Le recours à deux presses
La question la plus intrigante que pose la plupart des éditions anciennes est celle du tirage: à combien d'exemplaires l'ouvrage a-t-il été imprimé? La réponse, au moins hypothétique, à cette question nécessite quelques détours.
Du point de vue de la typographie, la Bible de 1535 présente une particularité assez inattendue. Eugénie Droz l'a vu, encore qu'elle n'exploite pas son intuition jusqu'au bout
(8). L'impression d'une Bible qui respecte la structure du texte peut se présenter de plusieurs façons. Lorsque l'éditeur suit la Vulgate, comme le font les catholiques, il la divise en deux parties: Ancien et Nouveau Testament. Lorsqu'il met à part les livres deutéro-canoniques, il propose trois parties: Ancien Testament, Apocryphes, Nouveau Testament. On peut encore diviser l'Ancien Testament selon sa structure interne. C'est ce qu'a fait, par exemple, Jacob van Liesveldt dans une Bible flamande de 1526. Il répartit l'Ancien Testament en cinq parties: Pentateuque, Livres historiques, Livres poétiques et sapientiaux, Prophètes, Apocryphes. Il semble que cette édition néerlandaise soit la première à regrouper les livres apocryphes
(9). Ces divisions facilitent le travail d'impression, car elles permettent la mise en route simultanée de l'impression de plusieurs parties.
La Bible d'Olivétan contient aussi plusieurs parties, avec leur foliotage et leur signature de cahiers propres
(10). Mais la division quadripartite est inattendue: les livres prophétiques sont séparés du reste de l'Ancien Testament. L'impression indépendante des Apocryphes et du Nouveau Testament est assez normale, tout comme la mise à part des cahiers liminaires et des tables. Le compte du nombre de feuilles de chaque groupe donne la répartition suivante:
| Cahiers liminaires: |
4 feuilles |
| Ancien Testament, sauf les prophètes: |
93 feuilles |
| Livres prophétiques: |
33 feuilles |
| Apocryphes: |
30 feuilles |
| Nouveau Testament: |
39 feuilles |
| Tables: |
14 feuilles |
Les répartitions bipartite et tripartite de la Bible évoquées plus haut sont d'un intérêt limité pour l'imprimeur. Si, pour accélérer l'impression, il confie le travail à deux équipes, il ne peut pas distribuer la tâche de façon équitable.
On peut envisager une solution moyenne, la production de trois feuilles d'impression en deux jours, soit 900 exemplaires.

Colophon de la Bible d'Olivétan
Chaque tirage correspond à une durée différente de l'impression totale. On sait que celle-ci est
achevée le 4 juin 1535. Dans l'hypothèse d'un tirage d'une feuille par jour, 1350 exemplaires, les 106/107 feuilles confiées à chaque presse ont exigé 107 journées de travail. Les tirages de 900 et de 650 exemplaires auraient demandé respectivement 72 et 54 journées. En comptant un jour chômé toutes les quinzaines selon la pratique genevoise ultérieure, nous arrivons à des durées de vingt, treize et dix semaines. Le début du travail aurait eu lieu, selon l'importance du tirage, à la mi-janvier, au début ou la fin du mois de mars 1535.
Il ne faut pas se leurrer: la précision du calcul laisse dans l'ombre beaucoup d'impondérables. L'efficacité du travail des imprimeries n'est pas très grande et de nombreux accidents en ralentissent la productivité.
En conclusion, la
Bible d'Olivétan, imprimée à Neuchâtel par Pierre de Vingle, est tirée sur deux presses travaillant simultanément. Le tirage se situe entre 650 et 1300 exemplaires. L'hypothèse d'un tirage de 900 exemplaires est la plus plausible, car elle rend compte de la date de la dédicace. Olivétan met la dernière main à la copie le 12 février 1535 dans les Vallées vaudoises, il rentre rapidement à Neuchâtel et l'impression y débute aussitôt dans la seconde quinzaine de février, pour s'achever le 4 juin 1535.
Références
| 8 |
Droz, Chemins, t. 1, p. 104-106. |
| 9 |
W. Nijhoff & M. E. Kronenberg, Nederland-sche bibliographie van 1500 tot 1540, t. 1. La Haye, 1923, p. 135. no 386. |
| 10 |
Description de l'édition et référence aux travaux antérieurs dans Chambers, Bibliography 15th & 16th C., p. 88-92, no 66. |