Titrage des albums et « singles » en français :
complexe ou escroquerie intellectuelle ?


CD

par
Michel Luka
(2008-03-10)


Faisant partie de la délégation d'une autorité belge en visite officielle en République démocratique du Congo, l'année dernière, un confrère d'une chaîne de télévision privée belge qui a foulé pour la première fois le sol kinois, a tenu à visiter le quartier Matonge « original ». À cause, certes, de sa réputation légendaire au pays du roi Albert II.

Voulant garder un souvenir de son passage dans ce quartier le plus populaire de la capitale congolaise, le confrère s'est procuré trois K7 et deux CD. Le total faisait cinq albums, tous titrés dans la langue de Molière.Après audition desdits albums, le confrère n'a pas caché sa déception « de jeter l'argent par la fenêtre en se procurant des albums qui n'avaient de français que les titres », avait-il protesté énergiquement avant de lâcher : « c'est une vaste escroquerie intellectuelle ».

Pour soutenir ses allégations, il a sorti un CD d'un jeune artiste musicien ayant le vent en poupe : le titre de l'album était en français : 12 chansons de l'album. Mais le contenu (textes, cris et animation) en lingala.


Titrage en français triste : mimétisme

Jadis l'apanage de certains orchestres, le titrage en français aussi bien des albums, des singles que des chansons est devenu, ces dernières années, une mode. Presque tous les orchestres congolais, petits et grands, profanes comme chrétiens ont mordu à l'hameçon.

Le Tout-Puissant OK JAZZ de Luambo Makiadi Franco avec « Propriétaire, Locataire, Lettres à Monsieur le Directeur général, La réponse de Mario, La vie des hommes... » et le poète Simaro Lutumba « Verre cassé, Eau bénite, Diarrhée verbale, Trahison... » ; Afriza international de Rochereau Tabu Ley avec « Femme d'autrui, » ; Zaïko Langa-Langa avec « Subissez les conséquences, Jamais sans nous, Nous y sommes, Empreinte, Rencontres » ; Madilu System : « L'eau, Sans commentaire, Pouvoir, Bonheur, Bonne humeur » ; Victoria avec « Longue histoire, Nouvel ordre, Le jour le plus long,... » ; Reddy Amisi avec « Prudence, Compteur à zéro, Ligne droite » avec Quartier latin international : « Magie, Loi, Attentat, Droit de veto, Force de frappe, Affaire d'Etat, Monde Arabe, Danger de mort... » ; Wenge Musica Maison Mère : « Force d'intervention rapide, À la queue leu-leu, Alerte générale, Témoignage, Sous-sol... » ; Wenge BCBG : « Titanic, Feux de l'amour, Internet, Toujours Humble (T.H.), Anti Terro, Quel est ton problème ? » ; Cultur'A pays Vie : « Signature, Et après... ?, Que demande le peuple ? » ; Chris Dakumuda et son groupe : « Tout est poussière » ; Le Karma Pa et Rive droite : « Le temps de l'amour et Riposte » ; Les Marquis de maison mère : « Miracles » ; Bill Clinton et Les Samouraï : « Palpitation totale » ; Fally Ipupa : « Droit chemin » ; Ferre Gola : « Sens interdit » ; Didier Lacoste : « C'est par là la solution » ; Kabose : « Malgré moi » ; Mabele Elisi : « Correction » ; Swede Swede de Boketshu 1er : « Pas de complexe ».

Les artistes musiciens chrétiens ne sont pas en reste : Fr. Patrice Ngoy Musoko : « Mon âme loue l'Eternel (en plusieurs volumes), Bonjour... » ; Fr. Franck Mulaja : « Près de Toi, Dieu d'amour, Trône éternel » ; Fr. Alain Moloto : « Sublime, Une (1) heure avec Jésus (en 3 volumes)... » ; Fr. Aimé Nkanu : « Parfum, Devant ta face » ; Fr. Runo M'Vumbi : « Mon Dieu » ; Pasteur Jérémie Baseya : « Devant ton trône, Dans sa présence... » ; Sr Marie Makwe : « Consécration » ; Maman Micheline Shabani : « Jésus, la Pierre angulaire et Jésus, l'espoir de ma vie » ; Sr l'Or Mbongo : « Pèlerins » ; Sr Marie Misamu : « Mystère du voile (en 2 volumes) » ; Fr. Kool Matope : « Explosion » ; Fr. Benjamin Mulamba : « Soleil levant » ; Fr. Patrice Mubiayi : « Supplication » ; Sr Georgette Kefa : « Le panier circule encore » ; Fr. Mike Kalambay : « Un (1) Jour... » ; Fr. Clovis Makola : « L'Apparence » ; Fr. Blaise Kinkala : « Soumission divine ».

Le marché kinois des disques attend également une bonne poignée d'albums en gestation. Notamment : « Temps présent » de Werra son et Wenge Musica Maison Mère ; « Suspension » d'Adolphe Dominguez et Wenge Tonya Tonya ; « Le clou de l'arche » de Marie Paul et Wenge El Paris ; « Contre-attaque » de Godessy Lofombo et l'orchestre Delta Force ; « Vite fait » du Collège des Nobles ; « Tribune d'honneur » de Tube Apocadero et l'orchestre Viva la Musica ; « Coupure générale » de Célé Mbonda ; « Droit d'asile » de Sam Shinto et l'orchestre Akademia ; « Taisez-vous » de Wabalonzo et l'orchestre Nouvelle stratégie ; « Vice de procédure » de Bourro Mpela et son groupe ; « Changement de climat » de Ceden Play et l'orchestre Cultur'a Play ; « Plat du jour » de Swety Elesse et son groupe ; « Finie la recréation » de Chiga Chiga et l'orchestre portant son nom (Chiga Chiga) ; « Chiffre 7 contre mur » de Al Pacino et son groupe ; « Diagnostic » Jipson Butukundolo, un ancien chanteur de Quartier latin international ; « Faut pas pleurer » de Serge Muloso...


Titrage fantaisiste

Au terme d'une enquête de deux semaines sur le terrain, il s'avère que la plupart des albums, singles et chansons sont titrés au gré de vague, c'est-à-dire de façon fantaisiste. Le plus souvent en violation flagrante des règles élémentaires d'une oeuvre intellectuelle.

Pour s'en rendre compte, il suffit de parcourir les albums et les singles inondant les kiosques et les différents points de la capitale. Du véritable « qui pro quo » ou « du coq à l'âne ». Les titres des albums sont étrangers à leurs contenus. Un assemblage des thèmes divergents et parfois contradictoires.


Confusion titre-générique Un autre péché des artistes musiciens congolais, c'est de confondre les génériques de titres de leurs albums, ou encore de ramener les albums à des simples génériques lesquels portent curieusement et le plus souvent les titres des albums. Un générique, faut-il rappeler, se compose essentiellement des cris et de l'animation. Pas de message particulier édifiant, pas de leçon morale à tirer. Bien plus, ces cris et ces animations sont truffées d'obscénité qui portent gravement atteinte aux moeurs. Ce qui est un dérapage extravagant.

La question qu'il convient de se poser est celle de savoir si les musiciens congolais recourent au titrage de leurs albums, singles et chansons en français par ignorance ou par supercherie, c'est-à-dire par escroquerie intellectuelle.

La grande majorité des albums contenant des génériques sont en proie à ce virus. Entre autres les orchestres Zaïko Langa-Langa de Nyoka Longo, Viva la Musica de Jules Wembadio alias Papa Wemba, tous les orchestres du clan Wenge, Cultur'A Pays Vie, Dakumuda et son groupe, Le Collège des Nobles, toutes les jeunes étoiles montantes avec à leur tête Fally Ipupa...

Suivez, pour ce faire, les albums et singles « Le jour le plus long » de King Kester Emeneya et Victoria ; « Magie, Loi, Attentat, Force de frappe, Monde Arabe, Danger de mort... » de Antoine Koffi Olomide et son Quartier latin international ; « À la queue leu-leu, Témoignage, Sous-sol » de Noël Ngiama Werrason et Wenge MMM ; « Titanic, Anti Terro, Quel est ton problème » de JB Mpiana et Wenge BCBG ; « Et après... ?, Que demande le peuple ? » de Félix Wazekwa et Cultur'A pays Vie ; « Tout est poussière » de Dakumuda ; « Sens interdit » de Ferre Gola...


Titrage en français : un complexe inutile

Appelé à expliquer, au cours d'une émission musicale télévisée, pourquoi son orchestre a préféré titrer l'album en français qu'en langue, le porte-parole d'un grand orchestre de la capitale a avancé deux arguments. D'abord, le fait que son président est un universitaire ; ensuite, puisque la langue de Molière ouvrirait le chemin de la world music (la musique internationale).

Il n'existe pas de cordon ombilical liant ou reliant la langue française au succès d'une oeuvre musicale, encore moins son ouverture à la world music. Un album s'impose plutôt par sa qualité intrinsèque. Par qualité intrinsèque, il faut entendre la profondeur des messages, ainsi que l'arrangement musical des chansons contenues dans l'album.


La pauvreté des langues nationales et l'inspiration

Quelques musiciens approchés par votre quotidien ont chargé nos langues nationales, à savoir le lingala, le tshiluba, le kikongo et le swahili, ainsi que les langues dites maternelles. Dans leur argumentation, ils fustigent la pauvreté de ces langues, qui n'arrivent toujours pas à mieux exprimer leurs idées.

Certains concepts, tout comme certaines expressions de la langue de Molière, a renchéri un groupe d'artistes musiciens chrétiens, se traduisent très difficilement dans nos langues tant nationales que maternelles. Notamment le bonheur, l'apparence, la délivrance, la référence, l'inspiration, la consécration, le témoignage, la pierre angulaire, le témoignage, la soumission divine, l'institution divine, le droit chemin, le sous-sol, etc.

Pour sa part, une artiste musicienne chrétienne s'est appesanti sur l'inspiration divine. « C'est l'Eternel Dieu Tout-Puissant qui nous guide dans notre travail », a-t-il souligné avant de faire remarquer : « Tout ce que nous faisons est l'oeuvre de Dieu. Nous prêchons par la chanson et suivant les directives de notre Seigneur ».


Le respect des règles élémentaires

Un album ou un single demeure avant tout une oeuvre de l'esprit. Au même titre qu'une poésie ou une dissertation. En tant que tels, ils sont tenus au respect des règles élémentaires d'une oeuvre de l'esprit. Notamment : la cohérence.

En effet, il faut qu'il y ait un cordon ombilical, c'est-à-dire un lien logique entre les titres des albums et des singles et les chansons qui y sont contenues. En d'autres termes, les chansons doivent être considérées comme des chapitres d'un livre, d'un mémoire, d'un travail de fin de cycle (TFC) ou encore d'une poésie.

Nous recommandons aux artistes musiciens congolais, toutes tendances et catégories confondues, le sérieux dans leur travail. Le générique n'est nullement une chanson, encore moins un album. Il ne suffit pas de titrer un album en français pour espérer bénéficier d'une grande audience sur le plan national, ou encore rêver de s'ouvrir les portes africaines comme internationales. Quelques oeuvres de feu Luambo Makiadi Franco demeurent toujours d'actualité à cause de leur qualité intrinsèque. Notamment : « Lettres à Monsieur le Directeur général (D.G.), Tu vois Mamou ?, 12.600 lettres, La Réponse de Mario, La Vie des hommes, Testament... ».

Ce qui importe le plus dans la vie d'un artiste ou d'un orchestre, c'est la qualité des oeuvres produites et larguées sur le marché. Pas la quantité des produits impropres à la consommation. Avec un seul album, Fally Ipupa vient d'arracher non seulement un disque en or, mais aussi le prix du meilleur artiste musicien africain de l'année 2007. Combien des musiciens congolais courent encore derrière ce disque, en dépit de leur carrière très éloquente.