela en fon coeur.

7:3
Mieux vaut eftre fafché que rire: dautant que par la trifteffe du vifage le coeur devient joyeux.

7:4
Le coeur des fages eft en la maifon de deuil: mais le coeur des fols en la maifon de joye.

7:5
Mieux vaut ouïr comme on eft tanfé du sage, que d'oüir la chanfon des fols.

7:6
Car quel eft le bruit des efpines fous le chauderon, telle eft la gaudifferie du fol. Cela auffi eft vanité.

7:7
Certainement l'oppreffion fait perdre le fens au fage: & le don fait perdre l'entendement.

7:8
Mieux vaut la fin de quelque chofe, que fon commencement: mieux vaut l'homme d'efprit patient, que l'homme d'efprit hautain.

7:9
Ne te precipite point en ton efprit pour te defpiter: car le defpit refide au fein des fols.

7:10
Ne dis point, Qu'y a-t'il eu que les jours paffez ont efté meilleurs que ceux-ci? car ce que tu t'enquiers de cela ne vient point de fageffe.

7:11
La fageffe eft bonne avec heritage, & ceux qui voyent le foleil en reçoivent de l'avantage.

7:12
Car on eft à couvert à l'ombre de la fapience, auffi-bien qu'à l'ombre de l'argent: mefme la fcience a cet avantage que la fapience fait vivre celui qui en eft doüé.

7:13
Regarde l'oeuvre de Dieu: car qui eft-ce qui pourra redreffer ce qu'il aura tors?

7:14
Au jour du bien, ufe du bien, & au jour d'adverfité, prens-y garde; car auffi Dieu a fait l'un à l'oppofite de l'autre, afin que l'homme ne trouve rien à redire apres lui.

7:15
J'ai veu tout ceci és jours de ma vanité: Il y a tel jufte, qui perit en fa juftice: & y a tel mefchant, qui allonge fes jours en fa malice.

7:16
Ne fois point trop jufte, & ne te fais pas plus fage qu'il ne faut: pourquoi t'en rendois-tu efperdu?

7:17
Ne fois point trop méchant, & ne fois point trop fol: Pourquoi mourrois-tu hors de ton temps?

7:18
 Il eft bon que tu retiennes ceci, & qu'auffi tu ne retires point ta main de l'autre. Certainement qui craint Dieu fortira de toutes ces chofes.

7:19
La fapience donne plus de force au fage, que dix gouverneurs qui feroyent en une ville.

7:20
Certainement il n'y a point d'homme jufte en la terre, qui faffe bien, & qui ne peche.

7:21
Ne mets point auffi ton coeur à toutes les paroles qu'on dira, afin que tu n'oyes ton ferviteur te maudiffant.

7:22
Car auffi plufieurs fois ton coeur a connu que tu as pareillement maudit les autres.

7:23
J'ai effayé tout ceci avec fapience, & ai dit, J'acquerrerai fapience: mais elle s'efloignée de moi.

7:24
Ce qui eft bien loin, & enfoncé fort bas, qui le trouvera?

7:25
Moi & mon coeur avons tournoyé, pour fçavoir, pour efpier, & pour chercher fapience, & raifon de tout: & pour fçavoir la malice de la folie, de la beftife, & des fottifes:

7:26
Et j'ai trouvé que la femme qui eft comme des rets, & le coeur de laquelle eft comme des filez, & fes mains comme des liens, eft une chofe plus amere que la mort: celui qui eft agreable à Dieu en échappera; mais le pecheur y fera pris.

7:27
Voi (dit le Prefcheur) ce que j'ai trouvé, cherchant la raifon de toutes chofes l'une apres l'autre:

7:28
C'eft que jufqu'à prefent mon ame a cherché, mais je n'ai point trouvé. Bien ai-je trouvé un homme entre mille: mais non pas une femme entr'elles toutes.

7:29
Seulement voici ce que j'ai trouvé, C'eft que Dieu a fait l'homme droit: mais ils ont cherché beaucoup de difcours.

CHAP. VIII.
8:1
 QUI eft tel que le fage? qui fçait que veulent dire les chofes? la fapience de l'homme lui efclaircit la face, & fon regard farouche en eft changé.

8:2
Prens garde (je te le dis) à la bouche du Roi, & fur la parole du jurement de Dieu.

8:3
Ne te precipite point de te retirer de devant fa face: & ne perfevere point en chofe mauvaife: car il fera tout ce qu'il lui plaira.

8:4
En quelque lieu qu'eft la parole du Roi, là eft la puiffance: & qui lui dira, Que fais-tu?

8:5
Qui garde le commandement, n'experimentera nul mal: & le coeur du fage connoift le temps, & le moyen qu'on doit tenir.

8:6
Car en tout affaire il y a temps & moyen pour s'y conduire: autrement mal fur mal tombe fur l'homme.

8:7
Car il ne fçait pas ce qui aviendra: mefme qui lui declarera quand ce fera?

8:8
L'homme n'eft point feigneur fur fon efprit, pour le pouvoir retenir, & n'a point de puiffance fur le jour de la mort: & il n'y a point delivrance en telle guerre: & la mefchanceté ne delivrera point fon maiftre.

8:9
J'ai veu tout cela, & ai adonné mon coeur à toute oeuvre qui s'eft faite fous le foleil: il y a un temps auquel un homme domine fur l'autre à fon malheur.

8:10
Et alors ai-je veu les mefchans qui eftoyent enfevelis, lefquels fortoyent dehors: & ceux qui avoyent bien fait, s'en alloyent du lieu du Sainct, & eftoyent mis en oubli en la ville. Cela auffi eft vanité.

8:11
A caufe que la fentence contre les oeuvres mauvaifes ne s'execute point incontinent, pourtant le coeur des hommes eft tout plein dedans eux d'envie de mal faire.

8:12
Car le pecheur fait mal cent fois, & Dieu lui donne delai. Mais fi connois-je auffi qu'il fera bien à ceux qui craignent Dieu, & reverent fa face:

8:13
Et qu'il ne fera pas bien au mefchant, & qu'il n'allongera point fes jours, non plus que l'ombre, dautant qu'il ne revere point la face de Dieu.

8:14
Il y a une vanité qui avient fur la terre, c'eft qu'il y a des juftes, aufquels il avient felon l'oeuvre des mefchans: & il y a auffi des mefchans aufquels il avient felon l'oeuvre des juftes. J'ai dit que cela auffi eft vanité.

8:15
Pourtant ai-je prifé la joye, dautant qu'il n'y a rien fous le foleil de meilleur à l'homme que de manger & boire, & s'éjouïr: & que ce fera cela qui lui demeurera de fon travail durant les jours de fa vie, que Dieu lui donne fous le foleil.

8:16
Apres avoir adonné mon coeur à connoiftre fapience, & voir les occupations qui aviennent fur la terre: (car mefme ni jour ni nuict l'homme ne donne point de repos à fes yeux:)

8:17
Apres auffi avoir veu parmi tout l'oeuvre de Dieu, que l'homme ne peut trouver ce qui fe fait fous le foleil, pour laquelle chofe il travaille à la chercher, & ne la trouve point: & que mefme fi le fage propofe de la fçavoir, il ne la peut trouver.

CHAP. IX.
9:1
 CERTAINEMENT j'ai adonné mon coeur à tout ceci, & pour efclaircir tout ceci, affavoir, que les juftes & les fages, & leurs faits font en la main de Dieu: & les hommes ne connoiffent ni l'amour, ni la haine par tout ce qui eft devant eux.

9:2
Tout avient pareillement à tous: un mefme accident eft au jufte, & au mefchant: au bon, au net, & au pollu: au facrifiant, & à celui qui ne facrifie point: comme eft le bon, ainfi eft le pecheur: celui qui jure eft comme celui qui craint de jurer.

9:3
C'eft ici une chofe fafcheufe entre tout ce qui fe fait fous le foleil, qu'il y a un mefme accident à tous, & qu'auffi le coeur des hommes eft plein de maux, & qu'ils ont les fottifes en leurs coeurs durant leur vie, & apres cela ils vont aux morts.

9:4
Car qui eft celui qui leur voudroit eftre affocié? Il y a efperance en tous ceux qui vivent, mefme un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort.

9:5
Certainement les vivans fçavent qu'ils mourront, mais les morts ne fçavent rien, & ne gagnent plus rien: car leur memoire eft mife en oubli.

9:6
Auffi leur amour, leur haine, leur envie eft déja perie, & n'ont plus nulle part au monde en tout ce qui fe fait fous le foleil.

9:7
Va donc, mange ton pain en joye, & boi gayement ton vin: principalement quand Dieu a déja eu tes oeuvres pour agreables.

9:8
Que tes veftemens foyent blancs en tout temps, & que le parfum ne defaille point de deffus ta tefte.

9:9
Vi joyeufement tous les jours de la vie de ta vanité avec la femme que tu as aimée, laquelle t'a efté donnée fous le foleil pour tous les jours de ta vanité. Car c'eft là la portion qui te peut avenir de cette vie, & de ton travail que tu as pris fous le foleil.

9:10
Tout ce qu tu auras moyen de faire, fais-le felon ton pouvoir: car au fepulcre, où tu vas, il n'y a ni oeuvre, ni difcours, ni fcience, ni fapience.

9:11
Je me fuis tourné ailleurs, & ai veu fous le foleil que la courfe n'eft point aux legers, ni aux forts la bataille, ni aux fages le pain, ni aux prudens les richeffes, ni la grace aux fçavans: mais que le temps & l'occurrence en efchet à eux tous.

9:12
Car auffi l'homme ne reconnoift point fon temps, non plus que les poiffons qui font pris au mauvais filé pour eux, & les oifeaux qui font pris au lacet: ainfi font enlacez les hommes au mauvais temps, quand il tombe foudainement fur eux.

9:13
J'ai veu auffi cette fapience fous le foleil, qui m'a femblé grande:

9:14
C'eft qu'il y avoit une petite ville, & peu de gens dedans, contre laquelle eft venu un grand Roi, qui l'a environnée, & a bafti de grands forts contre elle:

9:15
Mais il s'eft trouvé en elle un pauvre homme fage qui l'a delivré par fa fapience, & nul n'a eu memoire de ce pauvre homme-là.

9:16
Alors j'ai dit, Mieux vaut fageffe que force: & toutefois la fageffe de ce pauvre homme-là a efté mefprifée, & on n'oit point parler de fes faits.

9:17
Les paroles des fages doivent eftre plus paifiblement ouïes, que la crierie de celui qui domine entre les fols.

9:18
Mieux vaut la fageffe que tous les inftrumens de guerre, & un feul homme pecheur deftruit un grand bien.

CHAP. X.
10:1
 LES mouches mortes font puïr & boüillonner les parfums du parfumeur: ainfi fait un petit de folie à l'endroit de celui qui eft prifé pour fa fapience & gloire.

10:2
Le fage a le coeur à fa droite, mais le fol a le coeur à fa gauche.

10:3
Et mefme par le chemin, quand le fol chemine, le coeur lui faut: & dit à chacun, qu'il eft fol.

10:4
Si l'efprit de celui qui domine s'efleve contre toi, ne te mets point hors de ta condition: car la douceur fait quiter des grandes fautes.

10:5
Il y a un mal que j'ai veu fous le foleil, tel qu'eft l'inadvertance provenant de l'ordonnance de celui qui domine.

10:6
 C'eft que la folie eft mife és plus hautes préeminences, & que ceux qui ont dequoi font affis en lieu bas.

10:7
J'ai veu les ferviteurs à cheval, & les feigneurs aller à pied, comme des ferviteurs.

10:8
Qui cave la foffe, y tombera: & qui rompt la cloifon, le ferpent le mordra.

10:9
Qui remuë des pierres de leurs place, il fe fera mal par elles: & qui fend du bois, en fera en danger.

10:10
Si le ferrement eft rebouché, & qu'on n'en ait point fourbi la lame, il furmontera mefme la force: mais la fageffe eft une excellente adreffe.

10:11
Si le ferpent mord n'eftant point enchanté, le médifant ne vaut pas mieux.

10:12
Les paroles de la bouche du fage ne font que grace: mais les levres du fol fe reduifent à neant.

10:13
Le commencement des paroles de fa bouche eft folie: & les dernieres paroles de fa bouche font une mauvaife fottife.

10:14
Or le fol entaffe tant & plus de paroles: Or toutefois l'homme ne fçait ce qui fera: & qui lui declarera ce qui fera apres lui?

10:15
Le travail des fols ne fait que les affliger eux tous: car pas un d'eux ne fçauroit trouver le moyen d'entrer en la ville.

10:16
Malheur à toi, ô terre, quand ton roi eft jeune, & quand tes gouverneurs mangent dés le matin.

10:17
O que tu es bien-heureufe, terre, quand ton roi eft de race illuftre, & que tes gouverneurs mangent quand il en eft temps, pour leur refection, & non point pour beuverie!

10:18
A caufe des mains pareffeufes le plancher s'affaiffe, & à caufe des mains lafches, la maifon a des goutieres.

10:19
On apprefte la viande pour fe réjouïr, & le vin réjouït les vivans: mais l'argent refpond de tout.

10:20
Ne di point mal du roi, non pas mefme en ta penfée: ne di point auffi mal du riche en la chambre de ta couche: car les oifeaux des cieux en porteroyent la voix, & ce qui vole en porteroit les nouvelles.

CHAP. XI.
11:1
 JETTE ton pain à vau-l'eau: car avec le temps tu trouveras.

11:2
Fais-en part à fept, voire à huict: car tu ne fçais quel mal viendra fur la terre.

11:3
Si les nuées font pleines, elles vuideront la pluye fur la terre: & fi un arbre tombe vers Midi, ou vers Septentrion, au lieu auquel il fera tombé, il y fera.

11:4
Qui prend garde au vent ne femera point: & qui regarde les nuées, ne moiffonnera point.

11:5
Comme tu ne fçais point quel eft le chemin du vent, ni comme fe forment les os au ventre de celle qui eft enceinte: ainfi ne fçais-tu l'oeuvre de Dieu, comment il fait tout.

11:6
Au matin feme ta femence, & ne laiffe le foir repofer tes mains: car tu ne fçais lequel efcherra mieux, ceci ou cela: & fi tous deux feront pareillement bons.

11:7
Vrai eft que la lumiere eft plaifante, & eft agreable aux yeux de voir le foleil.

11:8
Mais fi l'homme vit beaucoup d'années, & qu'il s'éjouïffe tout le long de ces années-là, puis qu'il lui fouvienne des jours de tenebres, qui feront en grand nombres, tout ce qui fera avenu fera vanité.

CHAP. XII.
12:1
 JEUNE homme éjouï-toi en ton jeune âge, & que ton coeur te rende gai és jours de ta jeuneffe, & chemine comme ton coeur te mene, & felon le regard de tes yeux: mais fçache que pour toutes ces chofes Dieu t'amenera en jugement.

12:2
Ofte le chagrin de ton coeur, & recule de toi le mal: car le jeune âge & l'adolefcence ne font que vanité.

12:3
Mais aye fouvenance de ton Createur és jours de ta jeuneffe, avant que les jours mauvais viennent, & que les ans arrivent defquels tu dies, Je n'y prens point plaifir.

12:4
Avant que le foleil, la lumiere, la lune, & les eftoiles s'obfcurciffent, & que les nuées viennent l'une fur l'autre apres la pluye.

12:5
Lors que les gardes de la maifon trembleront, & fe courberont les hommes forts, & cefferont celles qui meulent, dautant qu'elles auront efté diminuées, & celles qui regardent par les feneftres, feront obfcurcies:

12:6
Et les deux battans de la porte feront fermez vers la ruë, avec abbaiffement du fon à la voix de l'oifelet, les chanterelles feront abbaiffées.

12:7
Auffi ils craindront ce qui eft haut, & trembleront en allant: & l'amandier fleurira, & les cigales fe greveront elles mefmes, & l'appetit s'en ira: car l'homme s'en va en la maifon où il demeurera à tousjours, & on tournoyera en la ruë menant deüil.

12:8
Avant que la corde d'argent fe defchaine, & la conche d'or fe desbonde, & la cruche foit brifée fur la fontaine, & la rouë foit rompuë fur la cifterne.

12:9
Et que la poudre retourne en terre, comme elle y avoit efté: & que l'efprit retourne à Dieu qui l'a donné.

12:10
Vanité des vanitez, dit le Prefcheur, tout eft vanité.

12:11
Et dautant plus que le Prefcheur a efté fage, de tant plus a-t'il enfeigné fcience au peuple, laquelle il a fait efcouter, & a fondée, & en a dreffé plufieurs graves fentences.

12:12
Le Prefcheur a cherché pour trouver des propos de contentement: mais ce qui en a efté ici efcrit, eft la droiture mefme: ce font paroles de verité.

12:13
Les paroles des fages font comme des aiguillons, & les maiftres qui ont fait des recueils font comme des clous fichez, lefquelles chofes ont efté données de par un pafteur.

12:14
Mon fils, garde-toi de ce qui eft outre ceci. Car il n'y a jamais de fin à faire plufieurs livres: & tant d'eftude n'eft que travail qu'on fe donne.

12:15
Le but de tout le propos, qui a efté ouï, c'eft crain Dieu, & garde fes commandemens: car c'eft là le tout de l'homme.

12:16
Car Dieu amenera toute oeuvre en jugement, touchant tout ce qui eft caché, foit bien, foit mal.


Fin du livre de l'Ecclefiafte ou du Précheur.

Fleuriture