Le Calvinisme
Dans le calvinisme, au contraire, il s'agit de vivre les promesses de la foi, dans un continuum de bonnes œuvres érigées en système dont Dieu est seul l'auteur. La vie n'est pas statique, elle est, sous le regard de Dieu et des hommes, une avancée qui n'est jamais achevée.
Vivre, c'est se savoir dans l'impossibilité de réaliser pleinement des bonnes œuvres en raison du péché qui est en soi. Mais c'est toujours être en mouvement, marcher toujours plus avant dans la confiance. Retirer l'angoisse et sortir d'une quête aussi inquiète qu'improductive pour vivre dans l'espérance. De là une vision ouverte, libératoire de l'existence qui ne se limite pas à l'angoisse perpétuelle d'un devenir personnel et collectif dans ce temps et au-delà. Pour Weber, le calvinisme introduit ainsi l'idée que le travail est la plus haute tâche que peut accomplir l'homme pour la gloire de Dieu et, surtout, le fidèle peut trouver dans sa réussite professionnelle la confirmation de son statut d'élu de Dieu.
Dans la dernière édition de
L'Institution de la religion chrétienne, Calvin fonde sa théorie sur des faits qu'il juge incontestables: l'élection d'Israël au sein des nations, celle des douze tribus, mais aussi des patriarches et des prophètes de l'
Ancien Testament. Élection d'Israël qu'il qualifie d'ailleurs de ségrégation d'avec les autres peuples sans cause réelle:
«La cause n'en apparaît point, sinon que Moïse, afin d'abattre toute matière de gloire, montre aux successeurs que toute leur dignité gît en l'amour gratuit de Dieu. Car il assigne cette cause à leur rédemption, que Dieu a aimé leurs pères, et a élu leur lignée après eux.» (Deutéronome 4:37) (L'Institution de la religion chrétienne, «De l'élection éternelle: par laquelle Dieu a prédestiné les uns au salut, et les autres à la condamnation», édition de Jean-Daniel Benoît, Genève, Paris, Labor et Fides, 1955-1958, livre III, chap. XXI.)
Ce rapprochement avec l'élection d'Israël confère à la doctrine de la prédestination une charge, une responsabilité accrue vis-à-vis du monde et des autres hommes, plus qu'une dignité supplémentaire. L'insistance de Calvin sur cette sorte d'élection négative des réprouvés reflète peut-être cette intention:
maintenir à tout prix intacte la liberté de Dieu qui ne peut être liée par aucun système de pensée et rappeler à l'humilité ceux qui ont été choisis, non pour leurs mérites, mais pour la mission qu'ils doivent accomplir dans le monde.
Il s'oppose catégoriquement à l'idée selon laquelle l'homme serait appelé à s'auto-déterminer et qu'il aurait vocation à s'auto-réaliser. Dieu donne de l'espace à l'homme. Il le rend effectivement riche et responsable avant qu'il ne soit né. L'homme peut et doit se réaliser dans cet espace. Mais il demeure radicalement subordonné à Dieu. Il dépend de Dieu le Créateur et, en même temps, de la création dans laquelle il a été placé par Dieu. Il doit se contenter de ce que Dieu lui a imparti dans sa bonté.
En conséquence, l'homme réformé est conduit à l'humilité face à la toute-puissance d'un Dieu dont aucun système ni aucune organisation humaine, ne peut rendre compte. Humilité face aux événements, à la nature ou à la création qui s'oppose à tous les systèmes englobants ou totalitaires que l'histoire ne manquera pas de produire. De Dieu, dont tout dépend et qui demeure inconnu dans ses desseins, n'est pas à la disposition des tentatives humaines de domination. C'est d'ailleurs au nom de cette altérité radicale de Dieu que l'Église confessante allemande, les théologiens Karl Barth ou Dietrich Bonhoeffer et nombre de réformés français à leur suite s'opposeront au régime hitlérien au XXe siècle.