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Nouvelle Bible Segond 2002 (NBS)
Pourquoi Segond ? Pourquoi Nouvelle ?
(Discours de Jean-Claude Verrecchia lors du lancement de la NBS à Paris, le 18/10/2002)
Mesdames messieurs,
c'eut été une atteinte au patrimoine du protestantisme français, c'eut été une altération de son identité de ne pas produire aujourd'hui une ultime version de la Bible Segond.
Pour m'en expliquer, permettez-moi de redire en quelques mots, comment, il y a quelque 120 ans, fut produite la première Bible Segond.
Historique
C'est en 1865 que la Compagnie des pasteurs et des diacres de Genève demande à Louis Segond, de bien vouloir préparer une nouvelle traduction de la Bible en français.
Dès sa parution complète en 1880, la publication connaît un succès retentissant. En quelque trente années, de 1880 à 1910, ce sont en effet plus de 500 000 exemplaires qui vont être écoulés.
C'est qu'à l'époque de Louis Segond, l'offre en traductions bibliques n'était pas abondante. Les catholiques lisaient la Vulgate. Le protestantisme francophone utilisait en majorité la version de Jean-Frédéric Ostervald, elle-même révision d'une énième révision de la version d'Olivétan, datant des années 1530, qui dépendait encore beaucoup de la Vulgate.
La Compagnie des pasteurs et des diacres avait bien perçu le vide. Louis Segond le combla avantageusement.
La force de son œuvre tient entre autres au fait qu'il fut quasiment le premier traducteur en français à travailler non sur le latin de la Vulgate, mais sur les textes hébreux et grecs. Ainsi, sans aucun doute, peut-on classer Louis Segond parmi les grandes figures de la traduction biblique avec Jérôme et Luther.
C'est la traduction Segond qui a fait les beaux jours de la Société biblique française, édition diffusée non seulement en France, mais dans toute la francophonie : des millions – oui, des millions de protestants ont lu du Louis Segond, de l'Afrique à l'Asie, des îles du Pacifique à l'Océan indien en passant par les Caraïbes. Et des catholiques aussi, qui ont longtemps considéré qu'elle était la traduction protestante de référence.
Ainsi, Mesdames Messieurs, l'histoire de l'édition dit pourquoi il n'est pas incongru de proposer aujourd'hui, au début du 3è millénaire, une autre version de la Bible Segond, car elle est inscrite sans conteste dans la carte du génome protestant.
C'est donc à une œuvre de protection du patrimoine que nous avons été appelés en 1988 par le pasteur Jean-Pierre Boyer. Nous sommes fiers de pouvoir la présenter au public aujourd'hui.
Et d'autant plus fiers que le travail de Segond est encore quasi unique en son genre. Car dans le paysage biblique francophone, la Bible Segond reste pratiquement la seule qui prétende à une littéralité intelligible.
Mais il n'eut servi à pas grand chose de publier tel quel la traduction Segond. Les plus belles pièces de musée ont besoin de restauration, d'une remise en état avec tous les moyens modernes dont on peut disposer.
Assurément, cette version est nouvelle, et pour les raisons suivantes :
| 1) |
Elle est nouvelle parce qu'elle se fonde sur les textes hébreux, araméens et grecs actuellement reconnus et validés par la communauté biblique scientifique.
Si vous me permettez un excès de langage – pardonnez-moi Madame, Monsieur, d'égratigner quelque peu le souvenir de votre aïeul - Louis Segond était, par la force des choses et seulement par la force des choses, un ignare en matière de critique textuelle, cette branche de la théologie responsable de l'établissement du texte.
Louis Segond ne pouvait connaître le manuscrit de Leningrad, qui servira de base à la Biblia Hebraica Stuttgartensia, publiée pour la première fois dans les années 1930, texte de référence en hébreu aujourd'hui encore.
Même le papyrus Nash, qu'on considéra longtemps comme le plus ancien manuscrit de l'AT ne fut découvert qu'en 1902.
Louis Segond ne pouvait pas encore tirer profit des études sur le pentateuque samaritain, entreprises au début de son siècle par Gesenius.
Louis Segond n'avait de la LXX, traduction grecque de l'AT, qu'une édition non critique, dont l'importance n'était considérée que comme très secondaire à l'époque. Alfred Rahlfs, le père de la LXX moderne est né en 1865, l'année même ou Louis Segond commence sa traduction.
Louis Segond n'avait pas à sa disposition les grands onciaux tel le Sinaïticus, découvert certes en 1844, mais publié bien plus tard, ou le Vaticanus.
Louis Segond ne pouvait pas non plus connaître la plupart des papyri. Ainsi, la célèbre collection Bodmer, pour ne prendre qu'un exemple, n'a été publiée qu'en 1956 par Victor Martin et en 1959 par Michel Testuz.
Autrement dit, le texte source de Louis Segond, tant pour l'AT que pour le NT était encore assez peu assuré, encore très proche du texte hébreu de Soncino et du texte grec d'Erasme. Louis Segond n'avait pas à sa disposition les résultats de la critique textuelle qui fournissent aujourd'hui, un texte source qui se rapproche de plus en plus du texte d'origine.
La NBS est nouvelle parce qu'elle se fonde sur le texte communément admis : la BHS pour l'AT ; le NA27 pour le NT. Ce n'était pas le cas de la Bible à la Colombe, qui se permettait parfois certaines fantaisies. |
| 2) |
Elle est nouvelle parce qu'elle veut tirer profit des découvertes archéologiques.
Louis Segond ne pouvait pas connaître l'immense littérature qumranienne. Il ne pouvait à la fois profiter de son apport en matière d'histoire du texte de l'AT, et de son éclairage sur le milieu vétérotestamentaire, intertestamentaire, voire néotestamentaire.
Jean-Claude Dubs dira dans quelques minutes combien l'apport de Qumran est fondamental à la compréhension tant de l'AT que du NT.
Louis Segond ne pouvait pas connaître la bibliothèque copte de Naghamadi, découverte en 1947, dont les textes jettent une lumière importante sur le christianisme primitif.
La NBS est nouvelle parce qu'elle prend en compte autant que nécessaire ces grandes découvertes de l'archéologie. Ainsi par exemple, l'article sur Qumran s'étend-il sur 13 colonnes dans l'index, assurément l'un des articles les plus développés. |
| 3) |
Elle est nouvelle parce qu'elle utilise extensivement l'outil informatique.
Sans doute la NBS est-elle la première traduction de la Bible –du moins en français – qui utilise systématiquement l'outil informatique. L'une des options fondamentales de Louis Segond était de traduire un même mot toujours de la même manière. Il y est largement parvenu, ce qui fait d'ailleurs la force de son travail. Mais en 15 ans de travail, on peut comprendre que parfois telle ou telle équivalence lui ait échappé, ou que le rapprochement entre des racines verbales n'ait pas été toujours évident.
L'Alliance biblique universelle a mis au point récemment un juge de paix, infaillible, du nom de Paratext. Cet outil de travail, réservé aux seuls traducteurs permet de rechercher toutes les équivalences à partir des racines en hébreu ou en grec.
Le comité de rédaction a fait fonctionner totalement ce filtre. De la Genèse à l'Apocalypse, un même mot est toujours traduit de la même manière, sauf très rares exceptions signalées en note.
Ainsi, pouvons-nous prétendre aujourd'hui que la NBS est encore plus Segond que la première Segond ! Un mot pour un mot. L'équivalence verbale à l'état quasi absolu ! |
| 4) |
Elle est nouvelle parce qu'elle parle moderne.
Entendez par là, elle parle XIXè siècle. A notre chevet, constamment sur notre table de travail, le dictionnaire Robert de la langue française. Chasse absolue aux archaïsmes, aux mots classés « vieillis » ; attention toute particulière apportée au changement de sens.
Car il ne fait aucun doute pour personne que la langue de Louis Segond n'est parfois plus la langue d'aujourd'hui.
Que comprendrait-on aujourd'hui à l'heure de l'Union Fédérale des consommateurs, l'UFC et de son journal Que choisir ? du titre donné par Segond à Jésus dans l'épître aux Hébreux : Jésus le « chef et le consommateur de la foi » (12.2). Jésus devient dans la NBS « le pionnier de la foi qui la porte à son accomplissement ».
Ainsi et plus profondément, la NBS n'emploie-t-elle plus le mot repentance et ses dérivés. Parce que le mot repentance ne figure plus dans certains dictionnaires (tel le Larousse). Et qu'au mot repentir, il n'est question que « d'un vif regret d'avoir fait ou de n'avoir pas fait quelque chose », ce qui ne recouvre que très partiellement la notion grecque de metanoia. Sans compter que le repenti d'aujourd'hui est « un ancien membre d'une organisation clandestine (notamment d'une organisation terroriste) qui accepte de collaborer avec la police en échange d'une remise de peine. » |
| 5) |
Elle est nouvelle parce qu'elle est collective.
Louis Segond a travaillé seul, refusant de soumettre son travail à l'œil critique de ses pairs.
La NBS est une œuvre collective, comme toute les traductions modernes. Le comité de rédaction représente quatre des grandes tendances du protestantisme francophone contemporain. Quelques soixante dix spécialistes des sciences bibliques – y compris des catholiques – y ont apporté leur contribution.
Contrairement à ce qu'on pourrait penser, cela lui donne sa force et sa cohérence. La NBS n'est pas la Bible d'un consensus mou. Ce n'est pas la Bible de la pensée unique. Au contraire, pour trouver l'accord entre des options théologiques parfois différentes, il a fallu enlever patiemment toutes les alluvions accumulées çà et là par nos diverses traditions pour retrouver le roc initial.
Et puisqu'il se dit parfois aujourd'hui que l'avenir de la Bible est à chercher en dehors des Eglises souvent soupçonnées de la manipuler ou de la trafiquer, alors j'ose affirmer que cette NBS n'est pas une Bible réformée, ou pentecôtiste, ou baptiste, ou évangélique ou adventiste. Mais qu'elle est, par la nature même du groupe qui a présidé à sa renaissance, une Bible tout simplement, dans le droit fils du travail des sociétés bibliques, sans option théologique. |
| 6) |
Elle est nouvelle parce qu'elle est un outil de recherche incomparable.
Si vous recherchez une parole absolue, définitive, comme un Coran chrétien, ou un texte facile à lire, je ne suis pas certain que la NBS vous convienne.
Si par contre, vous voulez en lisant, partir à la découverte, si vous acceptez de prendre le risque d'un itinéraire qui pourrait durer longtemps, alors la NBS est pour vous.
A côté du texte à lire, des clés de lecture qu'on aurait peine à rassembler facilement. Une mine de renseignements de type historique, géographique, archéologique ; des tableaux, des encadrés, des comparatifs, un index, une cartographie, une concordance. Une Bible pour aller plus loin avec la Bible. Une Bible pour comprendre la Bible.
Paresseux, s'abstenir. Chercheurs de sens : la NBS est pour vous ! Et c'est ici qu'elle est farouchement moderne.
NBS : Bible du paradoxe. Aucune version de la Bible en français aujourd'hui disponible n'est aussi vieille dans son texte. Mais aucune version de la Bible en français n'est aussi moderne dans sa conception !
Bravo à nos confrères de Bayard d'avoir produit une Bible neuve ! Bravo à nos consoeurs de Parole de vie d'avoir osé la si belle Bible en français fondamental.
Mais la Bible est aussi un texte ancien, très ancien. Et il fallait ne pas l'oublier.
Jésus de Nazareth nous enjoint de ne pas mettre du vin nouveau dans des outres vieilles au risque de tout faire exploser.
Nous, nous avons choisi de mettre du vin ancien dans une outre neuve. Telle est la NBS, à la fois Segond, à la fois nouvelle ! |
Jean-Claude Verrecchia
Bibliothèque nationale François Mitterand
18 octobre 2002
Source : Société Biblique Francophone de Belgique
Historique de la traduction
La Nouvelle Bible Segond, est le fruit de plusieurs révisions successives de la traduction achevée en 1880 par le protestant genevois Louis Segond. Au cours du XXe siècle, sous diverses formes, celle-ci s'est imposée à l'ensemble du protestantisme francophone, et sa renommée s'est étendue bien au-delà.
Dans les années 1990, elle a fait l'objet d'un examen approfondi dans le cadre de la préparation d'une Bible d'étude (1) . Le projet, qui a bénéficié de la collaboration de spécialistes de tous horizons, a été entièrement supervisé par un comité représentant les principaux courants du protestantisme (luthéro-réformé, baptiste, adventiste, pentecôtiste). Cette diversité même a contraint à un travail rigoureux, qui respecte le lecteur dans son intelligence autant que dans sa foi.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, Louis Segond , docteur en théologie, est mandaté par la Compagnie des pasteurs de Genève pour réaliser une traduction de la Bible. Il s'agira d'une bible protestante, telle qu'on la conçoit à son époque: son Ancien Testament, rigoureusement identique à la Bible juive par son contenu, ne comprend pas les livres nommés " deutérocanoniques (2) " par la tradition catholique.
Louis Segond traduit à nouveaux frais sur l'hébreu, l'araméen et le grec. Malgré toute la vénération de principe dont le protestantisme, depuis sa naissance, entoure la traduction de l'Écriture en langue commune d'après les " originaux " (et non plus d'après la Vulgate latine), il s'agit là d'une entreprise tout à fait remarquable. En effet, jusque-là le protestantisme francophone s'était contenté pour l'essentiel, depuis le XVIe siècle, de révisions plus ou moins ambitieuses de la Bible d'Olivétan (un cousin de Calvin), qui restait elle-même en dépendance partielle de celle de Lefèvre d'Étaples, réalisée sur la Vulgate. Quant au catholicisme francophone, il devra attendre l'initiative de l'abbé Crampon, en 1904, pour disposer d'une traduction réalisée dans des conditions analogues, qui d'ailleurs doit beaucoup à Segond.
Le protestantisme de la fin du XIXe siècle est essentiellement partagé en deux courants : libéraux et orthodoxes. Segond est dans le premier camp un modéré, soucieux avant tout de fournir à l'ensemble des chrétiens une traduction de qualité. Dans son avant-propos de 1873, il décrit en ces termes la mission du traducteur : " Qu'il se dégage des préoccupations dogmatiques, sans avoir souci de ce qui peut plaire ou déplaire aux partis théologiques qui divisent les chrétiens. " Cependant son œuvre ne ralliera pas immédiatement tous les suffrages. Il faudra attendre une révision posthume de sa traduction, publiée en 1910 sous les auspices de la Société biblique britannique et étrangère, qui changera quelques détails stratégiques (3) - peu de chose par rapport à l'ensemble de l'œuvre - pour que l'ensemble des autorités du protestantisme l'adoptent et la recommandent sans réserves à leurs ouailles. La " Bible Segond " connaîtra dès lors une diffusion phénoménale. Dans l'édition de 1910 ou, plus tard, avec les retouches généralement légères de certains éditeurs (notamment la Société biblique de Genève), presque toujours sans notes et sans introductions, parfois avec des références parallèles (suivant le principe protestant qui veut que la Bible soit son propre interprète), elle reste à ce jour très largement en tête des ventes de bibles protestantes dans l'ensemble du monde francophone.
En 1978, l'Alliance biblique universelle publie une nouvelle révision, plus importante, de l'œuvre de Segond. Cette édition, connue sous le nom de Bible à la Colombe, aura surtout du succès en Europe. Elle représente une certaine modernisation (4) de la Bible Segond, mais elle vise principalement l'exactitude de la correspondance formelle: selon sa préface, son ambition est de permettre au " peuple chrétien... de savoir exactement ce qu'il y a dans le texte original ". Malgré les efforts de coordination des réviseurs, elle est cependant inégale et généralement moins cohérente (5) que la traduction originelle de Segond. Dans son édition princeps, elle comporte quelques notes de traduction et des références parallèles, mais toujours pas d'introduction aux textes.
Entre-temps la parution de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB), dans laquelle une portion seulement du protestantisme est partie prenante, a suscité de plus grandes exigences. Tous les protestants, en effet, ne partagent pas les options de la TOB (les fondements œcuméniques de l'entreprise, mais aussi, plus fondamentalement encore peut-être, l'approche critique des textes commune à la quasi-totalité des universitaires catholiques et protestants qui en sont les artisans). Les réticences sont particulièrement sensibles dans l'aile " évangélique ", héritière plus ou moins directe de l'orthodoxie protestante du début du siècle. Ce protestantisme-là ressent le besoin de disposer lui aussi d'une véritable Bible d'étude, comportant des introductions à chaque livre biblique et des notes détaillées sur le texte. Celle-ci devra nécessairement être l'œuvre - et la pierre de touche - d'un nouvel " œcuménisme protestant ", plus difficile peut-être que l'œcuménisme large de la TOB puisqu'il lui faudra prendre en considération non seulement des doctrines divergentes, mais des approches a priori contradictoires (" critiques " et " non critiques ") du texte biblique lui-même. Dès 1987, un comité de rédaction représentant les différentes tendances de ce protestantisme (luthéro-réformée, baptiste, adventiste, pentecôtiste) se met au travail.
Ce projet a débouché, au cours des années 1990, sur un vaste chantier :
Nouvelle révision de la traduction de Louis Segond :
Des spécialistes (6) de chaque livre biblique sont consultés pour passer la traduction au crible des découvertes récentes, grâce auxquelles nous comprenons mieux aujourd'hui les langues et l'univers culturel de la Bible. Les suggestions - quelquefois divergentes - de ces exégètes sont analysées et soumises au comité responsable, qui s'efforce de prendre des décisions de révision cohérentes en fonction de ses principes directeurs, à savoir :
| a) |
rigueur de l'analyse textuelle et exégétique: indépendamment des traditions de lecture propres à chaque communauté, on privilégie dans la traduction la leçon (7) et l'interprétation (8) la plus vraisemblable d'un point de vue scientifique, quitte à signaler les autres possibilités en note ; |
| b) |
respect optimal de la forme et de la structure du texte : il s'agit, dans toute la mesure du possible, de rendre non seulement ce qui est dit - ou du moins ce que le traducteur en comprend - mais aussi la façon (9) dont cela est dit ; si cependant il faut choisir entre la forme et le sens (là où la correspondance formelle aboutirait au faux sens (10) , voire au contresens), priorité est bien sûr donnée au sens dans la traduction, mais on indique en note les particularités de la tournure originale (" littéralité ") ; |
| c) |
actualisation (11) du vocabulaire : on remplace des tournures et des termes vieillis par des équivalents mieux compris de nos jours, et on s'efforce de rendre l'expression plus naturelle (12) quand le sens de l'original ne fait pas de doute.
| • |
Les réviseurs se sont ensuite chargés d'appliquer les décisions de façon cohérente - et de les adapter si besoin était - non seulement au texte concerné mais à tous ceux qui sont formellement comparables dans l'original. Il ne s'agissait évidemment pas de traduire toujours un même mot hébreu ou grec par un même mot français: la gamme des sens d'un terme dans la langue de départ n'a quasiment jamais son équivalent exact dans un seul terme de la langue d'arrivée. Cependant on a veillé à éviter la multiplication inutile des correspondances. Les textes qui composent la Bible sont fort divers, mais ils ont été rassemblés de telle sorte qu'ils se donnent à lire à la fois séparément et en relation les uns avec les autres. Il importe dès lors, pour qui veut étudier sérieusement l'Écriture, que les comparaisons qui pourront être établies entre les différentes parties de la traduction reflètent dans toute la mesure du possible celles qui peuvent effectivement être dégagées des originaux. L'outil informatique, beaucoup plus largement utilisé qu'en 1978, a été d'une grande aide dans ce domaine. |
| • |
La traduction qui en résulte reste, à bien des égards, une traduction classique, donc exigeante pour le lecteur. Cela se justifie pour autant que la Bible n'a jamais été un livre facile à lire. D'aussi loin qu'il y a eu " Bible ", c'est-à-dire recueil de textes d'origines, de langues et d'époques différentes, le lecteur a dû fournir un sérieux effort pour y frayer son chemin, même si l'hébreu ou le grec était sa langue maternelle. Pour les traducteurs, respecter de tels textes, c'est redouter autant d'être plus clair qu'eux que d'être plus obscur, d'être plus élégant que d'être plus maladroit. Il s'agit de servir la rencontre entre ces écrits d'un lointain passé et leurs lectures présentes et à venir, sans réduire ce que l'on communique à l'interprétation dominante du moment. C'est ce souci de transmettre sans hypothéquer qui a guidé les réviseurs, ceux-ci ne déniant pas par principe à leurs lecteurs le droit de comprendre davantage, ou autre chose, que ce qu'ils ont eux-mêmes cru comprendre. |
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Mais la traduction proprement dite du texte ne suffit plus.
Un écrit n'est jamais isolé, et ce que nous appelons " la Bible " n'est pas tombé du ciel dans le monde antique comme un aérolithe. Connaître le sol où les textes ont fleuri est essentiel à la compréhension de leur sens. Cela ne va pas de soi: il y a une distance culturelle, linguistique, historique et géographique variable, mais en tout cas considérable, entre les textes bibliques et nous. Au fil des années, les sociétés bibliques, d'abord unies en dépit des divergences ecclésiales autour de l'option " texte seul ", ont bien vu la nécessité de fournir au lecteur des aides supplémentaires. Leur souci cependant reste, dans ce " péritexte " accompagnant le texte sacré proprement dit, d'éviter les formulations doctrinales post-bibliques et les enseignements caractéristiques d'une confession ou d'un courant théologique particuliers.
Dans cette perspective, la première parution de la Nouvelle Segond se présente comme une édition d'étude, comprenant divers types d'aide à la lecture.
| a) |
Des introductions générales présenteront l'Ancien et le Nouveau Testament, ainsi que chaque livre de la Bible en particulier. Celles-ci ne suivront pas un plan stéréotypé ; on n'y trouvera pas systématiquement une indication de l'auteur, de la date et du lieu d'origine de chaque texte, renseignements dans bien des cas hypothétiques et qui, en fait, ne sont pas forcément les plus importants pour comprendre le texte. Du reste, l'" œcuménisme protestant " qui préside à cette œuvre aurait souvent contraint à une laborieuse juxtaposition des thèses concurrentes, procédé souvent stérile et déconcertant pour le lecteur. Le Comité a généralement préféré choisir un angle d'attaque commun hors des sentiers battus. Il en résulte un itinéraire original vers et dans le texte même, où le lecteur trouvera toujours une mise en perspective générale et des suggestions pour une lecture enrichissante, à la fois signifiante et attentive aux particularités de chaque écrit. Dans de nombreux cas, la priorité donnée à l'analyse littéraire sur la critique historique a fourni la clef d'un renouvellement fructueux. |
| b) |
D'abondantes notes de bas de page rendront compte du détail du texte, de ses particularités (" littéralités " ou description des expressions idiomatiques, indication des jeux de mots et des assonances de l'original) et de ses difficultés (autres traductions possibles, variantes des manuscrits et des versions anciennes, conjectures élaborées par les exégètes pour essayer de deviner un sens à un texte obscur). Elles fourniront aussi des informations culturelles, linguistiques, historiques et géographiques susceptibles d'éclairer certains points, et des références parallèles illustrant les jeux d'influences entre les textes, références établies d'après les originaux et présentées selon un ordre de priorité logique (13) . Qui plus est, la parenté littéraire des textes bibliques ne se limitant pas à ce qu'en a conservé le canon, protestant ou même catholique, les notes reproduiront in extenso des extraits pertinents de textes anciens: deutérocanoniques ou apocryphes, écrits de Qumrân, etc. En tout cas ces notes, résolument sobres, ne constitueront jamais un commentaire doctrinal indiquant au lecteur " la bonne interprétation du texte " dans la perspective d'un " message biblique " global. Elles seront plutôt à utiliser comme un atelier où chacun pourra venir chercher les outils nécessaires à l'étude, pour enrichir et renouveler sa propre lecture - lecture dont il demeure le seul responsable. |
| c) |
Au fil du texte, et pas seulement en fin d'ouvrage, des cartes, des tableaux et toutes sortes d'encadrés (références littéraires, synthèses thématiques partielles, repères chronologiques et culturels), ainsi que des reproductions d'iconographie ancienne en rapport avec le texte, nourriront l'étude et stimuleront la réflexion. |
| d) |
À la fin du volume, un index alphabétique aidera à retrouver les informations dans l'ensemble de l'ouvrage. Ses nombreux articles développés préciseront en priorité le sens " biblique " des termes traditionnellement employés comme équivalents de tel ou tel mot hébreu, araméen ou grec quand la traduction les a conservés, en dépit d'un certain décalage avec leur sens le plus courant dans le français actuel, pour ne pas perdre certaines notions (14) essentielles qui ne correspondent pas tout à fait aux représentations courantes à notre époque. L'index renverra également aux notes développées où sont décrits les emplois de tel ou tel terme particulier (15) . On y trouvera aussi une foule d'informations complémentaires sur le monde (16) dans lequel la Bible a vu le jour. |
Les points forts de cette bible sont inséparablement liés à ses faiblesses. Il ne s'agit pas d'une traduction nouvelle, mais d'une révision en profondeur : de ce fait elle est au bénéfice direct, non seulement des recherches récentes, mais aussi de plus d'un siècle de lecture et d'étude de la Bible dans des communautés fort diverses. Sa base interconfessionnelle est restreinte, et exigeante : elle a contraint à un travail rigoureux et à une expression qui respecte le lecteur dans son intelligence autant que dans sa foi. Que cette bible fasse ou non l'unanimité dans le protestantisme au XXIe siècle, tout cela lui vaudra certainement d'être appréciée bien au-delà du public protestant.
NOTES
| 1 |
Les seules " bibles d'étude " protestantes en usage à ce jour, presque exclusivement dans le protestantisme évangélique, sont des traductions de l'anglais: ainsi la Bible Scofield (Société biblique de Genève, 1975), qui a retouché légèrement le texte de l'édition de 1910, et dont l'annotation reflète la théologie d'un courant particulier du protestantisme évangélique ; la Bible Thompson (Vida, 1990), sur le texte de 1978, qui ne comporte pas de notes spécifiques, mais des " chaînes de références " et des annexes assez développées. |
| 2 |
Judith, Tobit, 1 et 2 Maccabées, Sagesse, Siracide ou Ecclésiastique, Baruch et Lettre de Jérémie, développements grecs des livres d'Esther et de Daniel. Ces textes figurent dans des éditions protestantes plus anciennes, généralement à part et accompagnés d'un avertissement précisant leur statut d'" apocryphes " tel que l'ont défini les Réformateurs: textes souvent intéressants et utiles, mais non pas " inspirés " ni " canoniques " à leurs yeux. |
| 3 |
Trois exemples de modifications, manifestement dans le sens de l'orthodoxie protestante : 1) les " prêtres " deviennent des " sacrificateurs " ; 2) la mère de l'Emmanuel en Ésaïe 7.14 (celle qui sera la " vierge " dans la Septante grecque et dans la citation de Matthieu 1.23) n'est plus une " jeune femme ", mais une " jeune fille " ; 3) Le " juste " d'Habacuc 2.4 vivra, non plus par sa " fidélité ", mais par sa " foi ", comme dans les citations que Paul fait de ce texte en Romains 1.17 et Galates 3.11. |
| 4 |
P. ex. abandon de l'imparfait du subjonctif, ou du passé simple à la première et à la deuxième personne. |
| 5 |
Ainsi l'expression hébraïque que Segond avait régulièrement traduite " dans la suite des temps " y est rendue de quatre façons différentes (Gn 49.1 ; Nb 24.14 ; Os 3.5 ; Mi 4.1), ce qui introduit notamment une distinction artificielle entre " temps à venir " et " fin des temps ". |
| 6 |
Indépendamment de leur appartenance confessionnelle: d'éminents savants catholiques ont aimablement prêté leur concours à ce stade du projet. |
| 7 |
On a suivi régulièrement les choix de la 27e édition (1993) du Novum Testamentum Graece de Nestle-Aland (p. ex., on ne trouvera plus dans la traduction la doxologie finale du Notre Père, absente des meilleurs manuscrits ; elle est indiquée comme variante textuelle en note), et souvent ceux du Comité de l'Alliance biblique universelle pour l'analyse textuelle de l'Ancien Testament hébreu, qui ne s'écarte que très rarement du texte massorétique tel qu'il apparaît dans le codex de Leningrad (Biblia hebraica Stuttgartensia, 4e édition, 1990). |
| 8 |
C'est le contexte immédiat qui prime, plutôt qu'une vision toujours discutable d'une cohérence globale de l'Écriture. Par exemple, si le texte hébreu de 2S 8.17s donne le même titre aux fils de David qu'aux prêtres Tsadoq et Abiathar, il n'y a pas de raison de le traduire différemment, même si aux termes de la Torah les fils de David n'auraient pas dû être prêtres. Si en Mc 8.35 il est question de sauver ou de perdre " sa vie ", il est fort peu probable qu'au v. suivant la même expression signifie " perdre son âme ". |
| 9 |
Ainsi la traduction révisée suit l'emploi surprenant du présent narratif dans l'évangile de Marc là où on a de bonnes raisons de penser qu'il étonnait aussi le lecteur grec, et traduit par " signes " et non par " miracles " le terme particulier par lequel l'évangile de Jean décrit les actes remarquables de Jésus. |
| 10 |
C'est le cas même lorsque la formule est traditionnelle, p. ex. pour le " coeur endurci " du pharaon (Ex 4.21) ou des disciples (Mc 8.17). Parce qu'en français le cœur s'oppose à la raison, l'expression évoque naturellement l'insensibilité, alors que dans les langues bibliques où le cœur est le siège de la pensée et de l'intelligence il s'agit beaucoup plus d'un aveuglement, d'une inaptitude à comprendre. En fonction des termes de l'original, on a parlé de caractère " obtus ", " obstiné " ou " entêté " tout en indiquant la métaphore en note. |
| 11 |
On préfère l'" détresse " à la " tribulation " ; le " monde à venir " plutôt que le " siècle à venir ". |
| 12 |
Une relecture " stylistique " indépendante a contribué à de nombreuses améliorations ; on a cependant veillé à ce que celles-ci ne se fassent pas aux dépens de l'exactitude, de la précision ou de la cohérence de la traduction. P. ex., en Lc 20.34s Segond traduisait : " Les enfants de ce siècle prennent des femmes et des maris ; mais ceux qui seront trouvés dignes d'avoir part au siècle à venir et à la résurrection d'entre les morts ne prendront ni femmes ni maris " ; la Nouvelle Segond porte: " Dans ce monde-ci, hommes et femmes se marient, mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part à ce monde-là et à la résurrection d'entre les morts ne prennent ni femme ni mari. " La traduction est à la fois plus claire (il ne s'agit pas d'enfants, ni de siècles, au sens courant de ces termes, et pas davantage de polygamie) et plus précise (il n'est pas question ici de monde " à venir ", et la valeur la plus naturelle des temps des verbes est respectée). |
| 13 |
On renvoie de l'épître aux Galates à une autre épître de Paul avant de renvoyer à Matthieu ou à Jean. |
| 14 |
P. ex. " chair ", " esprit ", " expiation ", " justice ". |
| 15 |
P. ex. sur la " voûte " céleste en Gn 1.6, sur le concept johannique de " monde " en Jn 1.10 ou sur le " Paraclet " ou " Défenseur " en Jn 14.16. |
| 16 |
Ainsi les articles " pharisiens ", " sadducéens ", " Samaritains ", " Qumrân " fournissent un panorama assez complet du judaïsme au Ier siècle. |
Source : la-bible.net
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